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«Les humains n’ont pas plus de valeur que les animaux… !»

Lucile Desblache

Lucile Desblache est professeure de traduction et d’études transculturelles à l’université de Roehampton à Londres. Niçoise d’origine, Lucile vit en Grande-Bretagne depuis bientôt 40 ans. Végétarienne par conviction, Lucile est à sa manière une défenseure des droits des animaux. Elle a écrit plusieurs livres à cet égard : « Souffrances animales et traditions humaines », « Ecrire l’animal aujourd’hui » et « La plume des bêtes » entre autres. Dans cette discussion avec Lindley Couronne, elle nous livre sa réflexion sur le concept de « droits des animaux ».

Avez-vous toujours été végétarienne? Depuis quand et quel en a été le déclic?
J’ai été élevée dans une famille française traditionnelle où le steak frites était la norme. Je ne sais pas s’il y a vraiment eu un déclic, mais à l’adolescence, j’ai commencé à réfléchir à ce que je mangeais. Toutefois, étant par nature assez timide, je n’osais pas imposer ma différence car il y avait très peu de végétariens à l’époque. Les habitudes de nourriture sont extrêmement difficiles à changer. Elles sont liées à l’affectif le plus profond et aux normes sociétales, d’où la difficulté pour les gens de changer leurs habitudes alimentaires.

Marguerite Yourcenar, la célèbre romancière française, était végétarienne car elle ne pouvait concevoir qu’on « digère l’agonie ». Pensez-vous que les gens y pensent quand ils vont acheter leurs morceaux de bœuf, de poulet ou d’agneau soigneusement empaquetés au supermarché ?
L’un des problèmes liés à la consommation des animaux et des produits animaux est que tout est fait pour objectiver l’animal, et éloigner les consommateurs de la réalité de la production alimentaire. Dans une société essentiellement urbaine, nous ne savons plus ce que nous mangeons. Selon une étude récente en Angleterre parmi des enfants d’école primaire, un tiers d’entre eux pensent que le fromage est issu de plantes et que les fish fingers contiennent du poulet !

Dans vos ouvrages vous associez évolution humaine et traitement des animaux. Selon vous les mangeurs de chair animale sont-ils alors des gens encore au stade primaire de l’évolution ?
Certes, le rapport à l’évolution est visible mais il est très important de ne pas juger. Différents êtres humains évoluent à différents niveaux dans différentes sphères. Certains, par exemple, vont être particulièrement sensibles à l’exploitation des enfants, mais ne connaissant pas les animaux, n’y seront pas sensibles. L’important est d’augmenter la prise de conscience du monde vivant autour de nous. Lorsque j’étais petite, j’allais chercher le lait à la ferme, je voyais  des renards et autres animaux sauvages autour de moi, nous avions des poules et des animaux familiers (chats et chiens). J’ai donc été extrêmement privilégiée à cet égard. La plupart des enfants aujourd’hui n’ont pas cette chance. La relation aux autres espèces et à l’environnement dans la petite enfance est absolument cruciale et doit être encouragée.

La problématique des droits des animaux et des spécistes est très récente, à peine un siècle. Pouvez-vous nous en retracer les grandes lignes pour nous aider à comprendre ce monde parfois opaque !
Nous devons tirer notre chapeau aux femmes et, surtout, aux femmes anglaises qui ont commencé le mouvement de soutien aux animaux au XIXe siècle, surtout en regard de la vivisection.  Je n’ai pas le temps ici de faire un résumé de l’évolution du mouvement spéciste, mais de très bonnes ressources existent, par exemple sur le site d’Animal Aid, où on pourra lire une petite histoire de la protection animale.

En Angleterre parmi des enfants d’école primaire, un tiers d’entre eux pensent que le fromage est issu de plantes et que les fish fingers contiennent du poulet !»

Question piège. Vous voyez un animal blessé grièvement et un être humain à l’agonie et devez choisir. Que faites-vous?
C’est la question classique posée aux philosophes utilitaristes qui défendent les animaux « parce qu’ils souffrent ». Je l’ai toujours trouvée assez dénuée de sens et purement académique. Cette situation se produit-elle vraiment ?  Si j’étais sûre de pouvoir aider l’être humain, j’aiderais d’abord l’être humain.

Pouvez-vous expliquer à nos lecteurs ce qu’est un végétalien? Quel en est le fondement théorique et pourquoi vous, par exemple, n’êtes pas végétalienne?
Une personne végétalienne (ou végan) ne mange pas ou n’utilise pas de produits d’animaux : pas d’œufs, pas de lait, pas de miel, pas de laine… Une personne  végétarienne ne mange pas de nourriture issue directement du corps des animaux : pas de poisson, pas de coquillages,  pas de viande…

Soutenir vraiment les animaux implique d’être végétalien, car la production des produits animaux est dérivée de leur exploitation dans la plupart des cas. La production du lait de vache, par exemple, implique que des vaches soient constamment enceintes de façon artificielle qui ne peut mener qu’à leur souffrance.

