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Rama Sithanen : «Le moindre mal aurait été de s’excuser au sujet de la dette»

Après longtemps, Rama Sithanen est venu dire publiquement ce qu’il pense du Budget 2019/20, de l’état de notre économie, du tourisme et le textile tout en étant très critique envers le Grand argentier concernant la dette.

Economiste et fort de ses 10 ans d’expérience en tant que ministre des Finances sous deux Premier ministres, Rama Sithanen a été critique du mécanisme que le présent Grand Argentier compte utiliser pour réduire le niveau de la dette. L’indépendance de la Banque centrale est en jeu de même que la crédibilité de la Trésorerie publique.

Comme toile de fond, la dette publique. Au 31 mars 2019, elle est passée à Rs 318 milliards, représentant 64.8% du Produit Intérieur Brut (PIB). L’objectif a été de ramener l’endettement à 60% en juin 2021. La Trésorerie publique est en retard sur l’échéance. Il est question de la repousser de deux ans. Or, dans le discours budgétaire du 10 juin, le Premier ministre et ministre des Finances, Pravind Jugnauth, a indiqué que l’État tiendrait son engagement en puisant dans un fonds détenu au sein de la Banque de Maurice. Mention est faite d’un montant de Rs 18 milliards, somme qui servirait à rembourser la dette externe qui nous coûte Rs 400 millions sous formes d’intérêts chaque année.

Les critiques ont fusé dès le même jour. Chacun a ajouté son grain de sel dans un débat technique, politisé avec l’apport d’anciens gouverneurs de la Banque centrale. Cette mesure fait même l’objet d’une Private Notice Question du leader de l’opposition, Xavier-Luc Duval, lundi 17 juin. Est-ce qu’on aurait pu éviter tout ce vacarme ? Rama Sithanen a estimé que s’excuser aurait été un signe d’honnêteté.

Le PM est parti chercher des ennuis pour rien, affectant l’indépendance de la Banque Maurice.»

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Rama Sithanen a été critique du mécanisme que le présent Grand Argentier compte utiliser pour réduire le niveau de la dette.

« Pravind Jugnauth aurait dû (venir s’expliquer) devant la nation, disant qu’il y a des engagements pour réduire la dette à 60% du PIB d’ici 2021. Il est un politicien. Il est Premier ministre. Il est leader d’un parti politique », a affirmé Rama Sithanen. « (Il dit) qu’il y a eu beaucoup d’investissements de part et d’autre. Il aurait pu venir justifier ces investissements. Mais parce que ces investissements requièrent beaucoup d’argent, on ne peut atteindre les 60%. Nous repoussons l’échéance. Nous l’avons déjà fait. Je pense que ç’aurait été le moindre mal au lieu d’aller de l’avant avec ce qu’il a dit. »

Et d’ajouter : « Le PM est parti chercher des ennuis pour rien, affectant l’indépendance de la Banque Maurice, la crédibilité du gouvernement alors qu’il aurait pu s’excuser. Entre les deux maux, ç’aurait été plus honnête de s’excuser. »

En amont à cette première conclusion, Rama Sithanen a décortiqué cette mesure décriée qui, selon lui, fait de l’ombre à des éléments positifs dans le Budget 2019/2020. Il a indiqué que la Banque de Maurice dispose de trois fonds. Le principal fonds est celui des devises étrangères, auquel on ne peut y toucher. Le deuxième est un fonds général dans lequel la Banque centrale a versé 15% des profits annuels d’antan. La somme qui s’y trouve – estimée à Rs 2.7 milliards ou

Rs 2.8 milliards – sert à assurer la suffisance des fonds propres du régulateur bancaire. Le troisième fonds, dont en fait mention Pravind Jugnauth, contient de l’argent qui ne sont pas en forme réelle et de gains sur papiers. Il a donné l’exemple de la dépréciation de la roupie depuis le début de l’année. Ces gains au change sont transférés à ce fonds, même si dans le concret c’est un surplus dégagé sur papier, par un simple calcul.

