Interview

Dev Chamroo, consultant en commerce et investissement : «Il faut réintroduire le stimulus package pour nos industries»

Dev Chamroo

Dev Chamroo, l’ex-CEO d’Entreprise Mauritius, aujourd’hui dissout pour faire partie de l’Economic Board of Development (EDB), ne voit pas les PME locales prendre leur envol sous l’impulsion de cet organisme. Entretien !

À un peu plus d’une année de la prochaine échéance électorale et compte tenu de l’engagement de l’Alliance lepep de transformer le secteur des PME en un pilier de l’économie mauricienne, où en est-on, à ce jour ?
Il ne faut pas concevoir le développement des PME à l’aune des prochaines législatives, mais plutôt dans la perspective de la mise en œuvre de la 10 Year SME Strategy, lancée en mars 2017. Il faut se demander quelle est la contribution des PME au PIB,  à la création d’emplois, aux recettes des exportations, au transfert des technologies, à l’intégration économique et l’innovation, à la valeur ajoutée, à la diversification de notre base industrielle, au développement de l’entrepreneuriat local, entre autres et, plus important, d'identifier le nombre de petites entreprises qui ont grandi en taille. Voilà les indicateurs qui me paraissent essentiels, la référence étant le recensement des activités économiques (CEA) publié en 2013.

J’ai le sentiment que les PME ne se sont pas beaucoup développées par rapport à ces indicateurs et je ne crois pas que la 10 Year SME Strategy propose une gestion efficace et une évaluation de la mise en œuvre de ce secteur. En raison des problèmes internes à SME Mauritius et à la SME Development and Promotion Agency, il sera difficile de respecter le calendrier du plan. Je pense que, chaque année, l’agence doit rendre publique sa performance dans chacune des indications citées plus haut. Sinon, ce serait de l’argent jeté par la fenêtre et un gaspillage de ressources humaines.

Ce secteur peut-il se développer dans un marché aussi étroit que celui de Maurice où on a aussi de la saturation ?
Le terme de petit marché comme référence de succès n’est plus utilisé dans le cas de Maurice. Le gouvernement a su mettre à contribution ses ressources diplomatiques pour trouver des opportunités d’affaires pour nos entrepreneurs. Maurice fait partie du Comesa et de la SADC, ces deux regroupements représentant un marché de plus de 600 millions de consommateurs et plus de mille milliards d’USD. Ce sont là des potentiels énormes de commerce et d’investissement pour les PME locales, lesquelles devraient être soutenues afin de prendre avantage des accords commerciaux.

Nous avons déjà des accords d’accès préférentiels avec l’Union européenne, en vertu de l’Economic Partnership Agreement, avec les États-Unis, grâce à l’AGOA, de même qu’avec la Turquie et le Pakistan. Je concède que certaines de nos PME ne sont pas prêtes pour l’exportation, mais l’idée est de permettre à tout le secteur de se consolider afin de se hisser aux niveaux régional et international.

Faut-il chercher  à exploiter le marché régional et africain ? Comment y arriver, si on se fixe cet objectif ? Connait-on bien le marché africain ?
L’accent sur le marché africain doit être la priorité de nos PME. Il doit être conçu comme un ‘terrain d’entrainement’ pour la maîtrise de l’art du commerce extérieur. Mais, il faut aussi se rappeler qu’il n’est pas aisé de faire des affaires en Afrique, où le gros du business est  animé par le secteur informel. Aussi, est-il impératif d’identifier les besoins et attentes de ces marchés et de mettre au point des programmes de soutien afin d’y relever les défis. Il faut que la communauté d’affaires dans la région soit en mesure de voir nos offres et nos capacités, il faut créer des réseaux de contact pour les entrepreneurs, partager les expériences, initier des opportunités d’affaires et disséminer les informations à tous les pays-membres duComesa et de la SADC.

Dans l’immédiat, toutes les dispositions et bénéfices de ces accords restent dans la tête et les tiroirs des hauts cadres de l’État. Il faut que l’Africa Centre of Excellence, hébergé par l’Economic Development Board (EDB),  inclut dans son mandat la connaissance du marché africain et, de son coté, l’AMADE Desk, doit pouvoir aider nos entreprises à soumissionner pour les marchés publics en Afrique. Grâce à mon engagement dans une trentaine de pays en Afrique, je sais que de nombreux consultants mauriciens ont su créer une bonne image de Maurice sur le continent et ont projeté l’image de notre pays comme une bonne destination d’affaires. Mais il reste au gouvernement mauricien de définir avec clarté notre stratégie africaine et d'offrir à nos entrepreneurs les ressources appropriées pour réussir en Afrique.

