
Le 31 août 2020, au large de Poudre-d’Or, le remorqueur Sir Gaëtan sombrait en quelques minutes. Quatre marins disparaissaient. Cinq ans plus tard, survivants et familles en portent toujours la plaie ouverte.
Il y a cinq ans, au large de Poudre-d’Or, la mer s’est refermée sur un drame qui hante encore les mémoires. Ce soir-là, le 31 août 2020, le remorqueur Sir Gaëtan, de la Mauritius Ports Authority (MPA), sombrait après une mission périlleuse liée au naufrage du vraquier MV Wakashio. Ce qui devait être un trajet de routine, un simple remorquage, s’est transformé en cauchemar collectif, brisant des vies et des familles.
Le Sir Gaëtan avait pour mission de ramener la barge L’Ami Constant de Pointe-d’Esny à Port-Louis. Huit hommes à bord, confiants et concentrés, sans imaginer qu’ils naviguaient vers leur destin. En pleine mer, un câble lâche. La barge entre violemment en collision avec le remorqueur. La coque se fend, l’eau s’infiltre à une vitesse effroyable, envahissant la salle des machines. Quelques minutes suffisent : le navire bascule, se couche, puis sombre à une quinzaine de mètres de profondeur. Le Sir Gaëtan n’est bientôt plus qu’une silhouette engloutie, avalée par l’océan.
Tentatives désespérées
À bord, c’est le chaos. Cris, appels à l’aide, tentatives désespérées pour rester à flot. Quatre hommes n’y survivront pas : Moswadek Bheenick (55 ans), capitaine du navire, Sylvain Addison (60 ans), son assistant, ainsi que Lindsay Plassan (60 ans) et Sujit Seewoo (53 ans), techniciens. Quatre autres s’accrochent à la vie : Jim Yan Sung Fong, Clifford Montagne-Longue, Elvis Eleonore et Sandro L’Aiguille.
Mais la mer, implacable, ne rend pas toujours ses victimes. Le corps du capitaine Bheenick ne sera jamais retrouvé. Pour son fils Irfaan, à trois mois seulement de terminer sa formation de pilote, ce fut la fin brutale de ses rêves. « On nous a volé un avenir », dit-il encore aujourd’hui, la voix serrée. L’absence d’un corps, l’absence d’adieu, est une douleur qui ne s’efface pas.

Jim Yan Sung Fong a vécu l’une des plus longues nuits de sa vie. Senior Technician à la MPA, il passe près de sept heures dans l’eau, balloté par les vagues, épuisé, accroché au moindre espoir. Son calvaire s’achève lorsque des pêcheurs le repèrent.
Soulagement, mais conscience nouvelle : il a vu ses camarades disparaître un à un, engloutis par une mer sans pitié. Gorge nouée, il raconte : « Kan kab kase, tou dimounn desann, ki li kapitenn, inzenier ek mekanisien. Nou koste avek barz-la, nou atas li avek remorker, lamer ti bien move… »
Après quelques minutes à peine, ses collègues l’informent que l’eau envahit la salle des moteurs. Il descend aussitôt, tente de placer une pompe. Échec : des courts-circuits, la situation devient critique. Le capitaine ordonne l’abandon du navire. Les hommes enfilent leurs gilets, se dirigent vers les canots de sauvetage. Petit à petit, le Sir Gaëtan sombre.
« Ariv enn moman, mo pa resi rant dan kano sovtaz, mo bizin sot direk dan delo. Kan ou sote dan delo, ou koule apre ou remonte, sa ler-la, mo ti koumadir dan enn masinn-a-lave », explique Jim Yan Sung Fong.
Alors qu’il refait surface, il voit le remorqueur englouti. À plusieurs reprises, il entend ses collègues l’appeler, mais ne peut les apercevoir dans l’obscurité. Au fil des heures, il voit l’hélicoptère de la police et le Dornier, mais ce n’est qu’au bout de sept heures, vers trois heures du matin, qu’il est repéré par des pêcheurs.
« Monn sorti pou sov lavi »

Dans le village de Poudre-d’Or, l’inquiétude se transforme en mobilisation. Les pêcheurs et skippeurs, qui connaissent chaque courant et souffle de vent, organisent une battue. Patrick Karia, déjà au lit, est réveillé par l’appel de son cousin : un remorqueur a coulé au large. Ce skipper et pêcheur expérimenté n’hésite pas. « On ne réfléchit pas dans ces moment-là, on y va », se souvient-il.
Son embarcation, le Grand Bleu, fraîchement retapée après le passage de la COVID-19, est prête. « Se enn koinsidans, mo bato ti fini pare, moter ek lesans tou ti lor la kan monn gagn sa lapel-la. Mo ti ena zis pou sorti. »
Avec quelques amis, il prend la mer, malgré les fortes houles, guidé par les indications précises de l’endroit où le Sir Gaëtan s’est échoué. Les habitants orientent les recherches selon la force et la direction du vent, la dérive des courants. La mer est capricieuse, mais l’élan de solidarité immense. Aux côtés des pêcheurs, la National Coast Guard, un hélicoptère de la police et le Dornier quadrillent la passe aux Anglais et celle de Saint-Géran.
Patrick Karia repère Sandro L’Aiguille et le ramène au débarcadère. « Kan nou pe tap tors lor delo, nou trouv enn gilet sauvetage, nou koste avek li », explique-t-il. Tandis que Sandro L’Aiguille est transporté à l’hôpital par la police, il reprend la mer et retrouve un autre membre de l’équipage. Ce dernier avait, malheureusement, déjà succombé.
« Plis ki enn fami sa… »

