Faits de société : la pénible condition de vie des Rodriguais à Maurice

Par Fernando Thomas O commentaire
Joseph Guiillaume

Il y a deux semaines, le jeune Mac Denis, 18 ans, est mort électrocuté en portant secours à sa mère, qui venait de recevoir un choc électrique.

Les parents pleurent toujours la disparition de leur enfant, car ce dernier voulait à tout prix « donner un meilleur lendemain » à sa famille. Ces derniers, qui sont d’origine rodriguaise, squattaient jadis un terrain dans la région de résidence La Cure et venaient d’élire domicile dans un appartement de la NHDC. Dans qu’elles conditions vivent ces Rodriguais à Maurice ? Enquête.

Une mère célibataire avec trois enfants accepte de se mouiller sous le couvert de l’anonymat. Cette dernière, domiciliée dans la région de Batterie-Cassée, à Roche-Bois, confie qu’elle est à Maurice depuis son adolescence. Ses trois enfants, issus de différentes unions, sont tous nés à Maurice. « Avant de quitter sa terre natale, le Rodriguais a de bonnes manières, une habitude alimentaire saine, un style d’habillement et même une certaine courtoisie.

Mais avec le passage du temps, il se laisse facilement influencer par la façon de faire des Mauriciens. Il change graduellement sa manière de vivre. Le risque que les Rodriguais timorés adoptent les mauvaises habitudes des Mauriciens est présent. Ceux qui ont choisi une nouvelle vie doivent ainsi entrer dans les mœurs de la société mauricienne, dont les racines sont déjà brûlées. C’est ainsi qu’ils deviennent les pires des pires êtres humains qui soient », dit-elle d’un air convaincu.

Maurice, un eldorado

En général, souligne cette mère de famille, ce sont les jeunes Rodriguais qui « rêvent » de venir à Maurice. Du fait qu’ils perçoivent Maurice comme étant un eldorado. Il y a des opportunités d’emploi, un mode de vie différent et le pays offre divers moyens de distractions. Ces jeunes qui débarquent vont pour la plupart habiter chez un parent éloigné, ou encore, louent des maisonnettes, où ils apprennent à cohabiter. C’est parfois difficile, étant donné qu’ils sont livrés à eux-mêmes dans un pays en pleine modernisation. Certains souffrent de dépaysement…

« Cela a tendance à entraîner une série de problèmes, car certains sont bien souvent livrés à eux-mêmes lorsqu’ils font leurs premiers pas dans la société mauricienne. Ils ne font rien pour s’adapter. C’est ainsi qu’ils embrassent la culture mauricienne, délaissant ainsi le séga tambour, la confection des tourtes, la pêche, l’élevage et l’agriculture. Si certains viennent à Maurice pour étudier, d’autres déposent leurs valises pour chercher de l’emploi. C’est ainsi qu’ils collectionnent des petits boulots comme apprentis maçons, colporteurs, ou encore enflé-camions pour moins de Rs 600 la journée », indique l’habitante de Batterie-Cassée.

La forte concentration de Rodriguais

La plus forte concentration de Rodriguais domiciliés à Maurice se trouve dans les régions de Baie-du-Tombeau, Terre-Rouge et Roche-Bois. Il y a aussi de petites communautés de natifs de Rodrigues dans d’autres endroits du pays, notamment à Riche-Terre, Tranquebar, Résidence La-Cure, Résidence Anoska, Bambous, Coteau-Raffin ou encore La Gaulette. Ceux qui squattent des terres de l’état ou appartenant à d’autres particuliers habitent principalement dans des maisonnettes de deux à trois pièces, construites en tôles cannelées.

Chez certaines familles, les toilettes et autres salles de bain sont improvisées. Les voisins squatters s’entraident en ce qui est de la fourniture d’eau potable et de l’électricité.

La vie à « Longère-tôle »

Les clichés sont invrai-semblables à Longère-tôle, Baie-du-Tombeau, où vivent environ 250 familles de souche rodriguaise. Les bicoques ont été construites côte à côte et les sentiers d’un mètre de large sont jonchés de pierres. Si « chacun a son chez-soi », certaines maisonnettes sont raccordées aux fournitures d’eau et d’électricité, tandis que d’autres sont toujours dans l’attente d’avoir leur propre abonnement.

