Interview

Dr David Delmonico : «L’addiction sexuelle touche hommes et femmes indistinctement»

Dr David Delmonico

Du plaisir à l’excès, le Dr David Delmonico nous parle de sexe. Le spécialiste en addiction sexuelle est à Maurice dans le cadre de la conférence « Bringing hope to those struggling with drugs, sex and gambling addictions » de l’ONG Beacon of Hope, du père Jocelyn Grégoire. Cet événement, organisé en collaboration avec le Défi Media Group, aura lieu du 1er au 3 juillet 2019 à l’hôtel Intercontinental, à Balaclava. 

Parlez-nous de votre spécialité ?
Ma spécialité est l’addiction sexuelle. Cela fait 25 ans que j’accompagne  des personnes luttant avec leur comportement sexuel et leur usage problématique de la pornographie sur Internet.  
Nous ne passons pas assez de temps à enseigner aux gens ce que j’appelle les dépendances comportementales, comme le jeu, la sexualité et les troubles de l’alimentation. Ces addictions transformées peuvent être aussi problématiques. Grâce à cette conférence, nous espérons vraiment que les participants iront au-delà de la dépendance chimique, à l’alcool et aux drogues et réfléchissent aux comportements susceptibles de créer une dépendance.

Comment identifier une addiction sexuelle ?
Il est difficile d’identifier et d’évaluer un comportement provoquant une dépendance. Il existe trois comportements sur lesquelles on s’appuie pour faire un diagnostic. Premièrement, il y a le cas d’un individu qui a l’impression de perdre le contrôle de son propre comportement. Quand cela se produit, il fera des efforts pour l’éviter en s’attribuant des récompenses. Dans un deuxième cas, l’addictologie permet d’examiner les conséquences de l’addiction sexuelle. Il arrive que les victimes minimisent, ignorent ou vont jusqu’à nier leur comportement. Généralement, cela indique qu’elles ne sont pas prêtes à accepter leur addiction au sexe. En dernier lieu, on parle d’obsession quand les victimes passent beaucoup de temps à réfléchir à cette addiction sexuelle. Ces trois choses réunies contribuent à ce qu’un individu a des comportements compulsifs lié au sexe.

Où trouve-t-elle son origine ?
De nombreuses recherches suggèrent que l’addiction sexuelle surgit d’un traumatisme individuel pendant l’enfance ou lorsqu’il y a un dysfonctionnement élevé dans l’environnement familial. Tout comme nous utilisons l’automédication pour nous sentir mieux, certaines personnes anxieuses ou déprimées ont recours à la sexualité comme source de réconfort. Elles apprennent donc à en dépendre davantage. C’est ce qui peut les conduire à avoir des comportements addictifs.

Tout se passe-t-il dans la tête ? 
Il n’y a beaucoup de différences entre la dépendance chimique et l’addiction liée au sexe. Lorsque nous adoptons certains comportements, notre cerveau réagit en libérant ses propres substances chimiques pour que nous en tirions du plaisir. Toutefois, certaines personnes développent une dépendance et apprennent à compter sur leur cerveau pour se procurer ce plaisir. Leur but est de soulager leur anxiété et leur dépression. 

Est-ce qu’il faut parler de plaisir ou plutôt de perte de contrôle ?
Souvent, le plaisir devient un exutoire. Les personnes atteintes de troubles addictifs recherchent l’activité qui leur procure ce soulagement, cela peut être le sexe ou le jeu. Ce sont ces circuits de récompense qui se répètent dans le cerveau au fil du temps. Donc, je ne pense pas qu’au début, les gens sont hors de contrôle. Cependant, avec le temps, ils perdent pied. Parfois, les victimes d’addiction disent qu’ils ne savent pas comment elles en sont arrivées là. Une partie du traitement consiste à les aider à cerner l’origine de leur addiction. 

Quels sont les symptômes visibles de l’addiction sexuelle? 
L’utilisation compulsive de la pornographie, la masturbation compulsive chronique, avoir plusieurs partenaires sexuels en dehors du mariage et la prostitution sont autant de symptômes d’une addiction sexuelle. Il est, cependant,  important de ne pas se focaliser sur les symptômes. C’est le sommet de l’iceberg. En réalité, il y a d’autres problèmes qui alimentent cette addiction au sexe, comme un trouble d’intimité.

Penser constamment au sexe fait-il de quelqu’un un accro ?
Il y a beaucoup de gens qui ont une forte libido et qui pensent beaucoup au sexe. Ce n’est pas vraiment la question de fréquence qui nous interesse. En tant qu’addictologues, nous examinons plutôt l’impact de l’addiction sur une personne.

L’internet aggrave-t-il ces comportements ?
J’étudie cet aspect depuis une vingtaine d’années. Mon constat est il y a eu une augmentation du comportement sexuel en ligne, ce qui a entraîné une hausse de l’addiction sexuelle pour certaines personnes. Internet a été le carburant qui a alimenté l’ampleur de cette problématique.

Les hommes sont-ils plus touchés que les femmes par ce problème ? 
Dans les années 1980, lorsqu’on a commencé à aborder l’addiction liée au sexe, le pourcentage d’hommes touché était de 80 % aux États-Unis, selon des études. Au fil des années, on a constaté que l’écart entre les deux sexes pour l’addiction sexuelle n’existait plus. Une des principales raisons de cette situation est l’Internet. Ainsi, c’est un problème qui touche les hommes et les femmes indistinctement. Nous avons beaucoup de chemin à faire pour contrer cette addiction sexuelle, car il s’agit d’un nouveau domaine de dépendance. 

Quels sont les dangers de cette forme d’addiction ?
Il y a des problèmes de santé publique liés à l’addiction sexuelle, notamment  l’augmentation des infections sexuellement transmissibles. Mais encore, ce comportement peut finir en divorce et d’autres problèmes relationnels. Les victimes manifestent leur désespoir en commettant des délits sexuels. Elles ont des tendances suicidaires. Parce qu’elles se sentent impuissantes et personne vers qui se tourner pour se faire aider.

Quelles solutions ?
Les personnes ayant une addiction sexuelle doivent comprendre qu’elles ne sont pas les seules dans ce cas.  Elles doivent l’accepter et chercher de l’aide. C’est l’une des raisons pour lesquelles la conférence sur les addictions revêt une grande importance. Les professionnels, sensibilisés aux addictions liées à la drogue, au sexe et au jeu, pourront mieux assister les victimes.Le traitement doit se faire au cas par cas à travers une thérapie comportementale et cognitive pour identifier un dysfonctionnement traumatique. 

Le Dr David Delmonico est professeur à l’université Duquesne, de Pittsburgh, en Pennsylvanie. Il détient des diplômes en psychologie, en counseling communautaire et en services de conseil et développement humain. Il est codirecteur de l’Internet Behavior Consulting (IBC). Il effectue des recherches, des consultations et de la formation sur des sujets liés au comportement sexuel problématique. Notamment, la dépendance sexuelle, l’hypersexualité, la cyberpsychologie et le comportement cybernétique.

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