Cette nuit-là, les familles attendent, le cœur suspendu. Chaque appel téléphonique est une lame de fond. Maheshwarsingh Chakoor, plus connu comme Tiger, ancien technicien de la MPA, se souvient de ce coup de fil qui a tout changé : un branle-bas, un cri de détresse. Il est alors installé dans son salon, appréciant un film à la télé. À l’autre bout du fil, Jim Yan Sung Fong, un collègue, mais pas seulement : c’est son meilleur ami.
« Jim dir mwa telefonn komiser Servansingh, dir li fer tir elikopter, remorker pe koule », se remémore Tiger. Il alerte immédiatement Khemraj Servansingh qui occupait à cette époque le poste de commissaire de police. Mais il n’a pas le bon numéro. Il appelle alors le secrétaire au cabinet d’alors, Nayen Kumar Ballah, et l’informe de la situation.
Maheshwarsingh Chakoor, qui avait agi vite pour porter secours à ses collègues, sera plus tard décoré par le président de la République de la President’s Meritorious Service Medal (PMSM). Mais derrière la médaille, il reste un homme brisé, hanté par l’impuissance face à l’ampleur de la tragédie. « Nou travay ansam, toulezour mo trouve zot, la fason ki nou viv, li ti plis ki enn fami sa », confie-t-il, plongé dans la tristesse.
Au petit matin, la mer livre une partie de son secret. Deux corps sont retrouvés, un troisième repêché le lendemain. Mais pour le capitaine Bheenick, aucune trace. Le silence de l’océan devient un cri assourdissant pour les familles.
Pour que justice soit faite

À trois mois de terminer ses études pour devenir pilote, Irfaan Bheenick doit tout abandonner pour rentrer au pays. Secoué par la disparition tragique de son père, il reste aux côtés de sa mère et de sa sœur. Faute de moyens financiers, il renonce à ses études. C’était son rêve, et celui de son père, de devenir pilote. Aujourd’hui, il s’est réorienté vers un autre emploi, mais il insiste : il faut que justice soit faite, que les responsables soient punis.
Cinq ans après, les plaies restent béantes. À Poudre-d’Or, les anciens évoquent encore le vacarme des hélicoptères, le ballet des bateaux, et surtout, la douleur des familles scrutant l’horizon, espérant l’impossible. À Port-Louis, la MPA porte toujours cette cicatrice. Pour les survivants, chaque vague, chaque bruit du vent rappelle cette nuit où tout a basculé.

Le naufrage du Sir Gaëtan est plus qu’un drame maritime : c’est une mémoire collective. Lors des cérémonies commémoratives, les noms des disparus résonnent comme une prière : Moswadek Bheenick, Sylvain Addison, Lindsay Plassan, Sujit Seewoo.
Marins, pères, fils, amis, frères. Leur absence pèse dans les foyers, leur souvenir devient une force pour ceux qui se battent pour la justice.
La mer garde ses secrets. Mais elle porte aussi, à sa façon, les voix de ceux qu’elle a engloutis. Cinq ans plus tard, sur les côtes de Poudre-d’Or, quand le vent se lève et que les vagues frappent la jetée, certains disent entendre encore l’écho du Sir Gaëtan. Comme un rappel douloureux et nécessaire : la vie tient à un fil, parfois à un simple câble de remorque qui cède.
Et face à la mer, l’homme reste infiniment fragile.
Le capitaine Newoor poursuivi pour homicide involontaire par imprudence

Au-delà des larmes, une question persiste : qui doit assumer la responsabilité d’un tel drame ? Selon la police, le Deputy Port Master, le capitaine Kavidev Newoor, était chargé de la planification des opérations ce jour-là. C’est lui qui est aujourd’hui poursuivi devant la cour intermédiaire pour homicide involontaire par imprudence. Il plaide non coupable.
Pour certains proches des victimes, cette procédure judiciaire est une maigre consolation. Pour d’autres, elle représente une étape nécessaire, même si rien ne pourra jamais ramener les disparus.

Notre service WhatsApp. Vous êtes témoins d`un événement d`actualité ou d`une scène insolite? Envoyez-nous vos photos ou vidéos sur le 5 259 82 00 !