Joseph Maxo Guillaume, originaire du village de Petit-Gabriel, à Rodrigues, habite cette périphérie de la capitale depuis 27 ans. Il est père de cinq enfants et maçon de profession. Il raconte qu’il habite les lieux depuis 15 ans. Son logis comprend  deux pièces. « Ce n’est pas évident de vivre dans de telles conditions. Les maisonnettes sont toutes collées les unes contre les autres, il n’y a aucune intimité. Le manque de salubrité se voit d’emblée et il n’y a aucune distraction. Tout est une question d’habitude, mais le pire, c’est que nous serons bientôt obligés de vider les lieux, car ces terres abriteront un grand projet », fait ressortir ce père de famille.

Rencontrée en face de son « domicile » de deux pièces, Milana, une Rodriguaise mère de deux enfants, raconte qu’elle est à Maurice depuis 29 ans. Son époux, dit-elle, est également d’origine rodriguaise. La femme au foyer raconte qu’elle est arrivée à Maurice à l’âge de cinq ans. Son rêve, c’est de se trouver un logis convenable afin d’élever ses deux enfants de 9 et 14 ans.

Démarches vaines

« Dans le passé, j’ai entamé des démarches en vue d’obtenir une maison. On m’a dit que des maisonnettes neuves sont disponibles dans la région de Cottage, mais les autorités réclament un dépôt de Rs 40 000 à être effectué dans un délai de deux semaines. Je ne dispose pas d’un tel montant. Si seulement la somme pouvait être réduite de moitié. Cela me permettrait de la régler en tranches », dit-elle.

Tout comme Milana, il y aurait d’autres habitants de Longère-tôle qui auraient reçus la même proposition. Ils ne savent pas vers qui se tourner pour obtenir le montant réclamé par les autorités. « Je n’aurais jamais pensé que je me retrouverais dans une telle situation le jour où j’ai mis le pied à Maurice pour la première fois. Si seulement je pouvais rentrer à Rodrigues en compagnie de mon époux et de mes enfants. Mais le seul souci, c’est la rareté de l’emploi. Au moins à Maurice, on sait qu’on aura quelque chose à se mettre sous la dent, même si nous vivons dans une porcherie », conclut cette maman.

Christian Léopold : « Rodrigues va très mal »

Christian Léopold est l’un des députés à avoir mené des études dans les régions où les Rodriguais sont domiciliés à Maurice. Il cite quelques endroits : Batterie-Cassée, Résidence La-Cure, La Gaulette et Résidence-Anoska, à Curepipe… L’ancien député et PPS est d’avis que  l’exode s’explique par le manque d’infrastructures adéquates permettant l’épa-nouissement des jeunes Rodriguais.

« C’est navrant de constater que certains Rodriguais délaissent leur maison en dur pour aller vivre sous quelques feuilles de tôle cannelée à Maurice »

« Le problème à Rodrigues, c’est que la personne n’a pas le choix. C’est navrant de constater que certains Rodriguais délaissent leur maison en dur pour aller vivre sous quelques feuilles de tôle cannelée à Maurice. Tant que nous ne combattrons pas le monstre du chômage à Rodrigues, la situation ne va pas changer. Il y aura toujours 40 000 Rodriguais à Rodrigues et 70 000 à Maurice », déplore l’ancien élu. Ce dernier, rappelons-le, s’est « retiré temporairement » de la politique depuis janvier 2015.

Christian Léopold est d’avis que l’une des raisons contribuant à « l’exode des Rodriguais vers Maurice est la situation économique du pays ». « Rodrigues est économiquement en panne, si on ne prend pas de bonnes décisions ! C’est le désespoir total. Rodrigues va très mal. Ce n’est pas uniquement un problème qui concerne uniquement Rodrigues, mais également la République. La majorité des jeunes Rodriguais sont tous à Maurice. Ceux qui étudient à Maurice ne veulent pas rentrer. Le secteur privé rodriguais est toujours au stade embryonnaire. Ce n’est pas de gaité de cœur que  les Rodriguais décident de vivre dans des conditions déplorables à Maurice », ajoute-t-il.

