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Chômage : doit-on craindre le pire ?

54 800 employés  étaient au chômage au deuxième trimestre de 2021. Ce qui découle sur un véritable drame social, avec des personnes endettées jusqu’au cou qui peinent à sortir la tête de l’eau. Tout indique, selon les experts économiques, que le chômage prendra une proportion alarmante en début de l’année prochaine si des mesures appropriées ne sont pas prises. 

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Akash Devason a consacré 27 ans au secteur touristique. Cet habitant de Chamouny, âgé de 45 ans, travaillait comme chauffeur pour un tour-opérateur, jusqu’à l’arrivée de la pandémie de Covid-19 à Maurice en mars 2020. C’est ainsi qu’il s’est retrouvé au chômage depuis l’année dernière. « Je n’arrive pas à dormir. J’essaye de trouver un nouvel emploi, mais ce n’est pas facile, car  je réside dans le Sud du pays. La majorité des employeurs sont dans la capitale et ne veulent pas recruter des personnes qui habitent loin  », relate notre interlocuteur. 

Pour subvenir à ses besoins, Akash Devason multiplie les petits boulots. « Auparavant, mes rentrées d’argent variaient entre Rs 70 000 et Rs 80 000. Après avoir remboursé mes dettes, les Rs 25 000 restants me permettaient de mener une vie confortable. Maintenant, tout est devenu plus difficile », ajoute le quadragénaire. Ce dernier a joué de malchance. En effet, après sept années en tant que chauffeur au sein de l’entreprise qui l’employait, il a eu la possibilité d’acheter une voiture de la compagnie qui était toujours on lease. « Mais pour bénéficier de cette opportunité, il fallait que je soumette ma démission et c’est ce que j’ai fait en octobre 2019. En 2020, la Covid-19 a frappé le pays de plein fouet. Pendant cinq mois, j’ai été en mesure de payer le leasing d’un montant de Rs 27 600, mais, au final, j’ai rendu le véhicule, ayant épuisé mes économies », ajoute-t-il.

Il avoue que la situation est compliquée et que certains de ses amis, qui font face aux mêmes difficultés, pensent au suicide. Heureusement qu’il peut compter sur le soutien de ses frères et sœurs.  Avec l’ouverture complète des frontières, il a pensé racheter une voiture pour reprendre son ancien emploi. « mais les véhicules sont onéreux et il faut effectuer un dépôt minimum de 30 %, et je ne dispose pas de cet argent malheureusement », conclut-il.

Situation peu reluisante

travailComment faire bouillir la marmite, quand on est sans travail, avec deux enfants à sa charge ? Neeta* (nom modifié) n’a pas la réponse à cette question. Cette mère célibataire, âgée d’une trentaine d’années,  ne sait plus à quel saint se vouer. Jadis, elle travaillait dans un centre d’appels, mais elle a été remerciée suite à la situation économique peu reluisante. 

« Depuis que j’ai perdu mon travail, un an de cela, j’ai sombré dans la dépression, car je peine à joindre les deux bouts. C’est douloureux pour moi de ne pas pouvoir donner à mes enfants ce dont ils ont besoin », explique Neeta, qui habite dans un faubourg de Port-Louis. En attendant des jours meilleurs, elle a dû emprunter de l’argent auprès de ses proches. « Je vis au jour le jour. Parfois, des voisins m’aident en m’offrant des fruits avec lesquels je fais de la compote que je vends pour avoir quelques sous », relate-t-elle. « J’ai fait comprendre à mes enfants que je n’ai pas les moyens pour des dépenses farfelues. Ils savent que je fais de mon mieux pour qu’on puisse avoir quelque chose à manger », poursuit Neeta. Elle avoue que c’est une situation difficile à gérer. 

Exerçant comme Ticket Controller dans un cinéma, Christophe*, 46 ans, a perdu son emploi en septembre 2020, après plus de 20 ans de bons et loyaux services. Le monde de ce père de famille de quatre enfants, âgés de 1 à 8 ans, s’est écroulé. L’ habitant des hautes Plaine-Wilhems raconte : « Je suis le seul gagne-pain de la famille. Mon épouse ne travaille pas, car elle s’occupe des enfants », explique Christophe. Depuis son licenciement, il jongle avec plusieurs petits boulots.

« Heureusement, ma famille m’aide de temps en temps, sinon notre situation aurait été pire. Le lait et les couches pèsent lourd dans le budget, surtout que les prix ne cessent de flamber », avance le quadragénaire. Son seul espoir réside dans la  reprise des activités.