Si la Trésorerie publique va de l’avant, après amendements, nous serons en territoire nouveau parce qu’aucun ministre des Finances n’a été si loin pour rembourser la dette publique. Qui plus est, la finalité est que c’est l’indépendance, l’intégrité et l’autonomie de la Banque centrale qui sont à risque. Dans cette équation d’indépendance, Rama Sithanen s’est dit en faveur de désaccords entre le Gouverneur de la Banque centrale et le ministre des Finances.
Au fil des échanges, l’ancien ministre des Finances est revenu sur la décision de rembourser la dette externe, qui ne pèse que 8.2% du PIB et ayant un intérêt faible. Le mieux aurait été de payer ces prêts ayant une charge élevée.

Et, la dette publique, selon lui, augmente de Rs 20 milliards à Rs 22 milliards chaque année sous Pravind Jugnauth alors qu’à son époque le montant fut de quelque Rs 7 milliards…

  • Sucre : valoriser les produits à valeur ajoutée

L’ancien ministre des Finances, Rama Sithanen, estime que le secteur sucrier subit des difficultés structurelles reposant sur trois facteurs : la baisse considérable du prix du sucre sur le marché international ; la hausse des coûts de production ; un recul de la production.

« Quand j’étais ministre des Finances pour la première fois, la production était d’environ 650 000 tonnes annuellement. Actuellement, elle est à peine 325 000 tonnes. Avec la baisse de production, le coût à l’unité augmente. On est tous responsables. Ce qui explique pourquoi les terres sous cultures sont abandonnées au profit des projets immobiliers». Il ajoute que le pays fait face à des producteurs mondiaux : « Les grands producteurs mondiaux tels que le Brésil, l’Australie et Thaïlande produisent tellement que leur coût à l’unité est très bas. Nous devons nous tourner davantage vers les produits dérivés. Nous n’avons plus une industrie sucrière, mais nous parlons davantage du secteur cannier. Autrefois on ne produisait que du sucre roux ou non-raffiné, maintenant nous avons les sucres spéciaux, du sucre raffiné, du sucre blanc. Il y a aussi la valorisation de la bagasse, de la mélasse». Qu’en est-il de la bagasse et la mélasse ? « Nous avons un conflit où les petits planteurs estiment ne pas recevoir un prix équitable sur les produits dérivés, sur la production de l’énergie, sur la fabrication du rhum. Souvent ce sont les mêmes compagnies qui ont des subsidiaires engagées dans ces activités », dit-il

Il estime nécessaire de maîtriser les coûts de production à travers la mécanisation et les nouvelles technologies, d’augmenter la production de sucres spéciaux, labelisés comme commerce équitable dont les primes sont plus élevées, de valoriser les produits dérivés tels que la mélasse, la bagasse, voire les feuilles de canne et de considérer l’aspect social pour mieux intégrer les petits planteurs.

« Le grand problème du sucre est qu’il connaît de véritables soucis économiques et des ‘legacy issues’. La subvention de Rs 25 000 par tonne de sucre aux petits planteurs se limite qu’à un an. Ce n’est que du panadol à l’approche des élections générales. Que va-t-il se passer pour l’année prochaine ?  Il faut trouver une solution durable sur le long terme. Cette industrie a un rôle multifonctionnel essentiel pour protéger, entre autres, l’environnement et contre la pollution. Nous devons faire en sorte d’augmenter les revenus, de maîtriser les coûts et  de valoriser les produits à valeur ajoutée et les autres sous-produits. Nous pouvons devenir un ‘niche player’ », explique-t-il.

  • Textile : pas en faveur des aides financières

Il estime que le secteur du textile doit passer à une autre étape, car il n’est pas en mesure de concurrencer avec ceux ayant des coûts beaucoup moins élevés. Il faut passer à la fabrication de produits à valeur ajoutée sur des marchés de proximité.

