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En milieu scolaire : gestion laborieuse de l’indiscipline qui gagne du terrain

Indiscipline après les heures de classe.

Les cas d’indiscipline ou de mauvais comportements deviennent légions en milieu scolaire. Refus d’obtempérer, harcèlement, drogue, alcool, entre autres, la liste est longue. Les autorités s’emploient pour éviter que la situation ne s’aggrave davantage, mais n’est-ce pas trop tard ? Éléments de réponses avec les acteurs de l’éducation.  

Harrish Reedoy.
Harrish Reedoy.

Le relâchement général de la discipline fait partie des problèmes les plus graves du système d’éducation moderne. Bavardages incessants, refus de travailler, harcèlement envers d’autres élèves, insolence, autant d’exemples d’indiscipline en milieu scolaire. Au niveau des agressions, il arrive que les victimes ne veuillent pas dénoncer leurs harceleurs de peur de recevoir d’autres coups. « C’est en voyant des traces de chaussures sur la chemise blanche de mon fils que j’ai compris qu’il a été battu au collège. Il a gardé le silence pendant plusieurs jours », relate Shenaz. Sans tarder, elle a conduit son fils à l’hôpital et a rapporté le cas au recteur de l’établissement. 

Il y a deux semaines un père a découvert que son fils a été agressé par trois autres élèves via une vidéo qui circulait sur les réseaux sociaux. Par contre, à Rose-Hill, un adolescent de 16 ans a pris son courage à deux mains et a porté plainte contre un camarade de classe qui a tenté de l’étrangler. 

L’insolence quotidienne des élèves  

Les professionnels de l’éducation notent une recrudescence d’indiscipline dans le milieu scolaire. Certains élèves semblent ne plus vouloir se conformer aux règlements. Ils font de la résistance et sont constamment à l’extérieur des classes. Les chefs d’établissement peinent à les ramener sur le droit chemin. Si jadis, la confrontation à un manque de discipline constituait le véritable premier test de l’enseignant, aujourd’hui, elle est devenue quasiment une épreuve quotidienne. 

C’est ce que constate Sanjay qui enseigne dans un collège privé de la capitale depuis 26 ans. « De nos jours, c’est avec une facilité déconcertante qu’un élève va vous dire qu’il est en retard en classe parce qu’il s’est réveillé à une heure tardive. Certains s’adressent à vous sans une once de respect. D’autres encore vont carrément dormir en classe, car ils ont joué la veille. Lorsque nous leur demandons d’être plus disciplinés, ils font fi des réprimandes », confie-t-il.

Selon lui, les enfants ont une réplique à chaque remontrance. Dans les académies, la situation n’est guère reluisante où le  personnel de l’école assiste à des scènes d’amour en plein jour ! Plus grave encore, la drogue et les boissons alcooliques retrouvées fréquemment dans le cartable des élèves. Un autre enseignant explique que les parents convoqués à l’école suite au mauvais comportement de leur enfant sont dans l’incompréhension totale. D’ailleurs, les recteurs déplorent la relation conflictuelle entre enfants et parents. Ces derniers démontrent souvent qu’ils ont perdu leur autorité. 
Les solutions
Harrish Reedoy est le président de l’United Deputy Rectors and Rectors Union (UDRRU) et également recteur du Camp-de-Masque State College. Il estime que la discipline ne consiste pas seulement en quelques mesures de contrôle. « Il devrait s’agir d'un processus continu visant à renforcer le comportement positif et respectueux des règles des élèves. Il faut aussi les aider à intérioriser les valeurs positives et développer l'autodiscipline à long terme. Pour y parvenir, il faut une approche globale de l'école impliquant le personnel de l'école, les élèves et leurs parents », indique-t-il. 

Il cite l’exemple de son collège qui a introduit depuis le 2 août 2021 un système de points de gestion du comportement pour les élèves. « En plus du code de conduite standard pour les élèves, nous avons aussi un système de points pour identifier ceux qui perturbent continuellement le processus éducatif de l'école. Notre objectif est d'aider chaque élève à devenir un citoyen positif et responsable. La formule veut qu’au début de chaque année scolaire, chaque élève dispose d'une banque de 100 points disciplinaires. Un ensemble de règles a été identifié. Si l’élève a des comportements inacceptables tels que définis dans les règles, des points seront déduits de sa banque. Après la perte de 100 points disciplinaires ou faute grave et sur recommandation du comité disciplinaire de l'école, l'enfant est renvoyé pour quelques jours », ajoute Harrish Reedoy.

