Raymond Guillouzo : « Les pays africains se sentent plus en confiance avec Maurice qu’avec la Chine »

Par Pradeep Daby O commentaire
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Ancien responsable du dossier des PME au sein de la francophonie et fin observateur des PME mauriciennes, Raymond Guillouzo réitère son opinion estimant que celles-ci doivent exploiter le marché régional, dont celui de l’Afrique, afin de se développer.

Durant votre long séjour à Maurice et votre observation du secteur des PME locales, quel est votre constat sur celles-ci ?
Le secteur des PME mauriciennes est difficile à définir, car c’est un ensemble très hétérogène. Nous avons, certes, de très belles réussites, reconnues à l’international, mais nombre d’entre elles peinent à se développer et à progresser.

La principale différence réside dans le fait que les grands groupes mauriciens sont très intégrés et très diversifiés. Dès lors, les activités de sous-traitance sont limitées, contrairement à d’autres pays dans le monde. Prenons l’exemple de l’industrie automobile, les constructeurs mondiaux ne réalisent qu’à peine 30 % des pièces d’une voiture. Ce qui signifie que 70 % des pièces sont sous-traitées auprès des PME.

Est-ce que le marché local peut s’accommoder des PME mauriciennes, compte tenu de leur nombre et de la petitesse de ce même marché ?
Dans certaines activités (bâtiment, agriculture, pêche, services de proximité, etc.), des PME peuvent limiter leurs activités au territoire national et pourront s’y développer, si la qualité de leurs prestations est reconnue. Par contre, dans bon nombre d’activités, les PME mauriciennes se trouveront très rapidement à l’étroit si elles se cantonnent au marché local. Dans un marché mondialisé, l’internationalisation est souvent incontournable pour l’atteinte de la taille critique et réaliser des économies d’échelle. L’appartenance de Maurice à des unions douanières est de nature à encourager ce mouvement.

Incontestablement, Maurice dispose d'un véritable capital de sympathie auprès des pays du continent africain."

Dans une précédente interview, vous faisiez observer que le marché extérieur régional, voire africain pourrait être une ouverture aux produits de ces PME à condition que celles-ci se plient aux normes internationales. Est-ce qu’elles le font ?
Je confirme bien entendu. Au niveau régional, Maurice détient un avantage de coût sur l’Île de La Réunion et un avantage technologique sur les autres îles de l’océan Indien. Plus largement, le continent africain lui ouvre les bras, tandis que l’Europe voire le Japon ou l’Amérique du Nord restent des marchés attractifs. Mais, ces pays exigent traçabilité et sécurité alimentaire, conformité des produits aux standards internationaux. De plus en plus d’entreprises mauriciennes se conforment aux normes ISO, etc., mais nombre d’entre elles ont un réel besoin d’informations et d’accompagnement pour se mettre en conformité.

Est-ce que les foires internationales répondent à cette attente ?
Les foires internationales restent une excellente opportunité pour se faire connaître et faire connaître ses produits. C’est également l’occasion de rencontrer des clients potentiels et de se positionner par rapport à la concurrence internationale.

Le Board of Investment (BoI) et Enterprise Mauritius organisent des missions très intéressantes et souvent très bénéfiques qui doivent intéresser davantage de PME mauriciennes, d’autant que ces dernières peuvent bénéficier d’une aide financière (« SME refund scheme ») pour y participer. La première étape d’un projet d’internationalisation doit passer par la participation à un salon, à une foire internationale ou à une mission à l’étranger.

Le plus souvent, les participants reviennent avec des idées innovantes et des projets de partenariat. Les PME ont également la possibilité de sous-traiter auprès d’une entreprise d’import-export, mais dans ce cas, le processus d’internationalisation leur échappe.

De manière générale, est-ce que le continent africain peut offrir ces perspectives ?
Incontestablement, Maurice dispose d’un véritable capital de sympathie auprès des pays du continent africain. J’ai encore pu le constater récemment, lors d’une mission organisée par BoI en Côte d’Ivoire. Le « modèle mauricien » interroge ces pays qui rêvent d’imiter Maurice qui se situe en tête des principaux palmarès économiques africains. Maurice, c’est l’Afrique et les pays africains se sentent bien plus proches et en confiance avec notre île qu’avec la Chine, l’Amérique du Nord ou même l’Europe.

