Yousouf Elahee, comédien : « Les comédiens sont les passeurs des valeurs sociales »

Par Pradeep Daby O commentaire
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C’est une des rares valeurs sures de la scène théâtrale de Maurice, tant il a roulé sa bosse d’un registre à l’autre, du sketch à la Troupe Komiko, en passant par la pub et les courts métrages. Yousouf Elahee donne aussi des cours d’art dramatique à des jeunes au centre municipal de Camp Yoloff,  « soucieux », dit-il, « de passer le relais ». Rencontre.

«On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde ». Cette phrase du grand humoriste français Pierre Desproges, dont Yousouf s’est approprié, suffit pour le définir. Mais le rire, nuance-t-il, est plus difficile à déclencher chez le spectateur que les pleurs. « Nous autres, humoristes, avons une fonction sociale.

Le jeu de l’acteur est un mécanisme qui exprime toutes les facettes de l’entre humain, car la scène est la société en miniature », dit celui dont Mario Noorah a un jour mis le pied à l’étrier. Mais c’est en HSC que son talent inné de comédien a éclos, lorsque le MCA l’a recruté pour s’exprimer en anglais dans un video avant l’introduction de l’oral anglais. « J’avais 17 ans et quelqu’un du MCA m’a dit que mon jeu était fluide, sans demander d’effort. »

Il nous faut améliorer notre manière de jouer, car le public est devenu plus exigeant. Il est plus intelligent, il est mieux informé, grâce aux réseaux sociaux »

Parents réticents

Un jour, dans les couloirs de la mairie de Port-Louis, il croise Henri Favori lequel lui indique que Mario Noorah donnait  des cours de théâtre au Centre Idrice Goomany. Le jeune Yousouf part s’inscrire et Mario lui demande de se préparer à réciter un texte devant lui. « J’avais appris un texte par cœur. Le jour venu, j’avais plus joué que récité le texte, et je n’avais pas eu besoin de la feuille de papier », se souvient-il.

Au départ, ses parents étaient un peu réticents à l’idée de le voir fouler les planches. « Ils étaient comme tous les autres parents. Ils voulaient que j’aie un métier pour prendre la relève dans la boite en produits électroniques. Bon, j’ai fini par devenir développeur en informatique et j’ai un job à Mauritius Telecom. »

Durant ses cours, il rencontre d’autres férus de théâtre, dont son propre cousin Yousouf Manjoo, qui fait partie de la troupe Nouvo Zenerasyon Teatral. Puis, commencera le Festival d’art dramatique, qui n’a jamais connu d’arrêt - sauf cette année, à cause de l’élection partielle -  auquel, il sera un abonné permanent, et qui lui donnera l’occasion de démontrer sa versatilité. Le festival d’humour 100 % Morisyen, organisé par l’agence Immedia, lui offre également une plate-forme, où il côtoiera des talents confirmés comme George Mathieu, Sam Ammigan et Gino Picot.

Premier comédien à avoir fait une blague ‘sexy’, où il parle de ‘culotte’, Yousouf Elahee explique que la société mauricienne a évolué, permettant aux filles de monter sur les planches, par comparaison à ses débuts, où un garçon devrait s’habiller en fille pour composer un personnage féminin. « Mais il y a encore des obstacles. En raison de l’insécurité dans les rues, les filles ne peuvent pas répéter jusqu’à tard dans la nuit », fait-il observer.

Nouveau seuil

Avec Komikoqu’il rejoint vers 2006, et après le fameux tournage de Hisense, avec Yousouf Manjoo, il atteint un nouveau seuil dans sa carrière de comédien. « Miselaine (Miselaine Duval) me connaissait depuis le premier Festival d’art dramatique. à l’époque, leur société, Karavann Events, était à Pointe-aux-sables, et Miselaine avait des projets au théâtre de Port-Louis. J’ai hésité, car ma vie professionnelle était un peu remplie. Ensuite, cela s’est fait ».

Avec Komiko, ce sera la traversée de Maurice dans un container converti en scène et qui s’installe dans des espaces sociaux. « On a regardé l’île Maurice profonde dans les yeux. On a rencontré des gens qui n’avaient jamais regardé jouer des comédiens. Toutes les couches sociales et les communautés venaient. On sentait une profonde communion live », raconte Yousouf Elahee. En 2010, Komiko s’installera dans les locaux de l’ancienne salle de cinéma ABC, à Belle-Rose ou elle organisa le premier Festival du rire.

Son expérience s’est aussi élargie à la dramaturgie avec la Mauritius Drama League, une troupe engagée dans les pièces sociales, comme Animal Farm. « Cette expérience a été très enrichissante, parce qu’elle m’a permis de composer des personnages éloignés de mon registre comique. Il faut le faire de temps en temps. C’est une autre facette du comédien, peut-être plus en phase avec la société, sans pour autant renier la comédie pure », reconnait-il.

Comme d’autres artistes et comédiens, il a joué à l’étranger, aux Seychelles, La Réunion, en France et en Angleterre devant la diaspora mauricienne. « à l’étranger, l’organisation est impeccable, la prise en charge est totale. Avant notre arrivée, les billets étaient vendus, les Mauriciens nous attendaient. C’est un bon test pour vérifier à la fois notre popularité et la qualité de nos sketches », dit-il.

Il se souvient de sa participation au spectacle Le rire sous le soleil, joué en France, dont Immedia avait confié à l’acteur français Michel Boujenah, de passage à Maurice, le soin de sélectionner les comédiens mauriciens.  à son palmarès est accroché le prestigieux prix de Meilleur comédien pour le festival de courts métrages, en 2016, pour le film Batmen, de Wassim Sookia. Une autre de ses fiertés est d’avoir participé au montage du premier long métrage de Komiko, Panik, qui a été sélectionné au Festival du Film de Dora 2017, en France, où il sera projeté comme film d’ouverture.

Komiko Comedy ArtClub

« à la fin de novembre 2017, la troupe Komiko s’installera à Bagatelle dans le Komiko Comedy ArtClub, où cette nouvelle salle accueillera le 8e Festival du Rire. C’est une bonne chose d’emménager au cœur d’un endroit fréquenté par toutes les couches de la population. Il faut s’adapter aux attentes du public, aller vers lui et non attendre l’inverse », estime notre interlocuteur

Au bout de 17 années de bons et loyaux services sur les planches, après avoir sillonné Maurice et changé de registres, l’heure est au bilan pour celui dont le nom a fini par se confondre avec le « Moustouf » des Komiko. « La plus grande mutation qui est arrivé dans notre milieu est celle de la langue kreol, où des nouveaux mots et expressions sont apparus.

Puis les réseaux sociaux ont modifié les rapports du public avec les comédiens, les spectacles. Mais c’est dans le passé qu’on puise les meilleurs expressions, situations comiques et blagues. J’ai la chance d’avoir une grande famille, une grand-mère sera centenaire dans quelques temps. C’est un véritable bonheur.

Comme comédien, je me sens de plus en plus engagé dans le social, notre fonction est de transformer la société, la rendre meilleure, juste et tolérante. En même temps, il nous faut améliorer notre manière de jouer, car le public est devenu plus exigeant. Il est plus intelligent, il est mieux informé, grâce aux réseaux sociaux. Les comédiens sont les passeurs des valeurs sociales », fait-il valoir.