Interview

Alain Auriant : à propos de l’Atelier Sa Nou Vize

Alain Auriant

C’est à la suite d’un violent incendie qui a ravagé la maison de trois familles, en 2009, à la résidence Bethléem de Rose Belle, que l’atelier Sa Nou Vize a lancé son premier projet social. Rose-Belle, en milieu de semaine, à l’Atelier Sa Nou Vize. Alain Auriant nous accueille dans son centre afin de nous parler de son association et de son parcours dans le social. Plus d’une heure de conversation durant laquelle Alain est revenu sur les étapes marquantes d’un parcours qui continue de fasciner. 

Votre premier projet social en tant qu’association est l’hébergement et la construction d’une maison pour trois familles de votre quartier qui s’étaient retrouvées à la rue après un incendie. Racontez-nous…
Il fallait trouver un logement temporaire pour héberger ces familles en détresse et les locaux de l’Atelier Sa Nou Vize fut l’endroit choisi. Il fallait faire des démarches pour qu’elles aient le soutien de l’état aussi bien que du secteur privé ; les membres de l’Atelier Sa Nou Vize s’occupèrent de ces tâches et les portes s’ouvrirent comme par enchantement. Il fallait mettre à jour les documents nécessaires pour avoir accès aux facilités qu’offraient le Trust Fund for Vunerable Groups et c’est ainsi que nous nous sommes mis en route pour procéder aux constructions de nos premiers logements sociaux. Cette aventure continue bien évidemment même si nous avons connu des moments très difficiles. Le plus dur auquel nous nous sommes confrontés fut, hélas, le manque de soutien de certains bénéficiaires qui refusèrent d’aider à procéder à la construction de leur propre maison. Mais, par contre, dix ans après, nous avons toujours à nos côtés (par exemple) la UBP qui nous est restée toujours fidèle et régulière dans le financement de nos projets.

L’Atelier Sa Nou Vize est toujours bondé d’enfants, comment tout cela a-t-il commencé ?
Nous ne pouvons pas, non plus, faire une rétrospective de notre parcours sans faire mention de notre projet « classes de remise à niveau ». C’est un peu comme une anecdote que j’ai le plaisir de raconter. Nous étions assis un soir en réunion, à l’atelier et on évaluait le déroulement de la reconstruction des trois maisons incendiées. Survint alors un groupe de personnes qui se présentèrent comme étant des membres de l’association parents/professeurs de l’école primaire de la région. Ils étaient venus nous parler de la baisse incroyable du niveau de l’école. Ils voulaient nous faire comprendre que cette dégradation avait pour origine la présence des enfants provenant de la résidence Bethléem et que nombre d’entre eux étaient des analphabètes.

Nous étions tous choqués par cet état de choses mais cette réalité sema déjà en nous la volonté de faire de notre atelier une deuxième maison pour les étudiants de la cité. C’est là que survinrent les officiers de la NEF accompagnés par les représentants de la Mauritius Union guidés par Monsieur Meckraj Buldowa qu’on n’oubliera jamais. Ils jetèrent les bases du projet des « classes de remise à niveau » après les heures d’école. Ils avaient tout prévu : un goûter pour chaque étudiant, un stipend pour les professeurs et même des équipements tels des tables, des chaises et les matériels scolaires.

Ce projet nous a poussés vers les hauts car nous avons pu réaliser tellement de choses merveilleuses grâce à cela, et nous en sommes comblés. Nous sommes devenus propriétaires de notre siège qui est basé dans la poche de pauvreté où nous travaillons quotidiennement.

Nous avons pu mettre sur pied un projet d’entrepreneuriat social et nous avons une petite boutique qui offre un service aux habitants de la cité. La Providence nous a permis d’avoir une maison dans le village de Grand Bois et c’est ainsi que nous avons pu ouvrir les portes de notre deuxième atelier.

