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Sheila Bunwaree : «La question du quota de femmes est dépassée»

Sheila Bunwaree

Elle soutient une réforme électorale intégrant une dose de proportionnelle, mais rejette l’idée de quotas féminins. Pour la sociologue et observatrice politique Sheila Bunwaree, l’heure n’est plus aux demi-mesures. 

Le ministère de la Femme a lancé une campagne avec pour thème « Fam, to pa zis enn viktim, to enn sanzman » pour dénoncer les violences faites aux femmes. Serait-ce un sursaut des autorités de prendre le taureau par les cornes ou alors est-ce une campagne comme une autre, qui tombera dans l’oubli ?
Le ministère de la Femme s’investit pleinement sur cette question. Si cela signifie « prendre le taureau par les cornes », tant mieux. Le ministère mérite toutes nos félicitations, ainsi que le soutien et l’encouragement de la société civile, car ce problème nous concerne tous. Sans une responsabilité collective, nous n’y arriverons pas.

La thématique choisie pour la campagne est pertinente : elle rappelle aux femmes qu’elles possèdent des capacités extraordinaires et des qualités intrinsèques pour dire NON à ce fléau et changer la donne. Mais pour sortir d’un discours de « victimologie », il est essentiel que les femmes disposent de « agency » — c’est-à-dire de la capacité à faire des choix librement et à prendre des décisions. Ainsi, elles peuvent devenir elles-mêmes des actrices du changement, comme le souligne la campagne.

Cependant, exercer ce libre choix dépend de facteurs multiples, notamment l’autonomie économique. Une campagne, même soutenue, ne suffit pas à elle seule : il faut également revoir le modèle économique et valoriser la « care economy ». Le travail effectué par les femmes au sein du foyer reste invisible et non rémunéré. Une femme sans ressources financières est donc particulièrement vulnérable, et sa capacité à être acteur du changement en est limitée.

J’ai eu l’honneur de participer plus tôt cette année à une session plénière avec la Professeure Naila Kabeer lors d’un colloque international, où il a été beaucoup question de la nécessité de réexaminer l’« agency » des femmes en lien avec le modèle économique, surtout dans le contexte de la féminisation de la pauvreté et de la reconfiguration mondiale. Malheureusement, ici, nous en sommes encore loin. Quant à la question de savoir si cette campagne tombera dans l’oubli, c’est à chacun de nous de veiller à ce qu’elle ne soit pas négligée. 

Durant l’année 2023, 7 177 cas de violence domestique ont été signalés, dont 5 729 concernaient des femmes, soit 80 % de l’ensemble des cas. Effrayant, n’est-ce pas ?
Effrayant et inacceptable ! Nous vivons dans une société imprégnée de violences sous toutes leurs formes, où filles et femmes évoluent en insécurité. Je me souviens avoir lu, il y a plus de 20 ans, le livre de Shakuntala Hawoldar ‘So That Flowers May Bloom’, dans lequel elle décrit le patriarcat profondément ancré dans toutes les sphères de notre société. Elle le qualifie de ‘marrow of the bone’ (moelle osseuse), et force est de constater qu’aujourd’hui, presque rien n’a changé. Au contraire, ces chiffres révèlent un renforcement des rapports de pouvoir très inégalitaires entre hommes et femmes.

Des 3 768 cas de violence domestique enregistrés entre janvier et juin 2025, quelque 3 200 concernent directement des violences faites aux femmes. Sont-elles devenues un ‘punching ball’ pour certains hommes ?
Rien, absolument rien, ne justifie la violence, et aucun être humain — femme ou homme — ne devrait devenir un ‘punching ball’. Cette métaphore illustre des situations où des partenaires, parfois frustrés et incapables de gérer leurs émotions, laissent leur colère éclater. Les souffrances et blessures intérieures se manifestent alors violemment. La hausse constante de ces cas montre que notre société est profondément malade et que le chemin pour y remédier reste long, très long.

Qu’est-ce qui pousse à cette violence sous toutes ses formes : la course vers l’argent, le libéralisme économique ou un manque d’éducation dans certaines sphères de notre société ?
Plusieurs facteurs entrent en jeu : les frustrations, la mauvaise gestion des émotions, mais aussi la prolifération de la drogue et de l’alcool. La violence est un problème systémique, et chaque cas reste unique malgré certains points communs. Comme le souligne le sociologue Pierre Bourdieu dans « Domination Masculine », la domination masculine est une forme de violence symbolique souvent invisible, perpétuée par les dynamiques quotidiennes de la société. La supériorité de l’homme y est normalisée, créant un déséquilibre de pouvoir et rendant l’inégalité quasi naturelle.

