Interview

François de Grivel : «Le manque de leadership technique est une de nos faiblesses»

Il y a de l’emploi pour ceux qui veulent travailler dans l’industrie textile. Propos de François de Grivel, chef d’entreprise. Il concède que le coût de la main-d'œuvre reste une contrainte. 

La suppression annoncée de 5 000 postes, sur les trois prochaines années, à la Compagnie Mauricienne de Textile, la fermeture de l’usine Palmar Ltée et récemment celle de Future Textiles... L’avenir de l’industrie textile est-il menacé ?
Pour la Compagnie Mauricienne de Textile, il s’agit certes d’une annonce, mais nous n’avons aucune garantie. J’estime qu’il y a d’autres raisons derrière cette annonce. S’agissant de l’usine Palmar Ltée, il est un fait que, depuis quelque temps, il y avait un problème sur le plan du marketing. Soulignons que de nombreuses usines sont dans une situation confortable.

Quelques exemples…
Le groupe Ciel, par exemple. Même s’il a connu des moments difficiles il y a quatre ou cinq ans. Toutefois, il a su se restructurer pour relancer sa production. Le textile est certes un secteur sensible, mais tout comme le groupe Ciel, d’autres entreprises font bonne figure à Maurice. 

Comment parviennent-elles à s’en sortir ?
Ces usines ont su développer leur marketing et obtenir des commandes assez importantes. Plusieurs entreprises parviennent à faire tourner leurs affaires correctement avec des produits qui sont peut-être moins compétitifs que d’autres. Cela dépend du type de produits que vous faites, pour vous permettre d’avoir une meilleure valeur ajoutée.

Outre un bon marketing, qu’est-ce qui garantit la survie d’une entreprise textile, aujourd’hui ?
Dans le textile, il faut considérer qu’il faut régulièrement investir si l’on souhaite améliorer la productivité, la performance de l’entreprise afin d’être plus dynamique. 

L'absence de gestionnaires qualifiés ne contribue-t-elle pas à cette situation ?
Certains gestionnaires sont compétents, d’autres ont appris sur le tas, sans avoir forcément de profondes connaissances pour développer l’activité industrielle. Il faut disposer de techniciens formés à l’étranger ou de formateurs étrangers pour former les Mauriciens : il y a un manque de leadership technique. C’est là une de nos faiblesses, comparé à Singapour qui a un niveau de formation très élevé. Ce qui a fait sa réussite. 

La politique de caser des proches avec de gros salaires dans le management n’est-elle pas une autre raison ?
Cela reste une préoccupation. Aujourd’hui, vu leur rareté, les techniciens supérieurs voient leurs salaires augmenter, idem pour le management. Si la personne a les compétences voulues, l’entreprise paiera le salaire qu’il faut. 

C’est vrai qu’on vit une situation où le coût de la main-d'œuvre reste une contrainte, dépendant des produits fabriqués. Si vous faites des produits de très haut de gamme, vous pourrez mettre un prix de vente adapté. Mais si vous faites des produits moyen-bas de gamme, vous ne pourrez plus faire face au coût de production et payer des salaires élevés. 

Se dirige-t-on vers la contraction du nombre d'usines?
Voyons cela autrement : le textile a-t-il de l’avenir à Maurice ? Cette question doit être vue de façon plus stratégique, sur le plan national. Il faut discuter avec le gouvernement, le ministère de l’Industrie, et l’Economic Development Board, entre autres, pour décider de la stratégie à adopter. 

Surtout avec la délocalisation vers des pays ayant un coût de production plus bas ?
Cela ne concerne que les entreprises qui font du moyen-bas de gamme et non des produits haut de gamme. Si vous prenez le Vietnam, le Bangladesh et l’Inde, c’est vrai que la main-d'œuvre est disponible et à moins cher. Mais ce n’est pas pour le moyen-haut de gamme. 

Quel sera l'impact sur l'économie nationale?
Si nous considérons que l’exportation industrielle a un impact majeur sur l’économie, il faut prendre tous les partenaires concernés, se concerter et réfléchir sur le moyen-long terme. Il faut se dire : 55 000 emplois, Rs 45 milliards d’exportations, il ne faut pas abandonner notre objectif. Sinon nous échouerons. 

La relance du textile passera d’abord par les machines. Ensuite, par une meilleure performance, et enfin par de meilleurs prix des clients"

Y-a-t-il un manque de main-d'œuvre mauricienne qualifiée ou sont-ce les travailleurs étrangers qui travaillent plus pour moins d'argent ?
Deux aspects doivent être considérés : il y a de la main-d'œuvre qualifiée, il n’y a aucun doute. Il y a aussi la main-d'œuvre locale parfois découragée à exercer dans le secteur de l’exportation. Nous constatons un turnover de main-d’œuvre important. Il faut stabiliser cette situation. Par contre, des étrangers viennent de Madagascar, d’Inde et de Bangladesh pour travailler dans ce secteur, parce que cela leur rapporte de l’argent. Ils sont disposés à faire des heures supplémentaires et cela apporte la stabilité à une entreprise qui dispose d’une main-d'œuvre étrangère. 

Avec la série de fermetures d'usines, des milliers de travailleurs se retrouvent sur le pavé. Comment peut-on mitiger ce drame humain ?
Lorsqu’il y a perte d’emplois, c’est un problème majeur pour tout le monde. Il existe des solutions parce que des entreprises recrutent. On peut donc redéployer ces personnes vers d’autres firmes, surtout les Mauriciens et les 30 % à 35 % d’étrangers. Le drame humain, c’est le salaire qui n’est pas payé dans sa totalité et la compensation salariale. Sinon, l’emploi existe à Maurice, s’ils veulent travailler. Par exemple à Palmar Ltée, il existe des possibilités pour ces personnes aillent travailler ailleurs. 

L’introduction du salaire minimum en 2018 a-t-elle vraiment pesé lourd dans la masse salariale des industries textiles ?
Le salaire minimum a affecté la majorité des usines textiles. Certaines ont dû revoir le salaire de leurs employés à la hausse de 5 % à 10 % ; pour d’autres, ce chiffre a grimpé jusqu’à 20%. Ce qui est considérable lorsque votre marge bénéficiaire est faible. Certaines entreprises n’étaient pas préparées à supporter une telle hausse salariale. Elles ont produit à perte ou ont dû revoir leur prix à la hausse. Là encore, on ne peut augmenter ses prix du jour au lendemain par rapport aux clients étrangers. Donc, le coût salarial a eu des répercussions sur diverses entreprises. 

Selon des chiffres de Statistics Mauritius, de 2007 à 2017, le coût de la main-d'œuvre a crû de 5,4 % et la productivité de seulement 2,4 %. Finalement, l’avenir du textile ne passerait-il pas par l’automatisation ?
Effectivement, lorsque vous comparez la performance et la hausse des salaires, il faut à chaque fois produire plus. La solution passe par l’équilibre à maintenir entre l’investissement dans les équipements et machines et le coût de la main-d'œuvre. À Maurice, la tendance est à la hausse du coût de la main-d'œuvre. Pour maintenir cet équilibre, il faut investir dans les équipements pour assurer une meilleure production. Ce travail - qu’il faut mener sur cinq à 10 ans - reste difficile, certaines firmes n’ont pas les finances nécessaires pour investir, bien qu’elles disposent de crédits bancaires à des taux intéressants. 

Comment relancer ce secteur ?
La relance du textile passera d’abord par les machines. Ensuite, par une meilleure performance, et enfin en faisant de sorte que nos clients nous offrent un bon prix par rapport à la qualité produite. 

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