Interview

Pierre Dinan, économiste : «Nous allons tout droit dans le mur»

Pierre Dinan

Alors que le gouvernement et la MCB sont à couteaux tirés pour ce qui sera le taux de croissance pour 2018, l’économiste Pierre Dinan rappelle que, malgré un faible taux d’exportations qui plombera notre économie, il prévoit que c’est le tourisme et les travaux infrastructurels qui sauveront Maurice cette année.

Le ministère des Finances s’aligne sur les chiffres de Statistics Mauritius et remet en question ceux de MCB Focus sur la croissance. Qui dit vrai ?
Tous ces chiffres avancés autour de la croissance ne sont que des estimations.

En tant qu’économiste, vous devriez avoir une idée presque exacte de ce qui nous attend…
Ce n’est pas à moi de le dire, je ne suis pas un économètre comme Gilbert Gnany de la MCB ou ceux affectés aux Finances. En revanche, la croissance de 2018 sera due à la bonne tenue de notre secteur touristique et aux différents travaux infrastructurels. Mais les freins d’une croissance plus élevée viendraient en premier lieu de la moins bonne performance des exportations manufacturières et du sucre.

Donc, chacun des observateurs économiques a une lecture propre à lui ?
Il est permis de se demander si certains secteurs d’exportations de services tournent mieux qu’ils ne le devraient, notamment l’industrie des services financiers transfrontaliers et les technologies informatiques. Je respecte le travail des professionnels d’où qu’ils viennent. Gilbert Gnany est un économètre aguerri, le gouvernement a ses statisticiens qui ont une masse d’informations, la Banque centrale fait ses estimations. On saura d’ici la semaine prochaine les chiffres réels.

Peut-on magouiller les chiffres ?
Il n’y a pas de chiffre exact, tout le monde fait des estimations à partir des données et selon le modèle de l’économie du pays. Moi, je fais confiance aux économètres.

Peut-on dire merci au tourisme pour la croissance attendue ?
Le tourisme va doper notre croissance, de même que les travaux infrastructurels en vigueur.

Tout le monde se plaint que le faible niveau de nos exportations plombe notre économie. Qu’est-ce qui explique cela ?
Les faits sont là et cela fait craindre. Le marché mauricien est petit, on importe nos biens de consommation. En contrepartie, on est obligés d’exporter notre sucre, notre textile, et nos services. Nos exportations sont en difficulté.

Quoi faire ?
Nos industries existantes que sont le sucre, le textile, les finances, le tourisme, le thon sont vieilles. Elles ont besoin d’un nouveau dynamisme, d’un rajeunissement, dont l’amélioration de la productivité, la recherche de nouveaux marchés, l’adaptation aux nouvelles technologies. Il faut une modernisation de l’existant.

Et nos ressources maritimes se portent en bonne santé, semble-t-il ?
La seule manière de progresser c’est l’exportation des services mauriciens. Maurice doit exporter davantage à travers les ressources maritimes. Ce sont elles qu’on doit davantage exploiter, car nous avons un espace maritime énorme mais sous-exploité.

Est-ce que les Mauriciens vivent au-dessus de leurs moyens en consommant trop et en gonflant le taux de croissance superficiellement ?
Effectivement, les Mauriciens vivent au-dessus de leurs moyens. Le taux de consommation par rapport au produit intérieur brut (PIB) et le taux d’épargne créent des appréhensions où nous risquons de croire que nous allons continuer de mener ce train de vie, alors que les indicateurs économiques montrent que nous allons droit dans le mur.

Le pays va-t-il si mal ?
Il ne faut pas se fier aux apparences. Actuellement, l’activité économique est renforcée par les divers travaux infrastructurels. Il faut juste espérer que ces travaux améliorent dans les années à venir la productivité. La population doit s’adapter à la technologie et avoir un mindset d’application au travail pour mériter son train de vie. Actuellement, on est nombreux à privilégier le tout, tout de suite.

Il y a aussi un problème de vieillissement de notre population…
Maurice a trois ressources : un soleil généreux, une population multi-ethnique et 2,3 millions de surface maritime. Je regrette qu’on ait moins de jeunes, le problème démographique est capital.

Faut-il faire davantage de petits ?
Nous avons des ressources maritimes pour une économie durable, mais il faut davantage de naissances. Sinon, il va falloir encourager l’immigration.

Mais, cela pourrait poser des problèmes d’ordre social à la longue…
Il faut plus de jeunes et/ou des immigrants. C’est un couteau à double tranchant. Je ne nie pas l'apport potentiel d’immigrants qui ont une expérience dans certains domaines qu’on n’a pas chez nous. Ce qu’il faut éviter est une immigration substantielle d’une main-d’œuvre non formée, car cela pourrait créer effectivement des problèmes que connaissent certains pays européens et ailleurs.

Pourquoi ne pas former ces jeunes diplômés mauriciens ?
C’est pour cela que je suis d’avis qu’attirer des immigrants non formés peut engendrer des problèmes sociaux. C’est à nous, les Mauriciens, de développer notre pays avec l’aide des pays amis.

On dit que la classe moyenne est le dindon de la farce de toute politique gouvernementale. Votre avis ?
La classe moyenne est difficile à définir. Il y a le upper middle, le middle-middle et le lower middle. S’il existe une partie d’entre ces trois catégories qui se trouve la moins aisée, il revient aux responsables du gouvernement d’analyser et de voir si ses dépenses sociales vont à ceux qui en ont le plus besoin.

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