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[Blog] Lettre ouverte au Gros Capital

En tant que citoyen engagé et concerné par l’avenir du pays, je me permets de vous écrire cette lettre ouverte. Ma première était adressée au Premier ministre et la deuxième aux Mauriciens. Ma démarche n’est pas revendicative, ni a-t-elle pour but de réveiller les démons historiques mais collaborative.

J’ai eu le privilège de travailler comme salarié ou consultant pour certaines des grosses entreprises faisant partie du gros Capital. Ce qui m’a permis de connaître les qualités, les forces et en même temps les faiblesses et  les limitations de ceux qui sont à leur têtes. Je considère ceux parmi vous avec qui j’ai été appelé à travailler et collaborer comme des amis.

Dans l’écosystème global du pays vous constituez un acteur clé qui a un rôle capital à jouer dans la présente conjoncture pour sauver le pays et lui assurer un avenir durable. Nous ne sommes pas tous dans le même bateau mais nous sommes tous dans la même tempête. La crise qui nous frappe va nous appauvrir tous, vous compris. Nous avons le choix de nous en sortir par le haut au lieu de paver la route d’une descente aux enfers. La priorité du jour de Business Mauritius et de la Chambre d’Agriculture dont vous êtes membres est de redémarrer l’économie pour faire de nouveau tourner les entreprises et préserver les emplois dans la mesure du possible. Ce qui est normal et nécessaire. Ce n’est pas dans leur cahier de charges de réfléchir à des démarches/orientations inédites. Mais à force de gérer l’urgence on risque d’oublier l’essentiel.
C’est vous, composantes du gros capital, qui devez être à l’avant-garde avec une réflexion véritablement stratégique et visionnaire. Vous n’êtes pas sans savoir qu’il y a un fort courant de l’opinion qui s’élève contre le soutien de l’État à vos entreprises et que ce n’est pas le fait seulement de forces politiques radicales. J’en ai déjà parlé dans le volet IV de la série de cinq articles consacrés à la Reconstruction nationale post-Covid-19.

Avis partagé sur l’Après-COVID-19

Le pays passe par une crise socio-économique inédite, tout comme le monde d’ailleurs. Au cours de notre histoire longue de trois siècles, nous avons pu surmonter de grandes crises sanitaires et socioéconomiques. L’État a joué son rôle et dans certains cas avec la mobilisation populaire A travers le monde, les avis sont partagés sur ce que sera l’après Covid-19. Pour certains, rien ne va changer : ce sera business as usual. Pour d’autres, ce sera pire qu’avant avec des inégalités plus fortes et la montée de forces d’autoritarismes graves. Il y ceux qui sont d’avis que c’est une opportunité pour tout repenser et orienter le développement pour une humanité retrouvée.

Pour Maurice, le FMI, repris par le ministre des Finances, parle de perte de 10% de notre Produit Intérieur Brut (PIB) et évoque le chiffre de 100 000 chômeurs d’ici la fin de l’année. Rien que le tourisme subira un manque à gagner de Rs 40 milliards. Sur la base d’une lecture documentée, je pense qu’il y a un risque réel que la casse économique soit encore plus grave. Avec ce que cela signifie comme forte crise sociale due à un chômage massif touchant les salariés de pratiquement toutes les classes sociales.

Notre pays a deux principales richesses - ses richesses humaines et son patrimoine naturel. Mon propos dans cette présente lettre est notre capital foncier. Il n’est pas nécessaire de faire ici l’historique de la structure de la propriété foncière. Le fait demeure qu’elle est très concentrée avec cinq-six grandes compagnies possédant quelque 35 000 hectares de terre agricoles sur une superficie totale d’environ 85 000 hectares. Avec la crise sucrière des années 1980,  il y a eu une profonde restructuration qui a donné lieu au développement foncier type Integrated Resorts Scheme (IRS) et autres habitats de luxe. Mais ce serait réducteur de s’arrêter à ce seul type car il y a eu des efforts pour s’engager dans la diversification agricole et des morcellements pour les classes moyennes.

"Notre pays peut sans grande prétention être un modèle pour le monde à condition que tous les acteurs du développement, donc vous aussi, fassent un aggiornamento général pour soutenir le miracle sociétal dont nous avons vu le potentiel dans la gestion de la crise sanitaire."

