Interview

Soobaraj Sok Appadu : «Chacun doit se sentir concerné par le changement climatique»

Sok Appadu

L’ancien directeur de la station météorologique, Soobaraj Sok Appadu, salue l’initiative du gouvernement pour la tenue des Assises de l’environnement. Cependant, il estime qu’il faut veiller à implémenter les plans d’action afin de contrer les effets du changement climatique. 

En venant de l’avant avec les Assises de l’environnement, cela démontre-t-il une réelle volonté du GM de se pencher sur les problèmes liés au climat ?
En tant que scientifique, je dois reconnaître que c’est une initiative louable. Plusieurs acteurs de différents secteurs se sont réunis afin de dégager une stratégie pour les dix prochaines années. Le nouveau ministre de l’Environnement, Kavi Ramano, essaie de placer la barre très haut et paraît avoir une réelle volonté pour contrer les effets du changement climatique. C’est bien et il faut l’encourager, car ce monde ne nous appartient pas. Il faut léguer à nos enfants une planète sur laquelle ils pourront vivre. La COP25, bien que n’ayant pas produit les résultats escomptés, encourage chaque pays à réfléchir dans cette direction.

Quelle doit être, selon vous, la prochaine étape après la tenue de ces assises ?
Vous savez, à Maurice, le plus gros défi que tous les secteurs du pays ont à faire face c’est le suivi. C’est le cas pour presque tous les projets mis en place et cela ne concerne pas uniquement l’environnement. Certes, nous ne sommes pas un gros pollueur à l’instar de la Chine, des États-Unis ou les différents pays d’Europe mais nous subissons aujourd’hui les effets du changement climatique. Donc, après la tenue de ces assises, il est impératif que chacun continue à se sentir concerné par le climat. Il ne faut pas qu’après cet événement, « nou tou lav lamé et saken rentre kot li ! ».

Que proposez-vous de faire dans ce cas ?
Il faut impérativement implémenter ce qui a été débattu et décidé au cours de ces assises. Il est malheureux de le dire, mais à Maurice, on pèche trop dans l’implémentation des plans d’action relatifs à l’environnement. Or, à présent, il faut venir avec des mesures pour mettre en oeuvre les actions dans chaque rue, chaque ville, chaque village et chaque district, et dégager une politique nationale pour le pays dans son ensemble. Chaque citoyen a aussi le devoir de se sentir concerné par ces actions.

En parlant des citoyens, trouvez-vous que les Mauriciens sont sensibles à l’urgence autour du changement climatique ?
Hélas, pas tous ! Mais on peut encore venir de l’avant avec des campagnes de conscientisation pour toucher chaque Mauricien. Le Mauricien doit pouvoir réfléchir avant de faire telle ou telle action. Il faut éveiller sa conscience et l’amener à réfléchir lorsqu’il est, par exemple, sur le point de jeter des ordures dans la nature ou simplement lorsqu’il voit que sa lumière est toujours allumée le matin. Pour la petite anecdote, au début des années 90, Maurice a été l’un des premiers pays à avoir reçu la visite d’un expert international pour expliquer les phénomènes du changement climatique aux décideurs politiques. La station météo a aussi beaucoup œuvré en ce sens durant cette période mais à l’époque, tout le monde pensait qu’on était en train de bluffer.

Les autobus fumigènes constituent un véritable danger pour notre santé. Or, très peu d’actions sont prises à l’encontre des compagnies d’autobus.»

Que faut-il faire pour apporter un changement dans la mentalité des gens ?
Ce n’est pas mon intention de critiquer les gouvernements successifs mais il faut reconnaître qu’au cours de ces dernières années, les campagnes de sensibilisation sur l’environnement ont plutôt ressemblé à de la publicité. C’était beaucoup plus de l’esthétique que d’attaquer le problème à la racine. Or, pour arriver à un réel changement de mentalité, c’est sur le fond qu’il faut cerner les enjeux et non sur la forme ! Aussi, il est temps de vulgariser les connaissances liées au climat.

