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56e anniversaire de l’indépendance : le Kreol Morisien, un pont vers l’égalité 

Le Kreol Morisien, unique et authentique, est la langue d’identification des Mauriciens. Née sur notre sol, elle transcende les origines et unit chacun. Le Pr Arnaud Carpooran, doyen de la faculté des sciences sociales et humaines à l’université de Maurice, souligne son rôle dans le cadre du 56e anniversaire de l’indépendance du pays.

En 20 ans, la langue créole a connu des progrès considérables, note le Pr Arnaud Carpooran. « Le Rapport Grafi-Larmoni ne date que de septembre 2004 et le Kreol Morisien (KM) ne dispose d’une orthographe officielle que depuis mai 2011, c’est-à-dire, 13 ans seulement. Les gens n’en sont pas conscients, mais il existe peu de langues au monde qui aient connu un progrès aussi fulgurant que celui qu’a connu le KM en si peu de temps », souligne le président de la Creole Speaking Union et doyen de la faculté des sciences sociales et humaines à l’université de Maurice.

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Il concède cependant que les préjugés persistent. « Ankor ena prezize, li vre, me pa otan ki avan. Pou bizin les letan fer so travay. Se zis enn kestion ledikasion ek ouvertir lespri », estime-t-il. 

Néanmoins, pour renforcer le statut du KM, le Pr Arnaud Carpooran est d’avis que « nou ti kapav koumans par aprann konn veritab listwar bann lang kreol dan enn fason zeneral ek sirtou listwar nou prop Kreol, zis pou ki nou aret dir tro boukou betiz lor sa size-la, kan nou koze ».

Il suggère également que les Mauriciens soient encouragés à lire et à écrire dans cette langue. « Je me plais à citer souvent cette fameuse phrase d’Alphonse Daudet : ‘Quand un peuple tombe esclave, tant qu’il tient sa langue, c’est comme s’il détenait la clef de sa prison’. »

Dans le cas de Maurice, dit-il, « alors même que les esclaves n’avaient plus droit à leur langue, ils en ont fabriqué une autre : le Kreol, devenu aujourd’hui, le ciment de l’unification de toute une nation ». Il rappelle que l’étymon latin de « créole » (qui a transité par le portugais crioulo et l’espanol criollo) est « criado » qui est le participe du verbe « creare », qui signifie créer, produire, élever, etc. « Ne pourrions-nous pas nous en inspirer pour espérer nous améliorer un tout petit peu ? »

Il insiste : « L’île Maurice a eu une chance unique liée au fait que tous les Mauriciens, quelles que soient leurs origines ou leur appartenance ethnoreligieuse, aient adopté le Kreol comme lingua franca, c’est-à-dire, une langue libre et sans frontière, qui n’appartient à aucun groupe en particulier et qui est le bien de tous ». 
C’est « presque miraculeux », souligne le Pr Carpooran, surtout en tenant compte, d’une part, des origines de cette langue, et d’autre part, « du fait de la multiplicité d’autres langues, issues de bassins linguistiques moins stigmatisants et qui, potentiellement, auraient pu remplir ce rôle. Mais c’est le Kreol qui a émergé, non seulement comme la principale langue à laquelle les Mauriciens s’identifient le plus, mais c’est aussi la seule qui soit née ici, et qui les met tous sur un pied d’égalité ». 

Les défis sont nombreux, reconnaît-il toutefois. Après l’introduction du KM au primaire, puis au secondaire jusqu’au niveau du School Certificate, il doit encore l’être au Higher School Certificate. « Cette question n’est pas encore réglée. Nous verrons comment les choses évoluent sur ce plan dans les mois qui viennent. »
Il y a aussi, ajoute le Pr Arnaud Carpooran, la question de l’entrée du Kreol Rodrige au secondaire. « Sur le plan statistique, plus de 95 % des élèves sont concernés. » Cela aurait déjà dû se faire dès cette année. « Hélas, il n’y a pas de policy decision à ce propos jusqu’ici. »

Pourtant, force est de constater que l’étude du KM à l’école et à l’université ne se fait pas sans un certain scepticisme. Ce que reconnaît le Pr Arnaud Carpooran. « L’on entend sans cesse depuis des années, à chaque fois que l’on parle du Kreol : Ki so litilite? Kot pou ale ar sa ?, etc. » Or, ce faisant, « ne sommes-nous pas en train de reproduire, sans le savoir, le même schéma raciste que nous avons hérité de la colonisation, et qui nous ramène aux origines mêmes de notre société ? Eski nou oblize kontign konport nou kouma bann kolonize alor ki nou indepandan depi 56 an ? »

Le Pr Arnaud Carpooran se réjouit cependant de la forte demande de plusieurs secteurs qui, autrefois, s’étaient montrés plutôt réfractaires quant à la probabilité qu’ils fonctionnent un jour, même partiellement, en KM, surtout à l’écrit. « Du coup, la voie est ouverte non seulement au développement d’une diversité de nouveaux registres en cette langue (administrative, juridique, technique, scientifique, etc.), mais aussi à son entrée formelle en milieu institutionnel », fait-il ressortir.

« Deza ena plizier proze resers ki pe fer dan sa sans-la dan bann diferan liniversite Moris, e, etan-done lintere ki bann zenn pe montre ladan, nou pou ena enn 4em edision Diksioner boukou pli gro ki so trwa premie version », poursuit-il.

Au niveau de l’introduction du KM au Parlement, « nou bizin deza kontan ki nepli ena sa bann gran polemik politik ek etnik ki ti pe pouri bann deba dan lepase. Nou’nn bien evolie lor la, e zordizour se sirtou bann argiman teknik ki pe evoke pou explike kifer li pa pe rantre aster-la. Me, pa zordi, pa dime, zafer-la pou vini ». Il serait intéressant, dit-il, de voir « lekel parmi nou bann parti politik ‘mainstream’ pou gagn kouraz met sa dan zot manifest elektoral dan eleksion ki pe koste ».

Pour le Pr Arnaud Carpooran, « il y a non seulement une jeunesse qui nous regarde et qui mérite qu’on lui donne l’espoir d’un avenir meilleur, dans la paix et l’harmonie sociale, mais il y a fort à penser que nous sommes réellement capables d’être également un modèle pour le monde entier en matière d’harmonie ethnoreligieuse, linguistique et culturelle. Alor, ki nou pe atann ? »


La maîtrise de l’orthographe

La maîtrise de l’orthographe du KM est un chantier grand ouvert. « Mazorite Morisien, sirtou adilt, pa finn gagn lokazion aprann ekrir li kan zot ti lekol », fait-il remarquer. Depuis quelques années, rappelle-t-il, l’université de Maurice, en collaboration avec d’autres institutions, dispense des cours appelés Lir ek Ekrir Kreol Morisien. Il parle d’« un succès intéressant ».

Il y a deux semaines, les mêmes cours ont démarré à Rodrigues pour le Kreol Rodrige. « Mo panse bann zafer pou avans ase vit lor sa plan-la, parski bann Rodrige ena mwins konplex ki Morisien pou asim zot lidantite, e zot ena enn lanvi aprann ki mo ti pou swete trouve dan Moris parmi bann adilt. »

Pour le Pr Arnaud Carpooran, « lor plan lekritir, mo panse ki li bon ki nou kontign kiltiv enn konsians ortografik pou nou lang maternel ek nasional. Li pa normal ki nou fer zefor pou bien ekrir angle ek franse, e ki nou ekrir nou prop lang dan fason bonavini. Se enn kestion lamourprop ek fierte nasional ».

 

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