De son côté, le président de l’Éducation Officers’ Union (EOU), Manoj Rughoobur, propose les solutions suivantes pour résoudre le problème :

  1. Séparer les élèves de l’Extended Programme et du « mainstream » en créant deux types d’institutions avec cinq ou six collèges d’État, à l’Extended Programme et le reste au mainstream. Une mesure qui réduirait les cas d’indiscipline par 75 %. 
     
  2. Définir avec exactitude les règles à respecter avec l’aval des parents.
     
  3. La présence d’une équipe d’officiers dédiée aux cas d’indiscipline. Il faudrait recruter des « disciplinary masters ». C’est crucial, car quand les enseignants sans formation avertissent les parents des problèmes rencontrés avec leurs enfants, ils subissent les conséquences. Il arrive que leurs voitures soient ainsi endommagées.
     
  4. Former les enseignants pour faire face aux enfants indisciplinés. 
     
  5. Une meilleure gestion pour répondre aux besoins des élèves avec l’organisation de certaines activités pour le bien des apprenants. 

Pour sa part, Bashir Taleb de la Fédération des Managers des collèges privés prône pour davantage de programmes de sensibilisation. Il soutient que cela peut aussi se faire à travers un curriculum dédié.

Au ministère de l’Éducation, la situation est suivie de prêt. Un préposé explique qu’il est important de noter que la plupart des incidents se passent à l’extérieur des établissements scolaires. Les responsables insistent que la situation est gérée au cas par cas. Notons que le ministère dispose d’un programme sur la gestion des émotions afin d’aider les élèves dans leur parcours scolaire et à devenir des adultes responsables.

Brigade pour la Protection de la Famille : droits et responsabilités des élèves 

La Brigade pour la Protection de la Famille mène une campagne de sensibilisation dans tous les écoles et collèges de l'île. L’objectif depuis la reprise des classes en février dernier est non seulement de sensibiliser, mais aussi d’informer les élèves sur le contenu du Children Act 2020.  
Les officiers se penchent sur :
Les droits, les devoirs et les responsabilités des enfants. 
Le travail des enfants.
La discrimination. 
L’intimidation.
Le droit à la vie privée.
Le préjudice. 
Le mensonge.
Le mariage et la cohabitation interdits aux mineurs. 
Les abus sexuels et la maltraitance des enfants.
Les élèves sont aussi concernés par :
La cybercriminalité, la pédopornographie et sur la manière d’éviter de discuter avec des inconnus sur les réseaux sociaux. 
Le fait de ne pas rencontrer des personnes en ligne. 
Le fait de ne pas partager les informations personnelles et des photos nues avec des personnes sur les réseaux sociaux. 
Pendant les sessions, ils sont sensibilisés sur :
Le respect des enseignants, des membres du public et ceux de la famille.
Les valeurs morales. 
Le comportement dans les lieux publics et dans l'enceinte scolaire. 
La consommation d'alcool et des produits du tabac interdit aux mineurs.
Le respect mutuel des amis. 
Le danger du « peer pressure ». 
Les officiers de la Brigade pour la Protection de la Famille préviennent aussi que les mauvais comportements peuvent figurer sur le certificat de moralité.
Ci-dessous les chiffres recueillis par cette brigade pour les cas rapportés pour les différents délits pour 2021 et à ce jour.

Statistiques pour l’île Maurice     
  2021 2022
École buissonnière                    70 20
Coups et blessures 0 1
Harcèlement 0 1

Dr. Om Nath VarmaDr Om Nath Varma : « L’école n’est pas le lieu d’origine de tels comportements »

Dans l’entretien qui suit, l’ancien directeur du Mauritius Institute of Éducation (MIE), Dr Om Nath Varma met en exergue les causes de l’indiscipline en milieu scolaire et propose quelques solutions.