Je ne suis pas entièrement végétalienne mais j’évolue dans ce sens et soutient le véganisme. Certaines coutumes culinaires rendent sa pratique plus facile que d’autres. Par exemple, il est facile de manger végan dans la cuisine chinoise ou thaïlandaise. En revanche, les traditions alimentaires des pays de l’hémisphère nord s’y prêtent plus difficilement. Avec la merveilleuse fusion de toutes les traditions culinaires des pays de l’océan Indien, la porte au véganisme est ouverte à Maurice et dans ses îles sœurs !

Le concept de « droits des animaux » est étrange pour des gens qui ont culturellement placé l’animal au bas de la hiérarchie des êtres vivants. Pour vous, il n’y aurait pas de hiérarchie alors entre l’humain et l’animal ?
Il y a deux idées essentielles dans cette question : celle de hiérarchie et celle de droits. Je pense que la conception de hiérarchie du vivant est erronée. Nous faisons partie d’un univers où tout est relié et le principe de supériorité humaine qui sous-entend le développement de notre espèce ne peut mener l’humanité qu’à la destruction. Certes les êtres humains ont des talents inégaux avec les autres animaux mais cela ne veut pas dire qu’ils ont plus de valeur ou qu’ils sont indispensables.

Quant à l’idée de droits, elle est source de controverses philosophiques depuis des siècles. Nous avons des lois parce que nous sommes à un stade d’évolution relativement peu développé qui rend la notion du droit nécessaire. En France, le Code Civil reconnaît depuis 2015 seulement un animal non humain comme « un être vivant de sensibilité » et non plus comme un « bien meuble ». Nous venons aussi, en 2018, d’avoir le premier Code juridique pour les animaux. L’humanité n’est pas encore capable de reconnaître certaines évidences, donc ces lois en faveur des animaux sont essentielles.

Quel est votre animal préféré, Madame, et pourquoi ? Avez-vous une hiérarchie préférentielle ? Vipère après serpent ? Les herbivores plus que les carnivores ?
J’aime le plus les animaux que je connais le mieux, avec une préférence pour les chats, qui m’ont accompagnée quotidiennement toute ma vie. Cela ne veut pas dire que je n’ai pas d’affection pour les autres animaux.

Suivez-vous l’évolution des droits humains dans cette région du monde ?
Je la suis à travers l’organisation DIS-MOI qui m’envoie ses weekly mailing. DIS-MOI  a deux grandes forces selon moi : son engagement régional, important dans une région du monde assez dispersée. En second lieu son approche holistique. L’organisation considère toutes les formes de menace aux droits humains et les considère en rapport les unes aux autres. Et cela est important car s’il n’y a pas de vie humaine harmonieuse, il y aura une exploitation cruelle des animaux. Car tout est lié dans la vie selon moi.

Le mot de la fin
Regardons autour de nous l’infini que nous offrent les autres êtres, et écoutons-les.


Droits des animaux

chat

Jusqu’au XXIe siècle, les philosophes occidentaux ont pratiquement tous été réticents ou franchement opposés à accorder des droits aux animaux non humains sur le même principe que ceux accordés aux animaux humains. D’Aristote à Roger Scruton, ils ont posé l’être humain comme un animal d’exception, unique en particulier quant à sa capacité à utiliser le langage articulé, quant à sa conscience du temps et son aptitude à différencier le bien et le mal. Mais alors que toutes ces qualités sont subjectives, il est beaucoup plus constructif, pour avancer dans les relations, de considérer les similitudes entre les êtres plutôt que leurs différences.

Le philosophe Jeremy Bentham a été le premier à remettre en cause cette vision dans son Introduction aux principes de morale et de législation (1789) :

« La question à poser n’est pas: sont-ils capables de parler ou sont-ils capables de raisonner ? Mais, sont-ils capables de souffrir ? Pourquoi la loi refuserait-elle sa protection à un être sensible ? »

Toutefois, la plupart des philosophes ont mis longtemps à suivre la voie de Bentham, et ce n’est qu’en 1997 que l’Union européenne a officiellement défini les animaux comme des êtres sensibles, par exemple. Ce sont plutôt les écrivains et les artistes qui ont réclamé une justice pour les animaux au fil des siècles. C’est pourquoi j’ai beaucoup travaillé sur la représentation des animaux dans la fiction, car poètes et romanciers ont beaucoup parlé « pour », pas seulement « sur » les animaux.

Ainsi, récemment, le thème de la souffrance animale et du droit des animaux a été très présent chez les romanciers et romancières d’expression française : Jean-Baptiste Del Amo (Règne animal) et Isabelle Sorente (180 jours) ont mis le scandale de l’exploitation animale au cœur de leurs ouvrages.

Les êtres humains sont doués d’imagination. Ils peuvent et doivent l’utiliser pour repenser leurs rapports avec les autres espèces. C’est aussi la façon dont nous les représentons, dont nous les réinventons à travers la littérature et les arts, qui permettra que les animaux ne soient plus traités comme des objets à consommer ou à produire.

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