Sen Ramsamy, Directeur général de la Tourism Business Intelligence : «Certains touristes abusent des Mauriciens»

Par Jean Claude Dedans O commentaire
Sen Ramsamy

Sans cautionner les actes odieux commis vis-à-vis des touristes chez nous, Sen Ramsamy, directeur général de la Tourism Business Intelligence, estime qu’il ne faut pas aussi prendre tous nos visiteurs pour des « enfants de choeur » . Ce, pour des raisons diverses.

« On a un aéroport qualifié de 5 étoiles, mais un service de 2 étoiles. On ne peut tolérer de l’amateurisme à ce niveau »

La destination Maurice ne brille pas uniquement sur le plan de la qualité, mais aussi sur celui de l’absence de sécurité pour nos visiteurs. Que répondre à cet état de fait ?
Relativement, Maurice demeure une destination touristique sécurisée, aidée en cela par notre hospitalité, notre accueil et notre sourire. Toutefois, avec la jeune génération, le sourire est devenu commercial. Il y a une approche mercantile de leur part. Il y a des problèmes de sécurité, il ne faut pas les escamoter.

Certains du ministère de tutelle ont pourtant avancé que ces méfaits ont eu lieu hors des hôtels traditionnels. Est-ce pour autant qu’il ne faudrait pas s’alarmer ?
Il est de notre devoir de protéger un étranger à Maurice, quel que soit le motif de son séjour chez nous et qu’il soit logé dans un hôtel 5-Étoiles ou dans un appartement privé.

Nombreux sont les tours opérateurs (TO) qui ont affiché sur leurs sites web des messages qu’il faut faire attention quand on voyage à Maurice. Mauvaise pub gratuite, n’est-ce pas ?
La solution de demander aux touristes de ne pas sortir le soir n’est pas normal. Après 19h00, nous-mêmes Mauriciens on a peur de mettre le nez dehors à Port-Louis. Imaginez les touristes à Grand-Baie, tard le soir.  Nos routes sont sombres et deviennent un terrain fertile pour des bandits.

Est-ce que ce ne serait pas un mal ancré plus profondément ?
Au niveau de la société et de la famille, de l’école, de même qu’à celui des sociétés socioculturelles qui devraient cesser de faire de la politique, le corps religieux, la police, le gouvernement, il y a un effort de comportements à faire.

Le manque de loisirs, le chômage et le gain facile  n’en seraient-ils pas la cause ?
Effectivement, il y a une absence criante d’infrastructures où les jeunes puissent s’épanouir au lieu de n’être exposés qu’à l’Internet et surfer sur des sites qui les détournent du droit chemin. C’est la responsabilité des parents de ne pas créer des prédateurs. Quand ces jeunes sont lâchés en pleine nature, ils cherchent des proies faciles et leur esprit est conditionné par des images négatives.

On reproche à quelques-uns de nos compatriotes de vouloir avoir des relations sexuelles avec des étrangère, de race blanche. Partagez-vous cet avis ?
Tout ce qui est étranger paraît plus intéressant pour certains, il est vrai. M. Mir n’a pas été tué pour ces raisons-là, mais pour son argent et dans des conditions criminelles.

Est-ce que quelques touristes ne s’attireraient pas volontairement des ennuis en appâtant certains de nos compatriotes, soit en montrant volontairement des signes de richesse, soit pour s’offrir une partie de plaisir et, quand cela tourne au vinaigre, rameutent la police ?
Effectivement, il ne faut pas prendre certains touristes pour des saints. Il y a des cas où des touristes abusent des Mauriciens. Dans des cas de vols, à titre d’exemple, certains font des réclamations pour obtenir en retour l’argent de l’assurance. Des fois, certains avancent qu’ils ont été importunés durant leur séjour par des bruits de menus travaux d’entretien et réclament en retour un séjour supplémentaire tous frais payés à l’hôtel. D’autres aiment bien pavoiser et faire miroiter des Mauriciens avec leur fortune. Il y a des abus de la part d’une poignée de nos visiteurs étrangers.

Ces dangers qui guettent les touristes sont répertoriés dans des ‘Travel Advisories’ que distribuent les divers gouvernements à l’étranger. C’est de la mauvaise pub pour nous…
D’abord, il ne faut pas banaliser les ‘Travel Advisories’, car ils disent qu’à Maurice, l’insécurité existe et il est même question qu’il y a eu un tir contre l’enceinte de l’ambassade de France à Maurice.

Tous ceux concernés par la sécurité affirment que les agents de sécurité des compagnies privées devraient être ‘strictly profiled’, car souvent ils sont engagés dans des actes répréhensifs…
Un ‘certificate of character’ n’est pas un ‘profiling’ exact d’un individu. Sur papier, il est Mr Clean, on ne connaît pas ses antécédents. C’est là qu’il faut de la rigueur en recrutant les agent de sécurité. Il leur faut une formation stricte, plus de disciplines et de rigueur.