Les médias ont fait état ces derniers jours de certains cas d’indiscipline dans les écoles. Diriez-vous qu’ils sont plus violents que d’habitude ?
Il est vrai que les médias ont mis l'accent sur les incidents violents, mais une telle violence peut arriver à tout moment et s'est produite dans le passé. La vraie question est de savoir ce que nous faisons à ce sujet.

Selon vous, quelles en sont les causes ?
Si nous devions rechercher les causes, nous devrions enquêter sur le comportement des personnes et des groupes au-delà des écoles. L'école n'est pas le lieu d'origine de tels comportements. Nous sommes conscients que des comportements violents ont éclaté à certains endroits du pays quand la police a tenté d'arrêter les personnes qui se livraient à des activités illicites. Il y a des lieux où la police est confrontée à un comportement hostile de la part de personnes tolérant des activités criminelles. 

Il n'est sans doute pas juste de rationaliser un tel comportement en termes de contraintes conjoncturelles, car il n’y a aucune raison de nuire au bon fonctionnement de nos institutions. De telles situations transmettent les messages négatifs aux jeunes, c’est-à-dire qu'il est acceptable de passer à l'action violente, car la police n'agira pas. 

Les personnes qui agissent ainsi sont conscientes que les autres ne le dénonceront pas. D'autres n'oseront rien faire par peur des représailles ou parce que les gens ont peur de s'impliquer. C'est comme une licence de violence qu'on accorde aux jeunes ! Certains d’entre eux sentent que la famille ou l'adulte va les soutirer. D’ailleurs, les enseignants disent souvent que les parents ne s'associent pas à l'école et qu’ils ont tendance à se ranger du côté de leurs enfants, quoi que ces derniers fassent. 

Comment y remédier ?
Il est clair que la solution ne réside pas dans le fait de se blâmer mutuellement ou de proposer des réponses intelligentes, comme si certains détenaient le monopole de la solution et attendaient d'être au pouvoir pour les mettre en oeuvre. L'école et la réussite scolaire exigent un contrat renouvelé et un partenariat entre la maison et l'école. Les parents doivent faire confiance à l'école et comprendre que l'effort doit être axé sur l'aide à l'enfant. 

La maison devrait être plus soucieuse de socialiser les enfants pour valoriser l'éducation, faisant de l'éducation la préoccupation la plus importante pour l'enfant. Les parents doivent être conscients qu'ils ne peuvent pas dépenser autant pour prêter attention à ce que l'enfant ferait en dehors de l'école comme des cours particuliers. Si seulement ils le faisaient et jouaient leur rôle correctement en expliquant à l’enfant de tirer le meilleur parti de l'école, la moitié de la bataille serait gagnée. Mais très peu de gens parlent de ce partenariat. Si nous osons voir, nous constaterons que les écoles qui réussissent sont celles où ce partenariat est fort.

Quelle est donc la responsabilité des enseignants et des chefs d’établissement ?
La responsabilité des enseignants et des chefs d'établissement devient très importante. Ils doivent comprendre que tout ne peut pas se passer pendant les heures de classe. Les écoles des pays développés exigent que les enseignants et les chefs d'établissement travaillent au-delà des heures de classe consacrées à l'enseignement. Personne n'a de baguette magique pour changer l'école. 

Je suis conscient qu'il s'agit d'une question très sensible à Maurice. C’est un  pays où :

Les parents et les enseignants n'ont pas l'habitude de faire plus que ce qui peut avoir lieu pendant les heures de classe.
Les vacances sont considérées comme acquises comme des jours sans travail. 
Les enseignants estiment qu'ils ont besoin d'un paiement supplémentaire pour faire plus que ce qu'ils font. 
Or, il est grand temps d'affronter la réalité et de comprendre comment l'école réussit dans les pays où elle s'en sort mieux. Si nous ne sommes pas prêts à changer la tradition de l'enseignement ou la gestion des écoles et les parents ne comprenant pas que le salut réside dans un partenariat avec l’école, nous devrions cesser de nous plaindre des problèmes auxquels nous sommes confrontés dans les écoles aujourd'hui.

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