Geerish Bucktowonsing : « Nous sommes dans une culture de ‘réjouissances’ que nous prenons pour le bonheur »

Par Pradeep Daby O commentaire
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Les mutations économiques, industrielles et culturelles qu’ont connues Maurice sont-elles les facteurs à l’ origine des dysfonctionnements de notre société, dont les crimes passionnels ? À cette question Geerish Bucktowonsing, l’ex-Chairperson du Mauritius Council of Social Services (MACOSS), apporte des observations qui touchent au cœur de nos valeurs.

La dégradation du discours chez certains politiciens
Comment le comportement des politiciens impacte-t-il sur la population ? Ces derniers sont-ils exemplaires ? Cette situation, explique, Geerish Bucktowonsing  est directement liée à une érosion de nos valeurs dans une société qui tend à s’industrialiser davantage et au sein d’un système de marché où l’accent est mis sur la recherche du profit et de la croissance. Ce n’est pas seulement la classe politique qui tient ce discours.

La semaine dernière, à l’occasion de la Teachers’ Day, dans une ‘star school’, on a vu des parents accompagnés d’environ cinquante personnes, insultant des enseignants en présence d’élèves. Je souhaite attirer l’attention des politiciens sur le fait qu’il n’existe aucun débat sur  les idées ou des projets de société. La manière même de faire la politique subit la pression de ‘gagne mo boute’ alors qu’il est urgent de proposer des réformes politiques, ce qui permettrait aux fonctionnaires et cadres des corps paraétatiques de s’engager en politique.

Même les cadres du secteur privé ne peuvent pas obtenir des congés pour faire de la politique. Par ailleurs, cet engagement nécessite des investissements à hauteur de Rs 3 à 5 millions par candidat. C’est une contrainte majeure qui prive l’île Maurice des professionnels souhaitant s’engager en politique.

Vérifier la crédibilité et la moralité des candidats
Pour notre interlocuteur, les partis politiques sont responsables du choix de leurs candidats. « Les Mauriciens souhaitent des candidats de qualité, mais tous les partis politiques n’ont pas les structures qui leur permettent de faire le bon choix en termes de candidats », dit-il La problématique tient à la centralisation des pouvoirs entre les mains du leader, lequel tend à choisir les candidats davantage pour leur allégeance que pour leurs qualités.

Il aurait fallu s’assurer de leur crédibilité, moralité et engagement afin de servir sans rien attendre. Je suis certain que l’ancienne génération et la nouvelle ne souhaitent pas des investitures basées sur les seuls critères ethniques ou casteistes, ou l’appartenance familiale, elles souhaitent des candidats de qualité, à la moralité sans tache et des candidats pour moderniser le pays et le faire avancer

La société mauricienne face à la crise des valeurs
Les mutations socio-économiques n’ont pas été sans influence sur la société mauricienne. « Il faut savoir qu’en 50 ans, Maurice est passée d’une économie de monoculture agricole à une économie fondée sur huit piliers de développement. Notre produit intérieur brut est passé de 100 dollars en 1968 à 10 000 dollars en 2016.  Ce bond industriel qui a vu la création de zones dédiées à travers le pays, a nécessité une mobilisation sans précédente d’hommes et de femmes », fait valoir Geerish Bucktowonsingh.

Cela signifie que nous sommes plus proches des machines et nous tendons à nous focaliser sur la productivité, les bonis de présence, les heures supplémentaires, et nous avons moins de temps pour notre famille. Nous avons fini par intérioriser l’idée qu’il faut toujours aller plus loin et plus vite, abandonnant en route les valeurs telles que ‘il faut travailler pour avoir son pain’. Résultat : nous sommes entrés dans une culture de ‘réjouissances’ et nous pensons que c’est cela le bonheur. 

Dépérissement de ces valeurs : qui sont les coupables ?
Il ne faut pas chercher des boucs émissaires, explique-t-il. Nous sommes en présence  d’un dysfonctionnement qui a modifié notre conception du bonheur. « Aujourd’hui, tout le monde veut s’agripper à toutes les occasions qui se présentent à eux. Le smarphone a remplacé les salles de cinéma, qui a cédé devant  Netflix qui met à notre portée une variété infinie de films, et à n’importe quelle heure.