Les avis sont partagés sur ce point-là : est-ce que la femme battue devrait quitter le toit familial avec ses gosses pour ne plus subir les coups ou alors ce serait le bourreau de mari qui devrait s’en aller ?
Les avis peuvent être partagés mais ça fait beaucoup plus de sens si c’est le bourreau qui quitte le toit familial. La femme et les enfants sont les plus vulnérables. Quitter un toit ne fera qu’exacerber cette vulnérabilité. Avoir un toit décent où l’on puisse vivre sans peur, sans tensions, sans risque de recevoir des coups est essentiel à l’épanouissement de tout un chacun, surtout des enfants.

Comment expliquer qu’après s’être éloignées du toit familial pour fuir les coups, certaines d’entre elles reviennent au bercail de leurs bourreaux ?
J’ai participé à un colloque international, abordant la thématique « Discours contre-hégémoniques dans l’océan Indien et en Afrique : Penser et écrire un monde en commun », où il était aussi question d’œuvres littéraires. Le Professeur Xavier Garnier, de Paris 3, a présenté un brillant exposé sur les œuvres de notre compatriote Nathacha Appanah, notamment « La nuit au cœur ». Son analyse montre que les femmes restent souvent chez elles ou retournent au foyer pour des raisons très complexes : émotions intenses, attachement à une vie familiale saine, dépendance économique ou sentiment d’insécurité. Plusieurs psychologues partagent ces explications. Il est aussi crucial de déconstruire certains idéaux, comme celui d’une vie familiale paisible, même au risque de violence. 

Abordons le volet politique : l’Alliance du Changement était au bord du gouffre et a survécu in extremis après un an au pouvoir. À qui la faute entre ces deux leaders du PTr et du MMM ?
Paul Bérenger est devenu maître des tintamarres et apparaît rempli de contradictions. Ce n’est plus le même Bérenger des années 80 et 90 – il a bien servi le pays, et beaucoup lui en sont reconnaissants. Mais la vie nous enseigne qu’il est temps de laisser la place aux autres. Il faut savoir dire STOP, surtout lorsqu’on commence à devenir incohérent dans ses propos ou à multiplier les lapsus. Certains diront : « Mais c’est Bérenger, il est comme ça, on n’y peut rien », mais un pays moderne et civilisé, où le respect mutuel est fondamental, exige un certain comportement de ses dirigeants.

À qui la faute entre ces deux leaders ? Selon certains, Navin Ramgoolam tarde trop à prendre des décisions et conserve jalousement ses pouvoirs en tant que chef, continuant à nommer des personnes de son entourage, même à des postes clés. Quant à Paul Bérenger, il ne voit pas cela d’un bon œil et a du mal à digérer le fait qu’il n’est qu’un second couteau. En sus, son propre entourage ne souhaite plus le suivre aveuglément, surtout s’il venait à claquer la porte pour rejoindre l’autre côté de la Chambre. Pour résumer, les torts sont partagés entre Ramgoolam et Bérenger.

Le peuple leur accorde-t-il trop d’importance ?
Le plus important dans tout cela, c’est de ne plus gaspiller temps et énergie à accorder trop d’importance à ces deux messieurs. Il faut plutôt apprendre à la nation à être vigilante et exiger que ces leaders soient réellement responsables. Qu’ils travaillent et trouvent des solutions aux multiples problèmes du pays : pauvreté, faim et malnutrition chez les populations les plus vulnérables, manque d’eau, lenteur dans le passage aux énergies renouvelables, et inégalités croissantes.

C’est très triste que l’alliance au pouvoir, qui avait promis une refondation de Maurice et un vrai changement, n’arrive pas à tenir ses engagements. On peut bien dire qu’il reste quatre ans avant la fin du mandat, mais les signaux reçus jusqu’ici laissent sceptique. L’exemple des prix qui flambent est révélateur : l’incapacité des personnes malades à se procurer les médicaments nécessaires, et les déclarations du ministre du Commerce affirmant que les prix ont baissé dans les supermarchés… Je ne sais pas quels supermarchés il fréquente, mais autour de nous, même les plus fervents défenseurs de l’alliance constatent que les prix augmentent chaque semaine.