« Un touriste dépense par jour seulement $ 119 en moyenne à Maurice »

Un responsable du ministère du Tourisme a récemment dit que l’expatriée sud-africaine n’était pas une touriste chez nous. Est-ce pour se donner bonne conscience vis-à-vis de ce meurtre ?
Ce que dit ce responsable du ministère du Tourisme est malheureux. Même si cette expatriée n’est pas une touriste, elle demeure une visiteuse sur le sol mauricien et il est de notre devoir de la protéger. Il faut voir la question du point de vue du pays d’où nous vient cette expatriée. La réaction des Sud-Africains ne s’est pas fait attendre.

Qu’en est-il de la police du Tourisme ?
à l’époque où j’étais le directeur de l’Ahrim, on avait formé une quarantaine d’officiers de police pour faire de la dissuasion. Depuis, certains d’entre eux sont retournés dans la force régulière, quoi que l’unité est encore en place. Il faut donner plus de vigueur à cette unité et leur offrir une formation continue, car on attend quelque 1,5 million d’arrivées touristiques chez nous bientôt.

Quel serait le facteur commun dans ces dérapages de certains Mauriciens vis-à-vis des touristes ?
Je présume que le facteur commun demeure l’abus des boissons alcoolisées. Le meurtre de la Sud-Africaine, le viol allégué de cette jeune Britannique de 17 ans dans les toilettes d’un hôtel par un barman et le meurtre de l’Écossaise à Albion : tous ont le facteur de l’alcool à la source. Il y a comme une énergie négative qui pousse certains à être agressifs et violents quand ils sont sous l’influence de l’alcool.

Ce serait aussi le cas ailleurs dans des stations balnéaires connues…
Je l’avoue, il y a des violences partout, mais quand on observe ce qui se passe ailleurs, on retient de la retenue dans leur comportement et le respect de l’autre. Dubaï et Singapour sont des exemples. à Maurice aussi nous étions comme ça, mais avec le temps et l’évolution, le je m’en-foutisme a pris le dessus. Je le répète, le sourire est devenu commercial pour beaucoup de Mauriciens.

Les opérateurs touristiques se bombent le torse en affirmant que les recettes de ce secteur sont plus qu’intéressantes. Le sont-elles vraiment, si l’on compare avec celles des Seychelles et des Maldives ?
Prenons au cas par cas. Aux Maldives, chaque touriste dépense en moyenne $ 225 par jour, incluant le ‘bed and breakfast’, les excursions et les emplettes, sans billet d’avion. Aux Seychelles, ce sont $ 175 par jour, au Sri Lanka, où le coût de la vie est très faible et le taux de change vis-à-vis du billet vert est en faveur des touristes, les dépenses sont de $ 170 par jour.

Et à Maurice, destination classifiée étoilée ?
On dit que notre île est une destination haut de gamme, mais un touriste dépense par jour $ 119 en moyenne seulement.

Qu’est-ce qui explique cela ?
Nos touristes ne sont plus la crème de la crème, comme par le passé. Maintenant, on fait dans du volume pour se donner bonne conscience. Avec le nombre de touristes qu’on attend bientôt, si chaque touriste dépensait $ 200 par jour, nos entrées d’argent avoisineraient Rs 100 milliards par année. Actuellement, on fait légèrement plus de Rs 50 milliards, alors qu’on aurait pu mieux faire.

Peut-on pousser les touristes à dépenser plus chez nous et comment ?
On reçoit désormais des touristes qui ne sont pas dépensiers, nos offres touristiques n’ont pas évolué avec le temps. L’offre d’antan est restée presque la même, avec quelques variantes. Les hôtels se contentent d’un bon taux de remplissage à l’année, car ils sont très endettés.

Le concept du ‘All inclusive’ en pourrait-il être l’une des causes ?
Quand je voyage, je réserve une chambre d’hôtel, on me propose le Bed and Breakfast (b&b). Pourquoi à Maurice, on privilégie le All inclusive ? Le ‘All inclusive’ tue notre destination à petits feux.

C’est une formule qui rapporterait gros aux hôteliers, on suppose…
Si les hôteliers veulent privilégier le concept du All inclusive, soit. Mais, cela peut aussi se faire en faisant découvrir le pays aux touristes, les faire goûter aux plats autres que ceux cuisinés dans les hôtels, les faire tâter le pouls de la population. Ce faisant, cela aurait eu un effet domino sur d’autres secteurs d’activités qui gravitent autour de l’hôtellerie. Les touristes n’auront rien à payer de leurs poches pour les repas dont la note serait réglée par l’hôtel, puisque c’est du ‘All inclusive’.