François de Grivel : «Le chômage va se résorber»

francoisL’industriel et chef d’entreprise François de Grivel affiche l’optimisme. Contrairement à ceux qui pensent que la situation va empirer à partir de l’année prochain, augmentant ainsi le taux de chômage, il est convaincu que la situation va s’améliorer avec l’ouverture des frontières. 

« L’économie va reprendre, avec le tourisme qui redécolle. La reprise augmentera lentement avec l’ouverture des frontières. Je suis rentré, vendredi, de l’étranger et j’ai constaté que l’avion était rempli à 80 % avec des touristes. Ce qui est positif. à mesure que le tourisme va reprendre, la création d’emplois se manifestera », estime François de Grivel. 

Pour lui, on ne peut pas prendre en compte le taux de chômage à court terme. « Il faut voir sur le moyen terme, soit les quatre à six mois à venir. à mon avis, le chômage va se résorber. Je suis optimiste de l’avenir de l’emploi à Maurice », lance l’industriel. Il pense aussi qu’il est important que chacun d’entre nous ait une approche plus positive au travail. Selon François de Grivel, si les gens s’appliquent dans ce qu’ils font, « cela créera un climat d’entente entre l’employeur et les employés, tout en procurant un certain dynamisme au niveau des activités économiques ». 

François de Grivel ajoute que le seul hic est que certaines entreprises éprouvent des difficultés pour le recrutement, car il n’y a pas suffisamment de main d’œuvre dans certains secteurs. « Il n’y a pas de relationnel entre l’offre et la demande. Pour certaines spécialités, on ne peut pas recruter des Mauriciens, qui n’ont pas les compétences requises par rapport aux offres faites », souligne-il. Il poursuit néanmoins que, dans certains secteurs comme la construction et le manufacturier, il y a toujours une demande de main-d’œuvre. 

Taux de chômage

Dans un rapport publié le mercredi 29 septembre 2021, Statistics Mauritius indique que le taux de chômage s’élève à 10,5 %. Un nombre en progression, en raison des effets pernicieux de la pandémie. 

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À noter que le taux de chômage s’élevait à 11,5 % au deuxième trimestre de 2020. 

Nombres de personnes considérées inactives

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Cette hausse est expliquée par le fait qu’une grande majorité d’individus n’ont pu travailler à cause du confinement en avril dernier. 

Autres chiffres à retenir

Nombres Taux Situation
30 000 55% Chômeurs célibataires
32 100 59% Chômeurs n’ayant pas de School Certificate (SC) ou d’équivalent, et dont 11 400 n’ont pas décroché le Certificate of Primary Education (CPE)
35 400 65% Personnes en quête d’un travail pendant un an
18 800 34% Personnes à la recherche d’un travail pour la première fois
23 500 43% Personnes enregistrées au Employment Service Information Centre
9 700 18% Chômeurs à la tête d’un foyer
17 500 32% Personnes vivant dans un foyer sans aucun autre salarié
17 100 31% Chômeurs âgés en-dessous de 16 à 24 ans
10 300 19% Jeunes de 16 à 24 ans, ne sont pas mariés et cherchent un travail pour la première fois. 4 700 ont une qualification en dessous du SC.

 

Le National Training & Reskilling Scheme vise 9 000 personnes

Le gouvernement a annoncé la mise en œuvre d’un programme de relance économique, qui comprend un ensemble de mesures visant :

  • À stimuler la croissance du PIB.
  • À protéger les emplois et à en créer de nouveaux.
  • À réduire la dépendance aux importations. 
  • À améliorer le bien-être de la population. 

L’un des éléments clés du programme de relance économique est la mise en œuvre du National Training and Reskilling Scheme (NTRS). Celui-ci vise la formation et le recyclage de quelque 9 000 chômeurs. Les formations, d’une durée maximale de six mois, seront dispensées dans les domaines suivants :

  • Industrie agroalimentaire
  • TIC / BPO
  • Construction
  • E-Commerce
  • Services aux personnes âgées, aux personnes handicapées et aux soins sociaux
  • Soins de santé et dispositifs médicaux
  • Fabrication de précision
  • Énergie renouvelable et économie circulaire
  • Transport & logistique
  • Autres secteurs économiques

Dans le cadre de ce programme, les stagiaires touchent une allocation mensuelle de Rs 10 200 pendant la durée de leur formation.

