Interview

Magali Deliot : «Trop d’enfants font des enfants»

Magali Deliot 

Magali Deliot, vice-présidente de l’ONG Planète-Enfants Vulnérables, lâche sans ambages qu’à Maurice, malgré tous les moyens de contraception qui existent, des enfants font des bébés. Elle est estomaquée et le dit cruellement.

Votre ONG milite pour le bien-être des enfants, dont des ados. Quelle est la motivation première ?
Yannick Cornet et moi-même nous militons pour des défavorisés, dont des adolescents, plus précisément de jeunes filles. L’Ong Planète-Enfants Vulnérables existe depuis juin 2017 et œuvre à promouvoir les enfants pour leur faire sortir de la misère. D’où notre présence dans des quartiers pauvres en collaboration avec d’autres Ong pour une meilleure coordination sur le terrain.

Vous avez co-écrit une lettre ouverte à l’Ombudsperson for Children concernant l’adolescente de 13 ans, mariée religieusement à un adulte et morte avec son enfant. Cela vous a-t-il autant choquée ?
Écoutez, une enfant de 13 ans ne peut être enceinte et mariée, même religieusement. La loi est ambiguë. D’abord, légalement, pour être en âge de se marier, il faut avoir 18 ans. Or, il y a une exception qui permet à une adolescente de 16 ans de se marier avec le consentement de ses parents ou de ceux qui en sont responsables, après avoir juré un affidavit devant la Cour suprême.

Il y a la Civil Status Act qui est précise : une personne est considérée enfant jusqu’à 18 ans. Paradoxe ?
Effectivement, la loi redevient ambiguë, car comment considérer une personne entre 16 et 18 ans si on permet par exception légale à une personne de se marier à 16 ans ? Est-elle considérée comme une adulte, alors que la loi précise qu’une personne adulte doit avoir 18 ans ? C’est pour cela que notre Ong se bat pour qu’on amende la loi afin d’éliminer cette exception de pouvoir se marier à 16 ans. On dit que le nikah se fait souvent à l’âge de 16 ans, mais est-ce que tous les musulmans acceptent de marier leurs filles à 16 ans ? Je dis non. Le gros du problème est l’illégalité du mariage à Maurice. Il faut arrêter avec les tabous. La religion doit rester à la maison. On critique l’Afrique, on va finir comme des pays d’Afrique parce qu’on ne fait pas mieux.

La Sadc a voté une résolution pour empêcher des mariages en-dessous de 16 ans…
Maurice n’a pas ratifié cette résolution, car on n’ose pas toucher à cette exception de mariage à 16 ans, on se cache derrière des tabous, même en 2018.

Est-ce que cet appel à l’Ombudsperson a été entendu ?
On attend, mais Rita Venkatasawmy est une personne sérieuse. On a demandé d’enlever de nos loi cette exception de mariage à 16 ans. Il y a trop d’enfants qui font des enfants.

On ne va pas jeter la faute sur les réseaux sociaux, c’est un ‘short cut’ trop facile»

Est-ce la faute à l’éducation, aux parents, à la société ?
Il faut éduquer les parents et ne pas laisser faire les enfants. Est-ce normal que des parents permettent à leurs enfants de se marier à 16 ans ?

Comment ces filles sont tombées enceintes ?
On constate qu’il y a au moins un millier de grossesses précoces d’ados chaque année à Maurice. Choquant ?

À Maurice, on est à 10 % d’accouchements précoces du total chaque année et on n’est qu’un million et quelques âmes. En France, ce chiffre est de 10 000 pour une population de plusieurs millions de personnes. Il est vrai qu’en France, l’Interruption volontaire de grossesse (IVG) est légale. Mais, comparativement à nous, cela fait tiquer. Il est temps d’introduire l’éducation sexuelle dans nos écoles, car les jeunes ont de plus en plus des relations sexuelles précoces.

Pourtant, il existe des contraceptions gratuites et les préservatifs se vendent librement. Comment expliquer ce manque de précautions ?
Les préservatifs offerts par le gouvernement ne le sont qu’à des adultes de 18 ans. Quant aux préservatifs, certaines ont honte de les acheter dans les pharmacies ou les superettes. Puis, les filles n’aiment pas se protéger, elles ne comprennent pas le besoin de le faire. Les autorités ne peuvent tout faire. Peut-on leur demander d’aller faire du porte-à-porte, d’aller dire qu’il existe des méthodes de contraception, de bien éduquer leurs enfants et de leur faire la leçon sexuelle, de faire comprendre des dangers de relations sexuelles précoces ? C'est aux parents de protéger et d'avertir leurs enfants et pour cela il faut éduquer les parents.

Il y a le phénomène de réseaux sociaux qui rapprochent des jeunes et souvent cela finit mal, comme l’ont attesté les proches de l’ado morte alors enceinte de quatre mois…
Il y a quinze ans, Facebook et autres réseaux sociaux n’existaient pas. On ne va pas jeter la faute sur les réseaux sociaux, c’est un ‘short cut’ trop facile. Un enfant ne peut mettre au monde un enfant. Psychologiquement « la maman » va souffrir et physiquement aussi. Faire un enfant coûte en termes d’argent et en vie sociale. Tout est alors remis en question. Est-ce ce genre de société que nous voulons ?

Il y a comme un comportement de révolte de la part de jeunes qui sont dans des ‘shelters’. Pourquoi ?
Si ces enfants sont dans ces shelters, il y a de multiples raisons. D’abord, il y a eu l’absence des parents qui n’ont pas su être présents quand il le fallait. Il y a eu l’absence d’encadrement, des enfants qui sont laissés à eux-mêmes et pas de suivi éducationnel. Il y a aussi de la maltraitance, de la pauvreté, de la précarité puis l’environnement dans lequel ces enfants-là vivent. Donc, quand ils sont envoyés dans ces shelters, ils rencontrent d’autres enfants qui ont eu le même parcours qu’eux, qui ont vécu un calvaire similaire, dont ils se côtoient et se révoltent quand on leur fait des remarques désobligeantes ou quand ils sont fâchés pour des raisons multiples. Il ne faut pas les condamner.

Votre Ong s’occupe des enfants et on constate qu’ils sont de plus en plus de gamins qui prennent de la drogue synthétique. Étonnant ?
Je connais des gamins de 10 ans qui prennent de la drogue synthétique qui se procure pour quelques roupies avec l’argent de poche. Que ce soit à Camp Créole, Albion et ailleurs dans le quartier, c’est le fléau. Je dis aux autorités : ne traquez plus les consommateurs qui ne sont que des victimes, mais faites-le vis-à-vis des vendeurs.

Je ne suis pas experte en la matière mais ce que je vois me fais peur. Nos jeunes sont en perdition totale avec la drogue.