« Au fil des années, on offre à ce secteur des encouragements à court terme, mais on n’arrive pas à résoudre les problèmes fondamentaux. Le Stimulus Package a été accordé dans un contexte spécifique. Nous étions face à une crise économique menant à une récession au niveau mondial. Tous les pays ont accordé un  Stimulus Package. Certains le nomment Accomodating Fiscal Policy. Je suis contre des aides financières à chaque fois pour relancer un secteur. Mais là où je suis encore plus en défaveur c’est quand un grand groupe textile exportateur ne paie que 3% de taxe. Une petite entreprise, en revanche, doit en payer 15%. On a créé tellement de niches fiscales qu’on augmente le déficit fiscal. En revanche, je suis en faveur de mesures pour que la grande entreprise baisse ses coûts de production, pour avoir accès aux technologies et aux marchés, pour la formation à des fins de productivité».

Je suis encore plus en défaveur c’est quand un grand groupe textile exportateur ne paie que 3% de taxe»

Le textile va-t-il si mal ? « C’est injuste que certains fassent beaucoup de bénéfices, mais contribuent très peu à l’économie. C’est la cinquième année consécutive que le textile est en décroissance. Le nombre d’emplois a chuté de 5 000. Il n’y a aucun investissement dans le secteur. Pourquoi cela ? Nous avons favorisé le secteur de l’immobilier», affirme-t-il.

En citant l’Allemagne comme exemple, il est d’avis que nous pouvons développer un cluster manufacturier solide. Pour ce faire, il faut exploiter à fond l’économie bleue. Il pense que ce secteur détient un potentiel énorme, à travers la pêche. Il faut aussi soutenir les entreprises engagées au service du marché domestique afin qu’elles puissent exporter. Il ajoute que seulement quelque-unes d’entre elles ont la capacité de voir plus loin que le marché local, dans les pays de la région. «Pour le textile, nous ne sommes plus compétitifs sur la production en masse de produits basique. Mais nous pouvons capturer des marchés avec des produits de qualité pour de meilleurs revenus. Nous devons devenir une Regional Value Chain. Une partie des activités est réalisée à Maurice et d’autres se font ailleurs. La production devra se faire dans un pays où les coûts sont faibles, mais à Maurice on peut se consacrer à d’autres aspects qui ont de la valeur ajoutée, tels que le marketing, la création, l’assurance, le financement », suggère-t-il. 

  • Global Business face à de gros risques

L’ancien ministre des Finances situe le secteur des services financiers dans un contexte international peu favorable. L’encadrement de régulation exigé par l’OCDE et l’Union européenne accentue la pression sur les centres financiers en termes d’activités de fonds, de fiscalité, entre autres.
 Certes, dit-il, il fallait revoir le traité de non-double imposition avec l’Inde, mais la façon qu’on a procédé relève d’un travail «d’amateur». Désormais, Singapour nous mène de loin sur le marché indien.

« Rien que depuis le début de l’année, et c’est une première depuis de longues années, le nombre de nouvelles entreprises dans le Global Business a chuté de 25% par rapport à 2017. Les signes sont visibles. Je suis inquiet avec le traité avec le Sénégal. Depuis la révision du traité avec l’Inde, d’autres ont suivi. L’Afrique du Sud, l’Indonésie et d’autres veulent le réviser. Je crains une réaction en chaine. Les Sénégalais sont  mécontents, car ils estiment que le traité est totalement favorable à Maurice et eux ils n’en tirent rien. Cinq éléments sont importants dans un tel accord se rapportant aux taxes sur le dividende, l’intérêt, les royalties, les honoraires pour services techniques et les gains en capitaux. Dans plusieurs autres traités avec d’autres pays africains, ces derniers peuvent imposer 5 à 10% des taxes». Et le cas de Sénégal qui est mécontent? «Dans le cas de Sénégal, ce pays n’obtient rien. Il y a eu donc des sociétés qui se sont structurées à Maurice pour y faire des affaires et qui ne paient rien comme fiscalité au Sénégal. Quand ce pays a récemment découvert des gisements précieux sous terre, il craint que de tels montages se poursuivent et, encore une fois, il ne pourra rien toucher comme gain en taxe. Il a donc proposé certains changements pour lesquels je suis favorable. Il faut partager sinon on risque d’avoir de sérieux problèmes avec d’autres pays africains. Tout ce qui est sous terre ou sous la mer, je suis d’accord que le pays puisse taxer. Mais tout ce qui est sur la terre, un hôtel, par exemple, nous devons être en mesure d’imposer. Mais je suis inquiet quant à la proposition de restreindre de certains secteurs de Maurice de faire des affaires au Sénégal. Il veut empêcher notre Global Business d’entrer sur le marché », explique-t-il. Ce secteur connaît une croissance durable depuis plusieurs années. Sans le secteur du Global Business, la balance commerciale sera massivement déficitaire. On subira une crise financière nationale si ce secteur va mal, affirme-t-il.