Dr Takesh Luckho : «On joue avec les chiffres»

luckhoL’économiste Takesh Luckho précise que le taux de chômage a augmenté. De 10,2 % durant le premier trimestre, il a atteint 10,5 % au deuxième trimestre. « En septembre 2020, le taux était de 11,5 %. Avec les mesures prises, comme le paiement du Wage Assistance Scheme et le Self-Employed Assistance Scheme, le taux était de 9,6 % en décembre 2020. Les entreprises qui touchaient ces aides n’avaient pas le droit de licencier leurs employés », indique notre interlocuteur. 

Selon lui, il y a des personnes ayant bénéficié de ces allocations qui se sont déclarées comme inactives. « On joue avec les chiffres pour afficher un taux de chômage bas sans considérer les personnes inactives. C’est une mesure de façade, car si on inclut les personnes inactives, le taux de chômage peut atteindre les 20 % », ajoute-t-il. « Quand les allocations au secteur touristique cesseront en décembre prochain, on prendra connaissance du vrai chiffre. Il n’y aura plus de filet. Si l’ouverture des frontières ne donne pas les résultats escomptés, on doit prévoir des licenciements massifs dans ce secteur. Avec une proportion alarmante, cela aura un gros impact macro-économique sur le chômage », fait-il comprendre. 

Pour redresser la situation, il estime qu’il faut retrouver la confiance économique, pour que les emplois soient créés et avoir aussi un secteur d’absorption. « Auparavant, le secteur manufacturier, puis le secteur financier étaient des pourvoyeurs d’emplois. Mais là, il n’y a pas de nouveau secteur qui puisse absorber les 30 % de chômeurs qui sont gradués. Je pense qu’il faut mettre l’accent sur l’entrepreneuriat, qui est un secteur d’avenir, et encourager également les jeunes gradués à devenir leur propre patron », conclut l’économiste. 

Reeaz Chuttoo : «Les autorités doivent veiller au grain»

reazEn janvier 2022, le taux de chômage va augmenter davantage, déclare d’emblée Reeaz Chuttoo. De ce fait, les autorités doivent être vigilantes. « Sous prétexte de restructuration à cause de la Covid-19, certaines entreprises vont mettre des employés à la porte et en recruter d’autres sur le salaire minimum. Elles vont essayer de tirer profit de la récession, n’ayant pas  pu le faire jusqu’ici », prévoit le syndicaliste. 

Il se peut aussi que certaines firmes proposent du travail sur une base contractuelle. « Si une compagnie propose un contrat mois par mois pour un travail permanent, c’est illégal. Déjà, il y a des employés dans cette situation qui n’osent pas porter plainte de peur de perdre leur emploi. C’est surtout vrai pour le secteur de la construction. Si des compagnies usent de ce stratagème, il est clair que les travailleurs seront pénalisés. De plus, les employeurs se serviront de ce prétexte pour avoir recours à des travailleurs étrangers », ajoute le syndicaliste.


Vers la mort des PME

beasAncien président de la Mauritius Export Association (Mexa), Beas Cheekoree affirme que certains secteurs ont déjà démontré des signes de reprise, le textile par exemple. « En ce moment, le secteur cherche à recruter, mais ne trouve pas de mauriciens. L’autorisation des work permits se fait très lentement. La reprise dans le tourisme suivra - l’emploi dans le secteur retournera à son niveau pré-covid au courant de l’année prochaine. Les PME, par contre, souffrent énormément. Ce secteur, pourvoyeur de 40 % des emplois, risque de faire les frais de l’après-Covid. Malheureusement, cette catégorie d’entreprises est complètement négligée. Les banques et autres institutions financières, en dépit de belles paroles, apportent un soutien négligeable, presque dérisoire. Avec les difficultés de connectivité et la dépréciation de la roupie, ce secteur va mourir très vite », explique-t-il. 

Selon Beas Cheekoree, la perte d’emploi viendra principalement de ce secteur. D’ajouter : « Il faut à tout prix relancer la production locale, limiter les importations des produits qu’on peut produire à Maurice. Il faut encourager l’investissement dans la technologie, pour moderniser notre machinerie de production, investir dans la formation technique, et offrir une assistance financière aux entreprises pour qu’elles se transforment. Les marchés local et régional offrent des opportunités intéressantes, mais il faut pouvoir les saisir. »

 

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