La pierre d’achoppement entre les deux mastodontes du gouvernement a été la réforme électorale. Pour le MMM, ce serait la solution pour rester en vie sur l’échiquier politique ?
La réforme électorale est certes cruciale, mais si elle est motivée uniquement par la volonté de survivre sur l’échiquier politique, nous sommes mal partis. Il est indispensable de mener des consultations massives à travers le pays, d’être à l’écoute de la population afin d’obtenir une réforme qui approfondisse véritablement la démocratie et garantisse une pluralité des voix au Parlement. De nouvelles têtes, dotées d’idées novatrices et des compétences nécessaires, sont urgentes. L’île Maurice moderne n’a plus envie de dynasties, de castéisme, de sexisme ou de dirigeants d’un autre âge — sans pour autant pratiquer l’âgisme. La réforme électorale qui nous sera proposée (si elle l’est) sera-t-elle réellement inclusive et équitable ?

Navin Ramgoolam a annoncé mercredi que le gouvernement ira de l’avant avec cette réforme. Qu’est-ce qu’elle peut apporter de plus pour le paysage politique et pour le pays ?
Comme certains l’ont déjà souligné, une réforme électorale intégrant une dose de proportionnelle garantirait une pluralité des voix, la présence d’une opposition significative et la diversité des idées, enrichissant ainsi la démocratie. Navin Ramgoolam et Paul Bérenger évoquent également une meilleure représentation féminine via cette réforme. Or, tous les rapports et commissions sur la réforme électorale sont très clairs : il n’est pas nécessaire de modifier le système électoral pour faire progresser la représentation des femmes. Les leaders politiques doivent briser cette chasse gardée masculine. La quasi-monopolisation de l’espace politique par les hommes peut être facilement démantelée : en s’inspirant de la loi sur les élections municipales et villageoises, on peut aisément amender la Constitution, surtout dans le contexte d’un 60-0.

Mais encore…
Certains avancent qu’il faudrait augmenter le nombre de députés au Parlement et que la proportionnelle faciliterait cela. Je suis fermement contre. À un moment où il est crucial de faire des économies pour réduire la dette publique, on commence à parler de l’augmenter encore. Comme si une réforme électorale efficace nécessitait forcément plus de députés. Cette question économique n’est que la partie émergée de l’iceberg. Aussi, à en écouter les débats à la radio, la proportionnelle n’est pas simple à mettre en œuvre.

Commençons plutôt par une question essentielle sur l’approfondissement de la démocratie et la réforme électorale : pourquoi, avec un 60-0, ne peut-on pas avoir 70 députés au Parlement ? Il n’est pas question de nous noyer sous les articles et sections de la Constitution. Corrigeons d’abord cette anomalie avant d’aller plus loin.

Il reste également la question cruciale du financement des partis politiques. Nous savons tous à quel point la « money politics » est une source de corruption et de liens avec les grands barons de la drogue dans notre petite île. Combattre la corruption doit être, selon moi, la priorité absolue.

On parle d’une réforme, mais ne devrait‑elle pas plutôt viser à s’attaquer à notre système patriarcal ?
Absolument ! Comme je le soulignais plus tôt, le patriarcat est ancré dans toutes les sphères et structures de notre société, y compris au sein des partis politiques. Il est regrettable que les ailes féminines des partis traditionnels peinent à se positionner et à réclamer leurs droits. Elles subissent souvent l’influence des grands patriarches et sont parfois manipulées pour favoriser la promotion de certaines personnes. Ce n’est pas moi qui le dis : des recherches menées l’année dernière par Gender Links et l’Union européenne montrent que les femmes appartenant à ces ailes féminines subissent ce diktat masculin.

Où se situe la place des femmes : à travers un quota garanti ou bien sans quota, mais avec des femmes fortes et compétentes?
Vous avez peut-être raison d’employer le terme « vassales des leaders », mais je ne voudrais pas généraliser. Il existe bien sûr des femmes fortes, compétentes et dignes, qui ne sont pas prêtes à se subordonner simplement pour obtenir une petite place ici ou là. Je suis convaincue que le débat sur les quotas de femmes est désormais dépassé. Il faut avancer vers la parité. Il y a énormément de talents féminins – compétentes et intègres – des qualités essentielles pour gérer les affaires du pays. La parité hommes-femmes en politique peut être un véritable moteur de développement, surtout face aux nombreux défis actuels.

Permettez-moi d’ajouter que la petite poignée de femmes qui se comportent en subordonnées contribue souvent à reproduire et renforcer le patriarcat. Certaines personnes nous ont également fait remarquer que certaines femmes ne souhaitent pas voir d’autres progresser dans la hiérarchie politique. Si je ne me trompe pas, Anishta Babooram en avait parlé lors de sa sortie contre la ministre de la Femme.
 

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