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Noyer l’épargnant

Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage. Dans un entretien à Le Défi Plus du 26 janvier 2019, le gouverneur de la Banque de Maurice déclare que « l’impact du ciblage de l’inflation sur le taux de l’épargne est assez vague sur le plan théorique. Il serait ainsi difficile de déterminer si l’introduction du ciblage de l’inflation favoriserait l’épargne. » Mais depuis quand faut-il cibler l’inflation pour encourager l’épargne ? Faire baisser l’inflation est une chose, essayer un ciblage de l’inflation est une autre paire de manches. Lier celui-ci à l’épargne constitue un bon prétexte pour la négliger. Comme pour le montrer, le procès-verbal de la dernière réunion du MPC est tout à la gloire de la consommation : il n’y a pas un seul mot sur l’épargne, qui est pourtant à son plus bas niveau historique par rapport au revenu national.

L’essor de l’achat à tempérament et le phénomène Mammouth à la faveur du boom économique de la fin des années 1980 ont aidé à l’émergence d’une société de consommation à Maurice. Reste que ce sont les politiques des autorités fiscales et monétaires qui poussent à la consommation en décourageant l’épargne. Dès lors, les Mauriciens dépensent avec insouciance au point que l’ancien gouverneur Rameswurlall Basant Roi déplore que « insouciance has been at its best » depuis quelques années.

Combattre les politiques qui encouragent la consommation est une chose, défendre les intérêts des consommateurs en est une autre : ce ne sont pas deux positions incompatibles. L’économie doit être au service du consommateur, qui est souverain. Tous les ministres des finances successifs disaient protéger le consommateur. Mais arguer en faveur du consommateur ne revient pas à justifier une relance de la consommation par la dépense publique ou par l’endettement. Ce que fait aussi la banque centrale lorsqu’elle baisse agressivement le taux d’intérêt.

Les autorités agissent ainsi parce qu’elles croient qu’il y a un tigre dans le moteur de l’économie mauricienne : c’est la consommation. Cette idée que la consommation précède et entretient la croissance vient de John Maynard Keynes. Pour lui, la crise de 1929 est due à une insuffisance de la demande globale, notamment de la consommation. Si les ménages ne dépensaient pas, le gouvernement le devrait en ponctionnant l’excès d’épargne par l’impôt, notamment sur les riches, qui dépensent trop peu ou pas assez. C’est pour cette raison que la doctrine keynésienne demeure toujours influente, d’autant qu’elle dit exactement ce que les gouvernants veulent entendre.

L’erreur d’analyse de Keynes, c’est de confondre épargne et thésaurisation. L’argent thésaurisé est stérile parce qu’il reste en dehors des circuits financiers. L’argent épargné, lui, ne dort pas, étant placé entre les mains d’intermédiaires financiers ou directement sur les marchés des titres, pour financer des investissements et nourrir la croissance économique. Quand une partie de l’épargne est drainée vers des investissements publics improductifs, ou consacrée à financer le déficit budgétaire, elle ne sert pas à l’activité privée. C’est l’étatisation de l’épargne qui pose problème, et non l’épargne elle-même.

Keynes considère l’épargne simplement comme une part du revenu non encore consommée, qui ne fait pas l’objet d’un calcul économique lié à l’intérêt. Pour lui, l’intérêt est seulement la récompense à la renonciation à la liquidité, autrement dit il est la rémunération d’un placement. En vérité, l’épargne est une renonciation à une consommation immédiate, et ce sacrifice est compensé par l’intérêt, qui est le prix du temps, comme l’a expliqué l’économiste Eugen von Böhm-Bawerk. Au demeurant, il faut du temps (l’épargne) pour fabriquer les biens d’équipement (le capital) nécessaires à la production. Aujourd’hui, on insiste sur le rôle d’arbitrage de l’intérêt, celui-ci étant le résultat de la confrontation de l’ensemble des besoins et des ressources de financement. Les épargnants sont à la recherche de rendements.

Le problème, c’est que les autorités manipulent le taux d’intérêt à des fins d’expédients politiques, créant ainsi de graves déséquilibres dans l’économie. Au nom de la relance par la consommation, l’épargne est délibérément pénalisée par des politiques de taux d’intérêt faibles, si bien que l’expansion du crédit bancaire ne repose plus sur la constitution préalable d’une épargne réelle. De nos jours, les banques prêtent de la monnaie créée à partir de rien, en quelques clics par une simple écriture comptable, sans épargne en contrepartie. Ici, à la place des épargnants, les crédits font les dépôts : Ludwig von Mises appelle cela « circulation credit », qu’il distingue de « commodity credit », des prêts correspondant aux fonds propres des banques et aux dépôts des épargnants.

Le « commodity credit » adossé à l’épargne existante n’engendre pas un gonflement de la masse monétaire ni une baisse du pouvoir d’achat de la monnaie, contrairement au « circulation credit » qui, déconnecté de la réalité économique, est une pure création monétaire inflationniste. Ce dernier, en finançant de nouveaux projets d’investissement en l’absence d’épargne, crée l’illusion d’un boom économique jusqu’à ce que la bulle financière éclate, exposant au grand jour les malinvestissements. C’est la crise, et l’île Maurice n’en est pas loin. L’atonie de la croissance pendant de trop longues années est de mauvais augure.

L’économie mauricienne ne sortira de l’ornière qu’avec une relance par l’épargne, car une reconstitution du stock d’épargne est une condition nécessaire, il est vrai non suffisante, de retrouver une croissance pérenne supérieure à 4%. Il convient de revenir à une économie fondée sur l’épargne, qui constitue le véritable capital du système économique. Inutile de noyer le poisson.