Nous devons revoir le modèle de développement du secteur textile et créer plus d'emplois de qualité pour les Mauriciens»

Quelle est votre réflexion sur l’Economic Development Board ?
L’EDB cherche encore ses marques car il fait face au difficile défi d’intégrer différentes institutions et nous n’avons pas les capacités de gérer une entreprise d’une telle dimension. Je me souviens d’une expérience similaire lorsqu’il fallait réaliser la fusion de la Mauritius Freeport Authority et de la Financial Services Promotion Authority avec le Board of Investment. Cette expérience avait échoué. Celle de l’EDB connaîtra le même destin. Quelque chose m’échappe au sujet de cet organisme. Qu'est ce qui est le plus important : les personnes ou le résultat ? Il me semble que ce soit le résultat.

L’industrie mauricienne, surtout le textile, est à un tournant de son développement. Comment arriver à produire à moindre coût, tout en maintenant la qualité ?
Cette industrie passe par la transition d'un niveau low-cost industry à celui de value-added phase, où le design, la technologie, la valeur ajoutée, la fiabilité et la constance sont les principaux moteurs. C’est une phase difficile pour les manufacturiers qui n’ont pas investi dans la technologie, la modernisation et le renforcement de leur personnel. Par ailleurs, les intrants dans ce secteur sont en déclin tandis que les salaires, eux, augmentent. À ce titre, nous ne sommes pas en mesure de concurrencer en textile des pays comme le Bangladesh, le Sri Lanka, le Vietnam, la Mongolie, les Philippines et, plus près de nous, Madagascar, le Kenya et l’Éthiopie, pour ne citer que ces pays émergents.

Mais nous pouvons faire valoir l’image de notre pays pour sa crédibilité, sa flexibilité et son respect des normes de qualité. Je pense qu’il faut réintroduire le stimulus package ciblé pour soutenir nos industries dans cette phase de transition, sinon nous risquons d’assister à la délocalisation de certaines compagnies en Afrique et en Asie.

Y a-t-il suffisamment de moyens mis dans la formation de la main-d’œuvre dans ce secteur ?
À l’exception de quelques entreprises innovantes, la question de renforcement des capacités n’a jamais été un courant majeur dans les activités du secteur manufacturier. Ce besoin n’a jamais été ressenti et il l’est encore moins, parce qu’on fait appel à la main-d’œuvre étrangère. Mais, il n’y a pas beaucoup de personnes qui sont intéressées par ce secteur parce qu’il n’offre pas de plan de carrière. Il faut, ici, rendre hommage aux travailleurs étrangers dont le travail a été déterminant pour la survie de notre secteur textile. Aujourd’hui, nous devons revoir le modèle de développement de ce secteur et créer plus d’emplois de qualité pour les Mauriciens.

Comment voyez-vous les défis auxquels le parc industriel mauricien des produits de masse est confronté, au moment où on parle de robotisation et du commerce en ligne ? Est-ce qu’il y aura forcément des pertes d’emploi ?
L’industrie 4.0, connue comme la 4e révolution industrielle, est une réalité, et c’est une bonne chose que nous prenions des mesures correctives face à ce qu’on désigne comme l’industrie du futur. Seule la technologie, et de surcroît la technologie digitale et l’intelligence artificielle, permettra de survivre dans un univers de plus en plus mondialisé et concurrentiel. Ce phénomène est en train de redessiner le modèle de production mondiale en ramenant la fabrication dans les pays d’origine. Il ne s’agit plus de production à bas coût mais de fabrication intelligente, comme l’impression en 3D qui se présente comme un véritable défi. Je me réjouis de constater que de nombreux entrepreneurs mauriciens ont déjà adopté cette technologie et ont recruté de la main-d’œuvre afin de répondre à des commandes. Mais la question est de savoir si Maurice a investi suffisamment  dans la recherche, l’innovation, la formation et le développement.

Ces défis auront-ils un impact sur le système éducatif et la formation professionnelle ?
Oui, ces mutations devront nous amener à revoir notre système éducatif et la filière formation pour répondre aux besoins en ressources humaines qualifiées, dans ces industries du futur ainsi que dans les services, destinés aussi à l’Afrique et au reste du monde. Il faut relever ce défi dès le plus jeune âge et il faut assurer un suivi durant le parcours académique de l'apprenant.