Maurice a la chance d’avoir une bourgeoisie historique qui après l‘indépendance a cru dans le pays et a réinvesti dans d’autres secteurs de l’économie quand le pays a opté pour une stratégie de développement tourné vers l’exportation. Cette stratégie dans laquelle vous étiez aux premières loges, avec d’autres, a fait ses preuves pendant plus de quatre décennies avec des résultats tangibles. Mais déjà avant la crise du Covid -19 elle essoufflait sérieusement, annonçant ainsi la fin d’un cycle. Le Covid-19 va définitivement changer la donne du modèle économique mondial avec la relocalisation, la recherche d’une plus grande souveraineté pour en finir avec une mondialisation débridée. Il faut s’attendre à des changements/bouleversements dans le nouvel ordre économique et politique mondial. Nous devons nous y préparer. N’oublions pas non plus le réchauffement climatique.

Il nous faut donc repenser sérieusement notre stratégie et notre modèle de développement. Vous, les grands propriétaires de notre capital foncier, avez en main la clé de notre avenir avec l’agriculture dans toutes ses déclinaisons comme pilier. Les atouts de notre pays c’est notre vivre ensemble qui est aussi le fondement de la sécurité. Mais ce vivre ensemble est très fragile et il ne faut rien prendre pour acquis, notamment dans la période de fortes tensions sociales qui se dessine. Il faut toujours garder en tête que dans toute société il y ceux qui ont tout à perdre et ceux qui n’ont rien à perdre. Il faut donc veiller à ce qu’on n’arrive pas à une situation de révolte de ceux qui n’ont rien à perdre. Vous êtes des Mauriciens qui aiment votre pays et qui souhaitent que vos enfants et petits-enfants continuent à y vivre. Vous pouvez avec d’autres acteurs du développement opter résolument pour une révolution tranquille.

Vous et d’autres ont fait du développement inclusif un credo. L’exigence de l’heure c’est d’aller plus loin que la responsabilité sociale. Il s’agit d’une responsabilité nationale à un moment de l’histoire où vous pouvez être parmi les acteurs principaux de cette révolution tranquille. Maurice a été à différents moments de son histoire une référence mondiale – la canne à sucre, le tourisme,  et le textile. Le défi aujourd’hui est autre et tout autant exaltant. Il s’agit de réunir les compétences et les sensibilités pour jeter les bases d’un nouveau cycle de développement s’appuyant sur une valorisation intelligente de cette richesse foncière.

Une valorisation pour lutter activement contre les impacts du réchauffement climatique – le défi du siècle - pour assurer la sécurité alimentaire à travers une politique agressive et un développement vert avec tous ses vertus. Avec le capital foncier que vous possédez, vous pouvez être un agent moteur pour engager toute la population dans un vaste et ambitieux projet national et historique. Il y a toute une panoplie d’initiatives allant d’une agriculture repensée dans le cadre d’un aménagement du territoire qui ferait aussi la part belle aux à la santé, aux loisirs sains, à la qualité de vie et au bien-être avec des parcs/promenades et pistes cyclables sur tout le territoire.

Savoir-Faire agricole

Au cours de notre histoire nous avons accumulé un réel savoir-faire et une expertise dans le domaine agricole. Ne faudrait-il pas revoir, par exemple, le système de métayage selon une articulation juste et solidaire ? L’avenir rime avec le circuit court et l’économie solidaire portée par des entreprises sociales.

Oui, notre pays peut sans grande prétention être un modèle pour le monde à condition que tous les acteurs du développement, donc vous aussi, fassent un aggiornamento général pour soutenir le miracle sociétal dont nous avons vu le potentiel dans la gestion de la crise sanitaire. Ce serait un gâchis historique de ne pas bâtir dessus afin d’assurer la pérennité de la société mauricienne.

Cette lettre est un appel à la solidarité et à l’exemplarité concrète à un moment inédit de notre histoire commune pendant laquelle nous avons forgé l’ADN mauricien qui est de construire ensemble et de vivre ensemble.

Je vous remercie de votre attention.

Malenn Oodiah

 

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