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Romain Brugette, 19 ans : Le prodige mauricien des échecs

Le jeune homme a participé au Championnat du Commonwealth en 2024, en Malaisie. Le jeune homme a participé au Championnat du Commonwealth en 2024, en Malaisie.
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À 19 ans, Romain Brugette a trouvé, devant un échiquier, son terrain de jeu. Promis aux grandes compétitions, il s’impose comme l’un des jeunes prodiges mauriciens.

Dans la salle, le silence est presque religieux. Seul le tic-tac des pendules d’échecs rythme les secondes. Romain Brugette fixe l’échiquier. Les doigts effleurent une pièce, puis se retirent. Son adversaire, plus âgé, le scrute. Les spectateurs se massent autour de la table, l’air tendu. Romain a 19 ans, mais dans ces instants suspendus, il n’y a plus ni âge ni expérience : seulement deux esprits qui s’affrontent sur 64 cases.

Ce jeune Mauricien, aujourd’hui habitué des podiums et des compétitions internationales, n’a pourtant pas grandi avec la conviction d’être un prodige. Rien, en effet, ne le destinait à passer des heures à réfléchir sur un damier noir et blanc. « Chez moi, on jouait aux jeux de société. L’échiquier était là, mais ce n’était qu’un jeu comme les autres. Je pensais que les personnes qui y jouaient étaient des intellos introvertis. »

Tout change en 2019. Sa mère lit dans le journal qu’un tournoi, la MCB Junior Chess Open, est organisé. Elle l’inscrit. Romain a alors 13 ans, peu d’expérience. Il se dit qu’il n’a rien à perdre. Les souvenirs d’enfance ressurgissent : ces parties contre son père, conclues en quelques minutes par le fameux coup du berger, la ruse classique des joueurs confirmés face aux débutants. « C’étaient de petits moments privilégiés entre père et fils. » 

Il manque la première place de peu, termine deuxième. « Ça m’a révélé mon potentiel et donné envie de continuer. Je me suis dit : la prochaine fois, je veux gagner. »

C’est ainsi qu’il rejoint la Fédération d’échecs de Maurice. Désormais, il s’entraîne en ligne sur chess.com, contre des inconnus du monde entier. L’adolescent découvre le frisson de la compétition, la concentration extrême, la tension qui se lit sur le visage des adversaires. Sa première grande désillusion, il la vit dès sa participation à la MCB de St Jean. « J’étais premier au classement, j’avais remporté les quatre premières rondes. Mais lors du match décisif, le stress m’a fait perdre pied. J’ai terminé sans aucune menace pour le roi adverse. »

L’échec, un moteur

Les échecs, explique-t-il, apprennent notamment la patience et la concentration.
Les échecs, explique-t-il, apprennent notamment la patience et la concentration.

Cette défaite n’aura pas l’effet d’un frein, mais d’un aiguillon. À mesure qu’il progresse, Romain se frotte aux meilleurs joueurs de l’île. En 2023, il franchit un cap. « J’ai battu un joueur qui avait déjà représenté Maurice à l’international. Même des adversaires plus expérimentés m’ont dit qu’ils avaient eu du mal contre moi. J’ai senti que quelque chose avait changé. » Son palmarès s’étoffe : plusieurs titres en U18, des places régulières sur les podiums, une progression fulgurante.

Les échecs, pour lui, ce n’est pas seulement un exercice intellectuel. C’est une école de rigueur. « Il faut apprendre à créer un plan, savoir quand l’exécuter, étudier les ouvertures, analyser les parties de ses adversaires et des grands maîtres. » Derrière le jeune homme, il y a des heures d’analyse solitaire, des nuits passées à revoir des parties. Une discipline invisible, mais qui fait la différence.

La trajectoire n’est pas linéaire. Aux Masters Qualifiers 2024, il est tout près de réaliser son rêve : une qualification pour les Olympiades mondiales. La victoire lui tend les bras, mais lui échappe. « J’avais une position gagnante. J’ai manqué d’expérience pour créer un plan décisif. En plus, les autres joueurs regardaient autour de l’échiquier, ça m’a mis une pression énorme. J’ai perdu. Ce jour-là, la déception a été immense. Mais j’ai aussi appris plus que lors de mes victoires. »

Un appétit confirmé

Rien ne l’avait destiné à passer  des heures à réfléchir sur un damier  noir et blanc.
Rien ne l’avait destiné à passer 
des heures à réfléchir sur un damier 
noir et blanc.

Ses premiers pas à l’étranger confirment son appétit. En Malaisie, lors du Championnat du Commonwealth, il dispute une partie de plus de quatre heures. Épuisé, il décroche sa première victoire internationale. « Je n’étais pas favori, ça m’a aidé à rester calme. Je ne réalisais pas encore la chance que j’avais. » 

L’expérience se répète en Inde et à La Réunion. Mais c’est en Inde qu’il prend conscience de la dimension planétaire du jeu. « Là-bas, les échecs sont une religion. Inspirés par Vishy Anand, les familles se sacrifient pour que leurs enfants deviennent les meilleurs. Certains jeunes de mon âge s’entraînent huit heures par jour. Ce n’est pas étonnant que Gukesh D, à 18 ans, ait déjà été sacré parmi les meilleurs du monde. »

Romain, lui, garde les pieds sur terre. Son ambition n’est pas moins forte, mais il refuse de se bercer d’illusions. « Le chemin à parcourir est encore très long. Mais je veux le traverser, coûte que coûte. »

Face à ceux qui voient encore dans les échecs un loisir poussiéreux, il oppose un plaidoyer calme, presque philosophique. « Les échecs apprennent la patience, la concentration, la logique. Ils nous obligent à garder notre calme même en situation difficile. Et puis, avec Internet, on peut jouer des parties de quelques heures ou de quelques secondes. Tout le monde peut y trouver son plaisir. Peut-être que ce n’est pas pour tous, mais ça vaut la peine d’essayer. »

Sur son échiquier intérieur, chaque victoire est un déclic, chaque défaite une leçon. Les spectateurs retiennent leur souffle, le temps s’étire, et dans ce silence habité par les pièces qui glissent sur le bois, Romain Brugette avance, case après case, vers une partie qui ne fait que commencer... et dont l’échiquier s’étend désormais au monde entier.

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