Hormis le All inclusive, quel autre concept pourrait proposer les hôtels ?
Il y a un tout nouveau concept qui a touché Maurice, c’est est celui du airbnb. Soit le billet d’avion, le bed and breakfast pas dans un hôtel, mais dans une aile d’une maison, d’un appartement. Ce concept fait fureur dans le monde, il suffit de surfer sur le net pour le savoir. Le touriste arrive, il n’a besoin que de son petit-déjeuner, surtout si c’est fait maison, puis un toit sur la tête. Il aura amplement le temps de visiter l’île, d’aller vers la population, ce à son rythme. Le concept Airbnb n’est pas astreignant et ne coûte pas cher. Il faut toutefois de la réglementation.

Il y a aussi les appartements qui font fureur chez nous…
L’une des raisons pour lesquelles les recettes touristiques sont en baisse est le fait que les visiteurs louent pour une semaine un appartement pour Rs 2 000 par jour, soit 50 euros, sans petit-déjeuner. S’ils sont à cinq, cela leur revient à 10 euros par personne par jour. Les hôtels souffrent de ce concept. Et la destination sort perdante.

On parle ici d’un tourisme bas de gamme, si ce n’est sacs-à-dos, d’un tourisme ‘dholl puri ek alouda’…
On peut leur coller toutes sortes d’étiquettes, toujours est-il qu’ils sont de plus en plus nombreux à s’accommoder de ce mode de vacances. D’où la nécessité du ministère du Tourisme de venir avec un plan de relance pour rester dans le haut de gamme.

Est-ce l’une des raisons que certains de nos hôtels, et pas des moindres, font de la braderie à une époque de l’année ?
Dans des périodes creuses, la plupart des hôtels bradent leurs prix. Jusqu’à 35 euros, bread and breakfast par jour par personne. Qui dit mieux ?

Les tour opérateurs doivent se frotter les mains, car c’est une manne pour eux…
Les tour opérateurs (TO) veulent dicter leurs lois, c’est ainsi partout de par le monde. Mais, il y a des destinations qui résistent à cela et maintiennent leurs prix de chambre, quitte à accueillir moins de touristes mais qui dépensent plus. Quant à la nouvelle stratégie du ministère du Tourisme de viser le marché chinois, cela n’a pas été concluant, car ce sont des touristes de moyenne gamme.

Le fait que des touristes doivent poireauter une demi-heure devant des comptoirs presque abandonnés des services de l’immigration n’est-il pas nuisible à notre image ?
Vous avez raison de soulever cette question qui est primordiale. On a un aéroport qualifié de 5 étoiles, mais un service de 2 étoiles. L’aéroport est notre vitrine, on ne peut tolérer de l’amateurisme à ce niveau. Les touristes, souvent avec des enfants, doivent faire une queue interminable avant de pouvoir quitter l’aérogare. Ce n’est pas bien pour notre image, c’est de l’amateurisme. Qu’importent les excuses et les prétextes que les responsables vont avancer pour ces manquements, il est inadmissible de faire patienter à la queue leu-leu nos visiteurs à l’aéroport. J’ai été moi-même victime de cet état de fait la semaine dernière, revenant de l’Europe. Il y avait plus de policiers, qui faisaient du ‘profiling’, que ceux qui s’occupaient des comptoirs de l’immigration.

Normalement, combien de minutes d’attente sont tolérées pour passer les comptoirs de l’immigration, dans tout aéroport international qui se respecte ?
Dans un document soumis au Premier ministre d’alors en tant que directeur de l’Ahrim, on proposait sept minutes d’attente au pis aller. Il suffisait de tout informatiser. à ce chapitre, je blâme le système, d’où la médiocrité du service à l’aéroport, comme ailleurs. Les ministres deviennent aussi des fonctionnaires et sont broyés dans le système au lieu du contraire. Le système est pourri.

Parlons de la classification des hôtels et autres auberges. Serait-ce une bonne chose, quand on sait qu’ils se survendent sur la Toile pour attirer des clients ?
Cette classification fait débat depuis 30 ans. Sous ma direction à la Tourism Authority (TA) en seulement quatre mois, les choses ont avancé. Il y a une classification de tous les hôtels, selon les normes européennes. Ils ne sont pas moins de 80 à ce titre. Pour les auberges, il y avait un plan, mais entre-temps je suis parti de la TA. La classification permet d’éviter la braderie des grands hôtels dans des moments creux. Ils ne peuvent descendre au-dessous d’un certain seuil en termes de prix.

Le ministre du Tourisme, dans une interview dans le supplément Économie de notre confrère du Défi Quotidien mercredi, affirme que cela a été une erreur de l’ex-ministre Xavier-Luc Duval de geler toute construction de nouveaux hôtels durant deux ans. Est-ce aussi votre avis ?
L’ex-ministre du Tourisme a demandé et obtenu le gel de la construction de nouveaux établissements hôteliers durant deux ans. La raison étant de permettre à ceux déjà dans le circuit de respirer, car ils croulaient sous les dettes. Il y a eu quand même quelques permis délivrés pour accueillir le surplus de touristes que nous visions. Ce gel n’était pas une erreur, mais une bonne planification et une excellente stratégie de développement, selon moi.