
Alors que la Banque de Maurice traverse une sérieuse crise institutionnelle, l’ancien ministre de la Bonne gouvernance Mahen Seeruttun tire la sonnette d’alarme. Dans cet entretien sans détour, il dénonce l’amateurisme du gouvernement, les luttes de pouvoir au sommet de l’État, et les conséquences néfastes pour la crédibilité de la juridiction mauricienne. Pour lui, la Banque centrale est aujourd’hui minée par des conflits internes, des nominations politiques hasardeuses et une gouvernance à la dérive.
En tant qu’ancien ministre de la Bonne gouvernance, comment jugez-vous la situation actuelle à la tête de la Banque de Maurice ?
Ce qui se passe aujourd’hui à la Banque de Maurice (BoM) est extrêmement préoccupant. Cette guerre ouverte entre deux hauts responsables nommés par le gouvernement envoie un signal très négatif non seulement au secteur bancaire local, mais aussi aux investisseurs étrangers. On parle ici d’une institution centrale pour l’économie du pays, garante de la stabilité monétaire et du bon fonctionnement du système financier. Voir deux responsables de ce calibre se déchirer sur la place publique est un faux pas inacceptable. Cela révèle un manque criant de sérieux dans la gestion des nominations et dans la supervision politique de l’institution. Pire encore, la gestion de cette crise, marquée par des conférences de presse à répétition du Deputy Prime Minister et des déclarations contradictoires de membres du gouvernement, ternit l’image de tout le pays.
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Le Premier ministre Navin Ramgoolam a clairement indiqué que cette situation de tension ne peut perdurer et a fini par trancher. Selon vous, jusqu’à quel point le politique peut — ou doit — intervenir dans les affaires internes d’une institution indépendante comme la Banque de Maurice ?
Il faut bien se rappeler que ce sont des nominations politiques. Rama Sithanen et Gérard Sanspeur ont été désignés par les autorités en place. Ceux-là mêmes qui les ont nommés sont aujourd’hui ceux qui critiquent le fonctionnement de la Banque centrale. Cela démontre une précipitation et une absence de vision stratégique dans les décisions gouvernementales. Le Premier ministre a fini par admettre qu’un conflit existe, mais il a tardé à agir. Ce délai a permis à la crise de s’aggraver, et à l’image du pays d’en souffrir. Ce genre d’amateurisme institutionnel compromet non seulement le bon fonctionnement de nos organismes publics, mais aussi le progrès national. Et comme toujours, ce sont les citoyens qui en paient le prix.
Paul Bérenger s’est montré particulièrement critique vis-à-vis de la méthode et de la position du gouverneur Rama Sithanen. À votre avis, s’agit-il d’un conflit de personnes, ou cela reflète-t-il des divergences plus profondes au sein du gouvernement ?
Il y a effectivement un clivage important. Le Premier ministre est aussi le ministre des Finances, et à ce titre, il détient la prérogative de nommer le gouverneur et les sous-gouverneurs. Il aurait dû nommer des personnes avec les compétences et le tempérament nécessaires pour gérer des institutions aussi sensibles. Or, la mise en cause du gouverneur par le Deputy Prime Minister, Paul Bérenger, révèle une dissension majeure. Ce n’est pas simplement une différence d’opinion. On parle ici d’un désaccord profond, qui aurait dû être réglé à huis clos. Mais au lieu de cela, tout se joue devant les caméras. Quand, en plus, le ministre du Travail Reza Uteem — lui aussi du MMM — critique ouvertement la gouvernance de la BoM, cela montre clairement qu’il y a des clans dans la coalition : le MMM d’un côté, opposé à Sithanen, et le Premier ministre qui maintient sa confiance au gouverneur de l’autre.
Il y a eu durant la semaine la suspension de Chidanand Rughoobar, président syndical à la BoM. Certains estiment que des décisions comme celle-ci sont prises pour détourner l’attention des vrais problèmes. Votre avis ?
