Mansa Daby présidente de YAC : «La corruption s’est banalisée à Maurice»

Par Pradeep Daby O commentaire
Mansa Daby

La corruption, qui a gangrené la société mauricienne, ne laisse pas les jeunes insensibles.

Au sein de l’association Youth Against Corruption (YAC), qui fête ses trois années d’existence, les jeunes ne restent pas les bras croisés. Ils multiplient activités et conférences. La présidente de YAC, Mansa Daby,  explique toutefois que le combat reste « long et complexe ».

« La corruption prend différentes formes et s’exerce à différents niveaux. Les campagnes de sensibilision doivent entraîner des actions concrètes et déboucher sur des condamnations. » C’est ce qu’explique Mansa Daby, titulaire d’une maîtrise en anglais et enseignante de cette langue dans le cycle secondaire. La jeune femme fait partie des membres fondateurs de YAC, qui a été affublé du titre d’aile jeune de l’Icac. « Nous avons décidé de nous affranchir de ce titre.

L’Icac a, depuis sa création, souffert d’une trop grande proximité avec les partis au pouvoir. Nous ne voulions pas que celle-ci entache notre volonté d’indépendance et puis, l’Icac voulait qu’un de ses officiers soit présent dans toutes nos activités. C’est vrai que sans l’Icac, on est privé de certains moyens, mais on a gagné en indépendance », dit-elle.

Résultats aux discours

Depuis peu, Mansa Daby a succédé à Yashraj Bhudoye, qui est parti compléter ses études de droit. Si ce dernier projetait l’image d’un jeune plus prolixe, Mansa est, elle, plutôt calme, préférant les résultats aux discours. Il faut dire qu’elle a été témoin de cas d’ingérence politique dans deux compagnies para-étatiques, qui selon elle, étaient « clairement peu éthiques, pas véritablement des cas de corruption. »

À son avis, ce qui est déjà décrié, ce sont les nominations politiques à la tête des corps paraétatiques qui ouvrent la porte à la corruption, dans la mesure où les personnes nommées, à cause de proximité politique, jouissent d’une certaine impunité. Une telle corruption à petite échelle est répandue, mais rarement sanctionnée « parce qu’elle a été banalisée’ ».

« Un jour, pendant que j’étais dans un supermarché, raconte-t-elle, j’ai entendu une conversation entre deux personnes. L’une disait qu’elle n’avait pu faire son enfant obtenir un job de 'caretaker'. L’autre lui a répondu : ‘To ti bizin dir moi, mo ena dimoune dan  lamé'. »  Elle-même a été victime d’un cas de favoritisme dans un cas où, dit-elle, elle a été « partie prenante malgré elle. » « On m’a dit : 'You have been empowered to sign’. J’ai tenté de résister. Le cas est en Cour », explique-t-elle

Corruption ‘accessoire’

Dans son étude intitulée Gouvernance et Économie en Afrique : La Corruption en Afrique, Sahr John Kpundeh, un Américain, spécialisé sur le thème lié à la démocratie, identifie les cas de corruption accessoire, « qui est le fait d’individus ou de petits groupes qui profitent d’une situation. » « On peut en voir des  manifestations dans la sollicitation et l’acceptation non-planifiées de dessous de table (des policiers qui barrent des routes pour exiger des pots-de-vin des conducteurs, une sous-estimation fiscale, un détournement de fonds) », estime-t-il.

Ces pratiques n’arrivent pas à Maurice, elles prennent d’autres formes, parfois plus grossières, parfois insidieuses. « Mais certaines tendent à devenir systématiques, banales, voire acceptables », fait observer Mansa, qui n’hésite pas à évoquer la pourriture du système. « C’est entré dans la culture, comme une sorte de fatalisme qu’il faut 'absolument' connaître quelqu’un, un ministre ou un député, pour obtenir un travail ou une promotion », dit-elle.

Pour que YAC puisse montrer patte blanche et être exemplaire de probité, aucun don en argent n’est accepté, le financement provient des cotisations de sa trentaine de membres. « Il nous faut avoir la preuve de la traçabilité des dons en argent avant de les accepter. Nous ne voulons prendre aucun risque », fait-elle valoir.

Durant son mandat, elle veut promouvoir les activités de sensibilisation auprès des jeunes dans toutes les sphères de la société. Le coup d’envoi a été donné durant la Youth International Day, où l’association avait convié des jeunes au centre Eddy Norton, à Rose-Hill, puis l’association a été invitée par la Student Union de l’Université de Maurice. « Malgré une petite présence de jeunes, nous sommes satisfaits d’avoir fait passer notre message.

Nous avons recueilli des témoignages sur des cas de favoritisme, et il y a eu quelques inscriptions. C’est un travail de fourmi au regard de l’ampleur de la corruption à Maurice », explique Mansa. Puis, elle a travaillé à la mise en place des sous-comités, dont l’Academic Sub-Committee, le Media Sub-Committee et le Young Professionnal Sub-Committee. « Ces commissions ont pour objectif de consolider nos assises, et elles permettent de recruter des jeunes qui ont pour mission des les animer. Toutes ces activités visent à donner une identité à notre organisation », fait-elle ressortir.

Les activités liées à la sensibilisation, l’interaction avec les jeunes et les participations aux causeries-débats sont privilégiées, car elles permettent de donner une meilleure visibilité à l’association. L’appel à des resources persons est toute aussi importante, car elle permet à la fois aux membres de YAC de mieux s’instruire sur la corruption et de s’ouvrir à des courants de pensée les plus divers. « C’est fut le cas quand nous avions Jack Bizlall, qui a un engagement politique très à gauche, et Rajen Bablee, qui est à Transparency Mauritius », explique Mansa.

Mais, elle ne se fait guère d’illusions sur le combat contre la corruption : « Notre mission est encore loin d’être gagnée : d’une part, parce qu’en amont, les principales formations politiques, elles-mêmes, restent timides dans leur combat pour éradiquer la corruption réticente, et en aval, il faut convaincre le milieu éducatif, depuis le cycle primaire, d’inclure des cours sur la moralité publique. Ce qui rend notre travail plus difficile, car les actions officielles ne convainquent personne », estime-t-elle.