Roukaya Kasenally : «Le GM ne doit pas céder au chantage des squatteurs»

Par Jean Claude Dedans O commentaire
Roukaya Kasenally 

Elle est catégorique : pas question de se plier au diktat des squatteurs concernant les dommagements, sinon cela aura tout l’air d’un mercantilisme de bas étage. Roukaya Kasenally, chargée de cours à l’Université de Maurice et co-fondratrice du Mauritius Society Renewal, est d’avis que gouverner, c’est aussi être capable de prendre des mesures impopulaires.

Pour vous, il y a eu une absence de débat consultatif autour du projet de Metro Express. Décodez, s'il vous plaît !
Le Metro Express n’est pas le seul dossier où une absence totale de consultations publiques a été notée. Cela a été récurrent ces dernières années. Les projets sont imposés par des dirigeants politiques aux citoyens qui n’ont aucune information quant à leurs implications sur leur vie quotidienne. Cela ne devrait être le cas dans une démocratie où la participation et les discussions sont d’une importance primordiale. Une consultation populaire pour un projet d’envergure, comme le Metro Express, est essentielle, car elle permettra des discussions franches et inclusives qui permettront à diminuer toute ambigüité e confusion quant aux motivations réelles derrière un tel projet.

En clair, les députés devraient impérativement consulter le peuple qui les a élus…
Consulter la population démontrerait que ces élus respectent les points de vue différents de ceux qui les ont votés et non simplement les prendre pour argent comptant aussitôt au pouvoir. Les discussions aident à consolider la démocratie. Pour revenir au Metro Express, il ne faut pas oublier que ce projet est budgétivore et que c’est le public qui sera appelé à le financer durant les années à venir, voire  des décennies. D’où le besoin d’une approche consultative.

Vous disiez aussi qu’il y a un manque cruel de dialogue social entre les gouvernants et les autres stakeholders. Quelle plateforme utiliser pour assouplir cette situation ?
Il existe tellement de moyens et de méthodes pour la participation du public sur des sujets importants et qui le touchent directement. L’informatique, à titre d’exemple. Mais, durant de longues années, il y a eu plusieurs projets qui ont eu un impact national, comme la réforme électorale, la Freedom of Information Act, nouveau mode de transport de masse et maintenant le Metro Express. Depuis l’avènement du projet Metro Express, il y a eu beaucoup de conversations entre  parties prenantes – opposition, syndicats, société civile et les Ong, entre autres. Il fallait ratisser toutes ces voix pour commencer à soupeser tout ce que le Metro Express charrie en termes de coûts économique, social, environnemental et politique. Ce que j’ai noté est la polarisation extrême des débats avec deux camps : les pour et les contre. Est-ce qu’un référendum pourrait aider dans ces débats ? Pas si sûr !

La MBC est une anomalie dans le système de l’information »

Le directeur de l’Information de la MBC a été suspendu pour l’absence au journal télévisé des événements de Résidence Barkly et de La Butte. Pourquoi le président saute également, alors qu’il n’est qu’un administrateur ?
D’abord, la MBC est une anomalie dans le système de l’information et de la communication. Selon la MBC Act, la station de radiotélévision est censée opérer en tant qu’un service public mais nous savons tous que la MBC a toujours été au service de ceux au pouvoir. La MBC ne peut continuer à fonctionner de la sorte et tenter de faire l’impasse sur des événements d’intérêt public et qui méritent d’être soulignés, comme les événements de La Butte et Résidence Barkly.

La MBC a sûrement voulu plaire aux princes du jour en ne pas filmer et  diffuser des bulldozers rasant des maisons, qui sont des images fortes et ‘damning’ pour le gouvernement…
Ne pas couvrir ou cacher des informations qui embarrasseraient le gouvernement n’est plus valable. La question qui titille est celle de se demander si la culture qui prévaut à la MBC a été comme un lavage de cerveau qui pousse les journalistes et la direction à être toujours la master’s voice, même si le maître du jour ne leur a pas demandé de tant se muer en paillasson. Il est grand temps que la MBC soit libérée du joug des politiciens, car il ne fait pas de doute qu’il y a des professionnels à la MBC. Il ne faut pas oublier non plus que c’est l’argent du public qui finance dans une large mesure la radiotélévision nationale et qu’il est en droit d’exiger que des professionnels soient nommés à la tête de la station de Réduit, après un appel à candidatures basé sur l’expérience, le mérite et les qualifications.

La presse reproche au Premier ministre de ne pas communiquer ou alors, s’il le fait, cela a un effet boomerang sur lui, malgré une pléiade de conseillers au PMO. Décryptez-nous cette situation.
La communication est un outil important quand quelqu’un accède à la tête d’un pays et il a un devoir d’instamment communiquer avec ceux qui l’ont installé au pouvoir. Cela dit, il y a toujours eu une relation malsaine et tendue entre les médias et le pouvoir en place. Tony Blair définissait les médias comme une bête sauvage (feral beast), alors que Donald Trump les qualifiant « d’ennemis du peuple ». Pour revenir au cas particulier de Pravind Jugnauth, il faut reconnaître qu’il est tout nouveau aux fonctions de Premier ministre et doit apprendre à marquer son territoire de son empreinte. Il ne faut pas non plus négliger que la  position qu’il occupe est qualifiée d’illégitime par des observateurs politiques du fait qu’il n’a pas été plébiscité par un vote populaire, ce qui ne l’aide pas pour son image. J’aimerais aussi mettre l’accent sur le fait que les médias ont besoin d’être introspectifs sur son rôle et ses responsabilités comme un fournisseur d’informations. S'ils chassent les nouvelles chaudes, les Unes, le sensationnalisme, les relations pouvoir-presse vont continuer à se détériorer. Je crois sincèrement que les médias doivent avoir des nouvelles plus constructives et fouillées, contrairement aux brèves souvent tirées hors de leurs contextes.

XLD à  Résidence Barkly, Shakeel Mohamed à La Butte : les deux ont eu tendance à communaliser ces événements. Votre avis ?
Nous nous acheminons vers le 50e anniversaire de note indépendance et cela nous renvoie à la réflexion si nous somems parvenus à être de vrais Mauriciens. L’ethno-politique est bien définie et ancrée chez nous et cela s’est accentué durant les deux dernières décennies. Si je ne me trompe, et Xavier-Luc Duval et Shakeel Mohamed ont déclaré qu’il faut un renouveau de notre classe politique. Si tel doit être le cas, il faut cesser de penser aux gains ethno-politiques et penser à bâtir une communauté résiliente. Cette posture est valable pour les Mauriciens dans leur ensemble qui doivent se comporter comme tel, avec ses droits et ses responsabilités.

Des squatters qui marchandent le prix avec le gouvernement pour vider les lieux, est-ce que le gouvernement devrait céder à ce chantage pécuniaire ?
Le gouvernement ne doit pas céder au chantage des squatteurs, sinon cela va s’apparenter à du mercantilisme. Gouverner doit et devrait être le fait d’être capable de prendre des mesures impopulaires quand le besoin se fait sentir. Malheureusement, tous les politiciens détestent la posture de prendre des mesures qui déplaisent, car ils craignent que, ce faisant, ils ne soient pas réélus aux prochaines législatives. Cette approche de maximisation n’est pas de bon augure pour la démocratie.