Ce dossier est révélateur de la tension ambiante à la Banque de Maurice. Il s’agit d’un cas distinct, certes, mais symptomatique des luttes internes. Là encore, des divergences profondes entre le gouverneur et le second sous-gouverneur ont débouché sur une situation absurde. Il y a aussi la question de la nomination bloquée de Rundheersing Bheenick, qui n’a toujours pas obtenu l’aval de la BoM. Cela illustre une guerre d’égos qui prend le dessus sur l’intérêt de l’institution.
L’absence de consultation du second sous-gouverneur sur une décision aussi grave semble révéler un dysfonctionnement majeur. Sommes-nous face à une gestion unilatérale ou à un affaiblissement structurel ?
Les révélations de Gérard Sanspeur confirment que les décisions importantes se prenaient sans concertation. Pour une institution censée fonctionner de manière collégiale, c’est extrêmement grave. Ce genre de gestion unilatérale n’a pas sa place dans une Banque centrale. On a là la preuve concrète que les deux hommes n’étaient plus en communication. Ce climat délétère rendait toute collaboration impossible.
La suspension de Chidanand Rughoobar, si l’on se base sur les déclarations de M. Reza Uteem et de M. Gopee, laisse entendre que la BoM pourrait être en tort. Si tel est le cas et que cela s’avère, faut-il prendre des sanctions à l’encontre de la BoM et des responsables ?
D’abord, il faut entendre la version de la BoM. Mais d’après les déclarations du ministre Reza Uteem, les procédures n’ont pas été respectées. Cela renforce l’idée que la Banque a fauté. Et ce sont encore une fois les employés qui subissent les conséquences d’une mauvaise gestion au sommet.
L’indépendance de la Banque de Maurice est-elle aujourd’hui compromise ? Faut-il revoir le mode de nomination des hauts responsables ?
L’un des points lors de la campagne électorale du régime actuel était la mise en place d’un comité pour les nominations. Aujourd’hui, nous assistons au contraire. C’est une trahison des engagements pris envers les électeurs. C’est une désillusion totale pour la population. Le gouvernement a complètement raté son départ au vu de la manière dont les nominations ont été effectuées. Il paie aujourd’hui les frais.
Le dossier Pulse Analytics/Menlo Park soulève des questions sur la gestion de la Mauritius Investment Corporation (MIC). Rama Sithanen et Stéphane Adam ont livré des versions différentes sur leur relation. Que faut-il comprendre ?
C’est très révélateur. D’un côté, Rama Sithanen affirme ne pas connaître personnellement Stéphane Adam, mais il admet l’avoir reçu chez lui. Cela ne tient pas la route. Tout indique que la relation entre les deux hommes est plus étroite que ce qu’on nous laisse entendre.
Durant les 10 dernières années, soit la période où le régime MSM était au pouvoir, l’indépendance de la Banque de Maurice a souvent été remise en cause. Y a-t-il une véritable volonté politique pour qu’une telle institution soit indépendante ou la Banque de Maurice est-elle aujourd’hui un pion essentiel pour tout gouvernement ?
Il faut faire ressortir que durant les dix dernières années, il n’y a jamais eu de conflit interne entre les gouverneurs. Du moins, je n’ai pas connaissance d’un quelconque conflit en ce sens. On ne peut pas évoquer le sujet présent dans le même contexte que sous le règne du MSM.
Cependant, il convient de souligner que la Banque de Maurice se doit de jouer son rôle dans la gestion de la politique monétaire du pays. Il y a eu des situations qui ont malheureusement été mal expliquées ou qui ont fait l’objet de propagande par l’Opposition de l’époque. Je fais ici référence à la manière dont le gouvernement avait sollicité l’intervention des réserves de la Banque centrale, tenant compte du contexte bien particulier de la Covid-19. Il n’était pas question d’ingérence politique à la BoM. L’apport de la BoM aux différents secteurs a débouché sur les résultats que l’on connaît. Cela a permis à Maurice de se relever après la crise.

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