  • Politique : juste un coup de main

Pressé de questions, l’ancien ministre dit qu’il ne donne qu’un coup de main au Parti travailliste sur l’élaboration des enjeux macroéconomiques et sociétaux. « Il y a toute une équipe qui travaille sur les propositions. Je suis en faveur d’une économie plus solidaire. Par exemple, il faut débrider la compétition. Ce n’est plus possible que ce soit seulement deux ou trois groupes qui contrôlent l’économie.  Le PTr veut donner la chance aux jeunes et aux femmes. Il faut un bon mélange de ceux qui ont de l’expérience et des jeunes et qui reflète la réalité du pays. Je ne m’attends pas à avoir un ticket. Je donne un coup de main. Lors des prochaines élections, le Mouvement socialiste militant (MSM) va jouer sur ses mesures sociales et va s’attaquer brutalement à Navin Ramgoolam. Mais il devra répondre aux allégations de fraudes, aux allégations d’ingérence au niveau de la Banque de Maurice, de la Financial Services Commission et ailleurs. De son côté, le Mouvement militant mauricien (MMM) dit qu’il ira tout seul aux prochaines élections. En tout cas, Paul Bérenger est maître à cacher ses intentions. Mais s’il change d’avis, cela va beaucoup nuire à sa crédibilité », déclare-t-il.

  1. Tourisme : problèmes structurels

Il avance que le secteur touristique à Maurice n’est pas dans une phase cycle, mais connaît de réels problèmes structurels. Alors que le pays subit une régression en termes d’arrivées de touristes par avion et une baisse de recettes, les autres concurrents de la région se retrouvent avec de fortes croissances. L’environnement dégradant et l’insécurité sont deux facteurs qui expliquent le manque d’intérêt.  « Nous devons nous repositionner. Peut-être que nous sommes une destination trop onéreuse. Il ne faut pas blâmer Air Mauritius. Il y trop d’ingérence politique au sein de cette compagnie. L’Air Corridor entre l’Afrique et Singapour est une blague. Il est nécessaire de repenser le réseau sur l’Afrique, sur l’Inde et mettre plus d’accent sur l’Afrique du Sud, le Kenya et Addis Abeba. C’est tellement trop facile de faire porter le chapeau à Air Mauritius», ajoute-t-il

  • Croissance : inférieure à 3,5%

Il estime que la croissance économique sera inférieure à 3,5%, car plusieurs secteurs font face à des difficultés. Il propose la consolidation de l’économie traditionnelle, du soutien aux secteurs émergents et de favoriser de nouveaux secteurs tels que la Fintech, la Blockchain et les activités liées aux droits de propriété. « Il nous faudra des investissements représentant 25% du PIB pour atteindre une croissance de 5%. Il y a aussi le danger des chocs externes avec l’incertitude qui règne au niveau international, la restructuration de l’économie chinoise et les tensions géopolitiques du côté de l’Iran et de la Corée », souligne-t-il.

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