Aux entreprises mauriciennes, qui disposent d’atouts réels, de surfer sur cette vague porteuse, d’autant que les besoins et les opportunités sur le continent africain sont énormes.
Il est important de ne pas se limiter à l’Afrique anglophone, même si elle est plus proche géographiquement. Les autorités mauriciennes ont noué des accords avec le Gabon, la Côte d’Ivoire, le Sénégal, etc. Ces accords ne porteront leurs fruits que si les entreprises mauriciennes s’intéressent à ces marchés.

La présence croissante de touristes à Maurice, chaque année, peut-elle se présenter comme un marché niche ?
Le tourisme est une activité phare de l’île, malgré le coût du transport aérien. Maurice dispose d’atouts (climat, plages, sécurité, capacités et qualité de l’accueil, etc.) qui sont des valeurs sûres. L’arrivée d’un nombre toujours plus important de touristes ne peut qu’être bénéfique pour l’économie locale. Il reste que l’offre touristique doit se renouveler pour éviter un phénomène d’usure voire de saturation sur certaines destinations.

En parallèle, il me semble judicieux de développer les chambres d’hôte et l’hébergement chez l’habitant, car de plus en plus de touristes sont en quête d’authenticité et cela est un moyen de maintenir l’activité à l’intérieur de l’île. Dans le même temps, des PME doivent saisir l’occasion de développer des activités d’artisanat, de production locale, d’activités sportives et de randonnées, de musique et de danses traditionnelles, etc.

Une étude de la Banque mondiale avait montré que les PME locales faisaient face à deux obstacles majeurs dans leur développement : (1) leur structure familiale et (2) le faible niveau d’éducation des entrepreneurs. Qu’en pensez-vous ?
C’est vrai que les PME ont assez souvent une structure familiale, mais cette tendance devient moins fréquente avec les sociétés de capital-risque, les business angels, le crowdfunding, etc, qui conduisent à des prises de participation dans les start-ups dès leur création. Le monde des affaires et les technologies ne cessent d’évoluer et les PME doivent s’adapter en permanence à ces changements.

Ce n’est pas toujours le cas et les nombreuses actions juridiques dans le bâtiment attestent que la qualité de la construction n’est pas toujours au rendez-vous. La formation tout au long de la vie doit être organisée dans tous les secteurs et les PME doivent prendre conscience que la qualité de leurs prestations sera dépendante d’une formation continue

L’un des atouts déterminants de Maurice est le bilinguisme anglais-français et plus largement le fait d’être polyglotte. Aussi, je suis surpris de constater que les établissements de l’Enseignement supérieur ne pratiquent que rarement un réel bilinguisme. « Switcher » d’une langue à l’autre est non seulement intellectuellement formateur, mais renforce la palette des compétences des futurs cadres, notamment dans une optique internationale.

Quelles sont les grandes lignes de votre livre ?
L’ouvrage se présente comme un guide méthodologique, un support pour le porteur de projets qui souhaite créer son entreprise en moins de trois mois, avec toutes les chances de succès. Il s’adresse bien entendu aux futurs entrepreneurs mauriciens, mais il ambitionne plus largement d’accompagner et de former tous les porteurs de projets de l’espace francophone. Une première partie vise à concevoir le modèle économique (« Business Model »), la seconde partie débouche sur la rédaction du Plan d’affaires (« Business Plan »).

C’est un ouvrage original qui guide pas à pas l’entrepreneur en herbe dans la construction et la finalisation de son projet. Il vise également tous les formateurs, accompagnateurs, consultants, coachs, cadres bancaires, investisseurs, etc. qui sont concernés par l’entrepreneuriat et l’évaluation du Business Plan.

L’ouvrage invite à rechercher des informations sur Internet et à établir des contacts sur le terrain, tout en recommandant le coaching et le mentorat par les structures d’accompagnement existantes. Il intègre également les recommandations et les expériences récentes pour faire baisser le taux d’échec des jeunes entreprises : actuellement,
50 % ont disparu au bout de cinq ans.

Le livre est en vente à Rs 290 dans toutes les librairies mauriciennes. Il est également disponible auprès de l’auteur.