De leur côté, Hollywood et Bollywood nous imposent leur vision du bonheur. Nous mangeons, marchons et portons les mêmes vêtements  que nos stars. Parfois nous nous demandons si les malheurs qui nous arrivent ne seraient pas les conséquences de certains films. »

Le juste équilibre entre la modernité et la culture
C’est le juste équilibre qu’il nous faut rechercher. « Je veux bien qu’on atteigne  une économie à revenus élevés mais encore faut-il qu’on s’assure de la qualité de vie de nos citoyens. Nous avons pu trouver une culture de vie commune à la diversité de notre population et notre richesse plurilinguistique impressionne les étrangers. C’est d’ailleurs là mon appréciation de voir la réforme dans notre système éducatif, qui permettra de former  des citoyens équilibrés et talentueux.

Il faut donner l’occasion à nos jeunes d’exploiter leurs talents, fussent-ils académiques, artistiques, sportifs ou techniques. Nous devons nous convaincre de cet adage : ‘Nobody is born to be a failure’. » Notre système doit mettre l’emphase sur  la formation psychologique et encourager la lecture. On pourrait rechercher le soutien des ONGs spécialisées pour enseigner la formation civique. Je pense que la génération de Mai-75, qui est âgée de plus de 60 ans aujourd’hui, peut partager son expérience  et sa sagesse à la nouvelle génération.  

À qui faire confiance…
Le pays possède de nombreux individus de qualité, déclare-il, il suffit de jeter un coup d’œil  à LinkedIn ou Facebook ou des blogs au titre de ‘Projet de société’ mettent de l’avant des opinions et idées très intéressantes. De nombreuses personnes et associations travaillent dans l’anonymat à la construction d’une Île Maurice moderne. « Lorsque j’étais Chairperson du MACOSS de 2013 à 2017, j’ai croisé des personnes de talents issues tant du secteur public que privé mais le système, tel qu’il est organisé, ne leur permettait d’exprimer leurs opinions ni d’être connus. Dans mon travail, je croise des diplomates mauriciens qui connaissent les défis auxquels nous sommes confrontés mais eux-aussi ne sont pas connus.»

L’individualisme et l’intérêt collectif
Il faudra arrêter de penser de manière égoïste, se centrer sur sa petite personne. Je l’ai dit plus haut, c’est la conséquence directe de notre système de marché qui a pris le dessus sur la notion du collectif.  Dans de nombreuses régions de Maurice, du Ward 1V à Sodnac, on voit des grandes résidences où il n’y a que les grands parents, les enfants n’étant pas rentrés de l’école. Parfois, des veuves vivent seules, des grands parents envoyés dans des couvents.

Pauvreté et perte des valeurs
« Pour la 15th World Day Against Death Penalty, je lisais un rapport qui démontrait que la peine de mort était intimement liée à la pauvreté. Les personnes qui étaient condamnées a mort ne pouvaient pas obtenir une justice équitable à cause de leurs conditions sociales et économiques. On peut aisément imaginer la frustration et la souffrance de ceux exclus d’une place au soleil à cause de leurs conditions. Si l’État, les ONG ou des individus ne leur tendent pas la main, ces personnes-là risquent de prendre des mauvaises voies. On sait comment certaines filles qui ont connu une grossesse prématurée, ou qui sont des orphelines ont été forcées à la prostitution et consommer des drogues. »

Vers une banalisation de ce type de délits…
« À ces crimes, fait observer Geerish Buc ktowonsingh, j’ajouterai les crimes passionnels. Dans des crimes passionnels, il apparait souvent que les coupables souffraient d’immaturité affective et émotionnelle. » D’autres délits du même genre ont pour facteur l’infidélité, voire un simple soupçon. La question qui mérite d’être posée est la suivante : le mariage est-il l’union entre deux personnes qui s’aiment ou un acte imposé par les parents ?

« Est-ce que l’amour est plus fort que le désir, ou l’inverse ? Le nombre de divorces est en croissance mais ce qui choque c’est le nombre de séparation durant la première année du mariage. Il est important que les couples soient préparés avant le mariage. Des organisations religieuses et ONG sont engagées dans cette formation.  Il faut noter que les cours d’éducation sexuelle ne font pas partie du cursus des écoles d’État. »