
À Maurice, les nominations politiques récentes ont fait grincer des dents. Népotisme, favoritisme, injustices… les accusations pleuvent, les réseaux sociaux s’enflamment, et les discussions ne tarissent pas. Mais derrière le bruit et la polémique, une question cruciale se dessine : le mérite est-il vraiment reconnu dans notre île ?
Publicité
« Nous avons glissé d’une culture d’excellence académique récompensée vers une autre culture basée sur une notion non pas de ‘who you are’, mais de ‘who you know’ »
À Maurice, qu’entend-on vraiment par « mérite » : talent, effort, compétence ou réseaux, relations publiques et affiliations personnelles ?
Promouvoir le « mérite », dans toutes les sociétés, implique de reconnaître et récompenser publiquement l’effort, le talent, les compétences, l’expérience ou encore des qualités académiques, intellectuelles et morales supérieures aux autres. En anglais, on dit « worthiness » ou « deserving ». Cette interprétation est la même à Maurice.
La méritocratie, à laquelle l’humanité est tellement attachée, suppose donc une culture de haute performance qui englobe des valeurs d’excellence, de distinction, tout cela dans la justice et l’impartialité. Reconnaître le mérite, c’est donc motiver, encourager ceux et celles qui font l’effort d’aller plus loin et de tendre vers des objectifs plus ambitieux. C’est d’une immense importance dans un pays, une entreprise ou une organisation.
« Il y a des conséquences économiques à considérer : la démotivation a un prix. (…) Le ‘brain drain’ actuel commence déjà à nous coûter cher »
Qu’en est-il à Maurice ?
Chaque pays a son histoire et ses propres règles de fonctionnement. Il faut voir la question à deux niveaux : le secteur privé et le secteur public et parapublic.
Le secteur privé a une politique de nominations et de promotions qui tient compte, non seulement du mérite comme tel, mais qui obéit aussi à des critères de propriété, des droits qui viennent avec l’investissement de fonds privés, l’histoire du pays, la direction familiale des entreprises, etc. Il y a donc dans le secteur privé, tout naturellement, une grande perception de favoritisme et de népotisme familial ou social.
Mais, en même temps, le secteur privé base son action sur la recherche du profit, tente de maximiser ce profit et est donc plus à même de reconnaître le mérite et la compétence qui feront les propriétaires gagner plus d’argent. On peut donc plus aisément viser, dans ce cadre, la méritocratie du type « Le talent, d’où qu’il vienne ».
La situation est toute différente dans le secteur public et parapublic qui, lui, engage des fonds publics, donc l’argent du contribuable. Il y a d’abord dans tout ce qui est public à Maurice l’obsession de la représentation. Trop souvent, il faut tenir compte de la représentation ethnique ou politique et des symboles.
Il est clair que, depuis l’Indépendance, la méritocratie et l’égalité des chances réclamées par la population se sont considérablement érodées à Maurice, essentiellement sous le poids de l’intervention politique et en raison des calculs ethniques. Le système est désormais largement perverti. Il faut d’urgence le remettre à niveau.
En 50 ans, nous avons glissé d’une culture d’excellence académique récompensée, laissée par l’Angleterre, vers une autre culture basée sur une notion non pas de ‘who you are’, mais de ‘who you know’. Les facteurs déterminant la sélection pour l’emploi, les nominations et promotions sont aujourd’hui trop souvent basés sur les relations de proximité, de représentation communale, d’appartenance à des réseaux discrets, de clientélisme politique, de loyauté aux puissants ou tout bonnement d’opportunisme et de servilité. C’est dramatique !
Quels effets cette situation a-t-elle sur la motivation des jeunes et la confiance des citoyens dans les institutions ?
Un effet pernicieux et corrosif dans les esprits ! Il résulte du favoritisme une terrible frustration, un découragement certain, le sentiment que « ça » ne vaut pas la peine de faire des efforts, puisque si on n’est pas sur la ligne de départ avec des chances égales, forcément on ne sera pas sur la ligne d’arrivée.
Enfin, la non-reconnaissance du mérite encourage le sentiment que si l’on veut « réussir », il faut désormais, en toute situation, « trase », « bend the rules », corrompre ou montrer une servilité grandissante du citoyen face aux puissants du jour. Dans ces conditions, il n’est donc pas anormal que le pays connaisse une nouvelle vague d’émigration massive de jeunes et que notre réservoir de talents (formés avec de l’argent public mauricien) aille servir d’autres entreprises dans d’autres pays.
« Le pays est en train d’intérioriser et presque de normaliser le passe-droit »
Le clientélisme est-il perçu comme normal, toléré ou contesté par la société mauricienne ? Comment cette perception façonne-t-elle le comportement des individus et des organisations ?
Le favoritisme et le clientélisme sont toujours et partout vus comme scandaleux, mais le pays est en train d’intérioriser et presque de normaliser le passe-droit et le besoin de « connections » pour obtenir un emploi ou faire avancer un dossier ou une autorisation. Bien sûr, ce réflexe n’est pas général. Il n’y a pas que des calculs partout et le mérite est certes parfois reconnu.
Mais de plus en plus, on entend dire : « Al get minis, sinon depite ». Chacun est invité à « jouer son film », à s’aplatir devant le politicien, à lever le drapeau dans les meetings, à passer des fleurs au cou ou à crier « Oumem papa, oumem mama ». C’est honteux et indigne !
Quels secteurs sont les plus touchés par l’influence politique et le réseau ? Y a-t-il des différences significatives ?
Très certainement, le secteur public et parapublic est le plus touché. On a trop distribué aux ministres et hauts fonctionnaires le pouvoir de nommer des gens « dans des situations d’urgence » au-dessous d’un certain salaire ou dans une limite de contrats. À mesure, on en use et on en abuse. Il faut restreindre ces pouvoirs, multiplier les « Appointment Committees » et élargir leur champ d’action.
Quelles conséquences invisibles observe-t-on sur la société et l’économie ? Fuite de talents, désengagement, innovation freinée… Jusqu’où ces pratiques pèsent-elles ?
Les conséquences sont d’abord de nature psychologique. Il en résulte une grande perception d’injustice. Or, l’injustice suscite une série de sentiments négatifs et révolte le plus souvent. Mgr Jean Margéot disait souvent que « l’injustice est, à travers le monde, le bouillon de culture de toutes les révolutions ».
Par nature même, l’homme n’accepte pas l’injustice. Alors, il faut toujours faire attention à ne pas laisser se répandre ce sentiment.
Ensuite, il y a des conséquences économiques à considérer : la démotivation a un prix. Il nous faut utiliser au maximum notre potentiel et notre réservoir de talents. Le monde a beaucoup changé. Maurice n’est plus l’horizon de tous nos citoyens. Le brain drain actuel commence déjà à nous coûter cher. À quoi sert-il de développer de nouveaux secteurs, des hubs ici et là, si on n’a plus de main-d’œuvre qualifiée pour y travailler ?

Notre service WhatsApp. Vous êtes témoins d`un événement d`actualité ou d`une scène insolite? Envoyez-nous vos photos ou vidéos sur le 5 259 82 00 !