Par ailleurs, avec la période cyclonique, les autorités craignent des inondations, des accumulations d’eau et d’autres catastrophes. Sommes-nous prêts à faire face à ces phénomènes ?
Malheureusement non. J’ai constaté que des travaux de construction de drains ont été entrepris dans différentes régions du pays mais serait-ce suffisant ? Que va-t-il se passer si Maurice est frappé par autant de catastrophes naturelles et que les autorités sont appelées à déplacer des milliers de familles ? Sommes-nous prêts à ce genre de situation. Jusqu’à présent, lors des cyclones ou inondations, ce sont quelques centaines de personnes à travers le pays qui ont dû être placées dans des centres de refuge. Mais les cyclones s’intensifient et nous ne sommes pas prêts à cela. Il faut aussi se demander si nos infrastructures existantes sont résilientes en cas de phénomènes climatiques extrêmes.

Faut-il craindre le pire eu égard aux « flash floods » ?
Les inondations soudaines ont tout le temps existé mais auparavant, le pays n’était pas si développé en termes d’infrastructure et d’aménagement. On a tendance à se focaliser sur Port-Louis lorsqu’on fait allusion aux flash floods mais il est important de comprendre que toutes les régions peuvent être touchées. D’où l’importance de prendre le problème à sa source et pas uniquement aux endroits où il y a eu des débordements.

L’urbanisation a-t-elle contribué à aggraver le problème ?
L’urbanisation, couplée aux constructions dites « sauvages », n’a pas amélioré les choses. À Maurice, il y a même des gens qui ont bâti des maisons sur les berges des rivières et des cours d’eau. Il faut aussi se demander si la construction des maisons en ville a été faite selon les normes. 

Est-il temps de revoir les lois régissant l’octroi des permis de construction ?
Les lois sont là mais c’est son application qu’il faut revoir et ce, pas uniquement pour l’octroi des permis de construction. Par exemple, les autobus fumigènes constituent un véritable danger pour notre santé. Or, je constate qu’il n’y a que très peu d’actions – voire pas du tout – qui sont prises à l’encontre des compagnies d’autobus. 

La qualité de l’air peut-elle devenir alarmante à Maurice ?
Contrairement à plusieurs pays en Asie ou en Europe, Maurice peut toujours compter sur le « South East Trade Wind » qui en quelque sorte balaie et purifie l’air lorsqu’il traverse Maurice. Cependant, face à la hausse de pollution, il faut se demander si le vent de l’Est aura suffisamment de force pour purifier l’air que nous respirons. Il serait judicieux que les autorités concernées publient les données sur la qualité de l’air ainsi que le taux de dioxyde de carbone dans notre atmosphère. Cela dans le but de constamment éduquer et conscientiser la population.

La météo prévoit quelques cyclones intenses au cours de cette période estivale. Qu’est-ce qui explique l’intensification des formations cycloniques ?
Tout simplement par le fait qu’il y a trop d’énergies dans la mer. En raison du réchauffement de la planète, l’eau de mer s’évapore plus vite, augmentant ainsi la réserve de vapeur d’eau dans l’atmosphère. Lorsque la condensation entre en jeu, cela donne lieu à la formation de pluies et de vent. Toutes ces conditions peuvent alors donner naissance à un cyclone. J’étais assez surpris d’apprendre qu’Ambali est le deuxième cyclone au monde à s’être intensifié le plus vite.

Maurice fait aussi face à des vagues de chaleur supérieures à la normale. Est-ce normal ?
Oui, tout à fait normal. Mais ce qui n’est pas normal, c’est que les vagues de chaleur nous affectent plus longtemps que d’habitude. Le changement climatique demeure l’une des raisons mais il y a aussi d’autres facteurs tels que les basses pressions, les lignes d’instabilité, les brises de mer et les cyclones, entre autres.

 

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