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[Blog] Socio-economic Covid : Quelle solidarité nationale ?

Le gouvernement a mis en place un Covid-19 Solidarity Fund en mars dernier pour venir en aide à ceux qui sont les plus touchés par la pandémie

Une intéressante analyse de Rama Sithanen a été publiée sous la forme d’un blog sur le site Web defimedia.info. Sous une avalanche de chiffres et de pourcentages pointus, l’ancien ministre des Finances décortique deux plans d’aide : le Government Wage Assistance Scheme et le Self-Employed Assistance Scheme. Il concède que ces programmes de soutien conçus dans l’urgence ont le mérite d’avoir évité une catastrophe dans la catastrophe. Il souligne cependant que si ces plans ont aidé à financer les salaires des entreprises qui ne le méritent pas forcément, ils apportent très peu de soutien à ceux qui sont dans le plus grand besoin, à savoir les Self-Employed, les travailleurs du secteur informel et les chômeurs.

On peut effectivement froncer les sourcils eu égard au traitement indifférencié accordé aux entreprises. Le secteur privé n’est pas un bloc monolithique. Des petites et moyennes entreprises (PME), tout comme de grosses pointures, peuvent à l’occasion faire face aux mêmes problèmes de trésorerie et méritent donc de l’aide.

Ce n’est toutefois pas le cas de certaines compagnies financières et autres boîtes percevant des rentes ou des revenus sur leurs investissements qui, bon an mal an, réalisent des centaines de millions, voire des milliards de profits. Dans le cadre du programme d’aide, il aurait été plus rationnel d’exclure ces firmes-là et de distribuer le surplus aux entreprises et aux personnes les plus vulnérables.

Mais, comme le rappelle Rama Sithanen, tout ceci a été fait dans l’urgence et le ministère des Finances peut encore, avec le recul, revoir sa copie. L’économiste a fait ses propositions au nom de la justice sociale et de la solidarité nationale. Il estime qu’il ne faut discriminer personne parmi les citoyens.

Toutefois, sous son amas de chiffres, il s’attaque subrepticement au versement intégral des salaires de Rs 25 000 au privé – lot commun des PME –, mais propose dans le même souffle une compensation salariale de 100 % aux employés d’Air Mauritius qui touchent déjà un salaire 300 % plus élevé que la moyenne salariale nationale. Mais plus fondamental, au nom des mêmes principes de justice sociale et de solidarité nationale, il ne pipe pas mot sur la contribution que pourraient apporter les hauts salaires de la fonction publique. Chassez le technocrate émérite, le politicien conservateur revient au galop.

Des crises, telles que celle liée au COVID-19, font remonter à la surface des contradictions latentes. Dans les années postindépendance, SSR et son équipe avaient gonflé la fonction publique et multiplié les organismes parapublics. Cela devait servir à soutenir l’effort de développement national et donner des emplois à ceux qui ne pouvaient pas avoir accès à un secteur privé pour le moins étroit et hermétique. Plus d’un demi-siècle après, l’ironie veut que l’accès à la fonction publique, plus que jamais symbole de sécurité d’emploi et de revenus assurés, est pratiquement fermé à certaines catégories sociales, et ce pour des raisons diverses.

Qui plus est, la bourgeoisie historique et la nouvelle bourgeoisie d’État semblent s’entendre comme larrons en foire afin de se partager – d’autres diraient dépecer –, les richesses nationales. L’une continue de contrôler les hauteurs dominantes de l’économie, souvent en s’achetant des faveurs. L’autre dévore à belles dents toutes les opportunités (d’affaires) que lui offre le maniement de l’appareil d’État. Le Rent Seeking (à ne pas confondre avec l’entrepreneuriat !) de la première et les excroissances de la seconde – en encourageant l’inefficience et le gaspillage, sinon le pillage commun –, engendrent des inégalités sociales, structurelles et criardes.

Dans la mêlée, des couches importantes de notre population se retrouvent coincées dans un no man’s land qui ne relève ni des domaines protégés de la bourgeoisie historique, ni de ceux de la nouvelle bourgeoisie d’État. Une bonne partie des PME, des microentreprises, des Self-Employed et des chômeurs appartient à cette terra incognita. Ne pas entendre leurs cris de détresse en cette période de crise est la recette la plus sûre pour exacerber les contradictions de l’iniquité sociale et mettre la marmite de l’explosion sociale en ébullition.

Pour le mois d’avril, le gouvernement propose une compensation intégrale aux employés du privé touchant Rs 25 000, 50 % à ceux percevant jusqu’à Rs 50 000 et 0 % à ceux ayant Rs 50 000 et au-delà. Dans le secteur informel, le principal grief fait a l’Etat est qu’il est incapable de verser aux personnes opérant dans ce secteur le montant qu’il a de son propre gré décrété comme revenu minimal, à savoir Rs 10,200. L’Etat semble assumer que cette catégorie sociale opère en couple, et qu’une somme de Rs 5,100 par personne reviendrait à un revenu familial de Rs 10,200.

Mais est-ce bien le cas dans la pratique ? Peut-on généraliser ? Si l’on a arrosé sans distinction les compagnies, il est vrai sujettes a toutes sortes de taxes : faut-il faire de la discrimination chiffrée lorsqu’il s’agit de venir en aide aux plus vulnérables ? D’autant que la Mauritius Revenue Authority a l’occasion rêvée, en la circonstance, de mettre à jour son registre des opérateurs du secteur informel ?

Quoiqu’il en soit, les parlementaires verseront une partie de leurs émoluments au COVID-19 Solidarity Fund. Sans compter le fait que les dirigeants et cadres de certaines entreprises privées ont décidé de réduire leurs salaires. Serait-ce trop exigeant, au nom de la solidarité nationale équitable que réclame Rama Sithanen, de demander aux hauts cadres de la fonction publique et aux conseillers en tous genres, touchant plus de Rs 50 000, de verser une partie de leurs salaires (disons de 10 % à 20 % sur les salaires de Rs 51 000 à monter) au COVID-19 Solidarity Fund ?

Ce n’est pas la mer à boire, mais encore faut-il le faire. Surtout en cette période de crise où les gestes, même symboliques, prennent toute leur importance. Comme souligné plus haut, le COVID-19 a révélé un pays fracturé, une réalité criarde qu’on ne peut continuer à ignorer sans causer de dégâts à l’ensemble de l’édifice nationale. Les ressentiments sont palpables. Comme l’a dit Mao Tsé-toung, « une seule étincelle peut allumer un feu de prairie ».

Les pontes du secteur privé, comme les mandarins de la fonction publique, ont la responsabilité morale d’apporter leur quote-part à la cagnotte nationale. Si certaines entreprises non méritantes ont bénéficié des deniers publics, elles ont intérêt à rembourser cet argent. De toute façon, ce n’est pas un exercice herculéen de la part du bureau de l’impôt de repérer les receleurs. Tout comme les mandarins de la fonction publique n’ont pas intérêt à traîner la patte dans l’effort de solidarité nationale. Dans les deux cas, le gouvernement a l’obligation politique d’exercer son autorité afin de démontrer qu’il n’y a pas de vaches sacrées en cette période de crise. L’effort de justice sociale et de solidarité nationale doit être commun et unanime.

Myth Buster

 

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