Dans cette aventure avec les enfants, vous proposez aussi d’autres activités et programmes d’encadrement, pouvez-vous nous en dire plus ?
Ce qu’il y a de rocambolesque dans cette aventure, c’est la façon providentielle par laquelle les choses ont évolué et ont projeté l’association dans un projet de développement communautaire sans s’en rendre compte. Les partenaires se sont succédé et les habitants du quartier se sont vu encadrés par des personnes de bonne volonté, sans s’y attendre vraiment. On a pu provoquer la décentralisation des services de l’état en faisant de sorte que les formations du ministère de l’égalité des genres, par exemple, se fassent là où les bénéficiaires habitent au lieu d’aller dans des centres sociaux qui se situent, très souvent, assez loin. C’est de cette façon qu’il y a maintenant des femmes qui ont suivi des cours à l’atelier, qui sont maintenant détentrices de plusieurs certificats et qui ont même eu des emplois. Certaines d’entre elles travaillent dans des écoles pré-primaires, d’autres dans des ONG et d’autres encore dans des kids gardens.

Cette proximité avec les victimes d’injustice sociale a pu permettre à nos partenaires de dépasser l’étape de financement en faisant l’expérience de côtoyer des concitoyens qui sont au bas de l’échelle et de les écouter. La Mauritius Union a été la première à embaucher une étudiante de la cité et celle-ci y travaille encore. La SBM a financé les études tertiaires de quelques jeunes et à l’heure où on en parle, Sophie Manikion, notre secrétaire se trouve à l’Université de Maurice où elle reçoit son certificat en BA French. Nous avons aussi Annabelle Mohun qui a eu son degré en management et qui travaille actuellement à la MCB, qui est aussi un de nos anciens partenaires. Il y a aussi Phil Auriant qui va dans quelques jours reprendre le chemin de l’université pour aller faire son Master. En parlant de post graduate, nous pensons que le gouvernement doit songer à aider les jeunes qui ne travaillent pas malgré le fait qu’ils sont des diplômés. Au lieu de souffrir de frustration en étant gradués chômeurs, ils pourraient, avec le soutien de ces fondations, continuer leurs études pour être encore mieux formés pour se mettre au service du pays. 

Dix longues années au service de la communauté n’est guère chose facile mais ce n’est pas en faisant une autopsie de ce qui nous a fait souffrir que nous parviendrons à l’objectif que nous nous sommes fixés. Nous nous laissons plutôt diriger par cette lumière qui nous éclaire chaque jour et nous entraîne dans des projets où il est question de changer la vie des hommes, des femmes et des enfants qui ont besoin de nous.

En parlant de changer la vie des hommes, pouvez-vous nous parler de vos collaborations avec DIS-MOI ?
Il est également très important de remercier Lindley Couronne qui a été la première personne à m’aider à comprendre l’importance des droits humains. L’ONG DIS-MOI nous offre différentes formations et cela nous permet d’avancer, surtout quand il s’agit d’aider des gens qui sont victimes d’injustice que ce soit en famille, en communauté, dans un lieu de travail ou même dans des milieux plus compliqués. Nos deux ONG s’entraident et s’associent dans plusieurs projets dont le tout dernier remonte au premier octobre de cette année dans le cadre de la journée internationale des personnes âgées. 

L’expérience acquise au fil du temps nous donne l’envie de nous lancer nous aussi dans le domaine du plaidoyer. Quand nous procédons, par exemple, à la démolition d’une maison à base d’amiante pour une famille et que nous reconstruisons une maison à quatre chambres à sa place, cela nous fait beaucoup réfléchir. Comment se fait-il que nous avons les moyens pour aider une seule famille alors que dans cette cour il y a cinq familles qui y habitent ? Ou encore, comment se fait-il que les enfants jouent dans la rue alors qu’on aurait pu, avec une très bonne volonté, acheter un terrain et l’emménager de sorte que ces derniers puissent s’entraîner et s’épanouir ? Nous irons encore plus loin en nous demandant : quand est-ce qu’on reconnaîtra nos services comme étant des services très utiles et à long terme ? Des services qui méritent d’être subventionnés et encadrés par une plate-forme où le public et le privé se mettront collégialement ensemble pour éliminer la pauvreté extrême dans notre république. Célébrons donc ensemble la journée internationale du refus de la misère et souhaitons à tous et à toutes, du progrès et du succès dans vos projets de développement.

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