L’ancien PPS souligne que « chacun doit assumer ses responsabilités, que ce soit au niveau de l’Assemblée régionale ou encore du gouvernement central. » Le gouvernement mauricien, souligne-t-il, est en train d’investir sur le continent africain, mais pourquoi pas à Rodrigues. « Le manque de volonté politique se sent à plein nez, mais le Rodriguais a également son rôle à jouer. Il doit être conscient que tout le monde doit mettre la main à la pâte quand il est question des choses majeures pour son pays », laisse entendre Christian Léopold.

Mais quelle est sa contribution pour l’avancement de Rodrigues ? « J’ai réintégré l’enseignement, car je veux réveiller la jeunesse. La voilà, ma contribution », précise-t-il.

Buisson Léopold, actuel député de Rodrigues : « Nous encourageons les Rodriguais à rentrer au bercail »

Le député de Rodrigues et secrétaire général de l’Organisation du peuple de Rodrigues, Buisson Léopold, se dit « attristé » par les conditions de vie de ses compatriotes. Le parlementaire est toutefois d’avis que « les députés du gouvernement mauricien ont leur rôle à jouer dans l’épanouissement des Rodriguais vivant à Maurice. »

Quel est le sentiment qui vous anime en sachant que vos compatriotes résident dans des situations déplorables ?
Je me demande ce qui a pu se passer dans la tête de ces gens pour qu’ils déposent leurs valises ici. Pourquoi s’infligent-ils autant de souffrance ? Pourtant, ces Rodriguais qui vivent dans des conditions précaires à Maurice ont tout pour réussir à Rodrigues. La plupart sont propriétaires terriens et certains possèdent même du bétail. La situation s’est empirée en raison des promesses qui ont été faites par les politiciens des gouvernements successifs. Ces derniers avaient donné l’assurance que Rodrigues était promis à un nouveau jour en cas d’élection. Le plus agaçant, c’est le fait que les noms de certains Rodriguais se trouvent sur la liste de la commission électorale. Je pense qu’à long terme, il faudrait une loi pour empêcher le « squatting illégal », car il y a eu une tolérance des gouvernements successifs.

Êtes-vous d’avis que le secteur de l’emploi est au point mort à Rodrigues ?
Il faut l’admettre, le secteur privé règne en maître à Rodrigues. Quelque part, c’est la raison pour laquelle le secteur de l’emploi est au point mort. Nous nous focalisons beaucoup plus sur l’entrepreneuriat. D’ailleurs, nous encourageons les gens à retourner vers la terre. Nous sommes en train de créer une atmosphère pour favoriser la création d’emplois. Il y aura des semences qui seront bientôt mises à disposition des planteurs et des incitations seront accordées aux éleveurs. Cette démarche portera ses fruits et c’est la raison pour laquelle nous encourageons les Rodriguais à rentrer au bercail.

Votre message aux Rodriguais dans l’attente d’un meilleur lendemain à Maurice ?
La jeune génération doit sortir des bidonvilles et aller dans des endroits décents de Maurice. Ils doivent également ne pas se laisser influencer par les mœurs mauriciennes et préserver leur mode de vie à la rodriguaise. Notre façon de vie est différente. Nous nous focalisons sur une approche communautaire et il faut que les jeunes Rodriguais valorisent cette attitude à Maurice.

1 546 Rodriguais domiciliés à Maurice

Les derniers statistiques révèlent que 1 546 Rodriguais, issus des diverses régions de Rodrigues, sont domiciliés à Maurice. Ce sont 862 hommes et 684 femmes. 91 autres Rodriguais sont domiciliés hors du territoire mauricien.

En 2015, la population rodriguaise était de 42 058, contre 41 788 en 2014. En 2015, le nombre de naissances était de 681, et celui de mortalités était de 251. Durant cette même période, il y a eu 161 mariages. Selon les estimations, la population passera à 43 197 d’ici 2020. à ce jour, 40 434 Rodriguais ont des titres de propriété.

Les déplacés

Lieux d’origine Nombre 
La Ferme  278
Maréchal  250
Saint-Gabriel  243
Baie-aux-Huîtres  294
Port-Mathurin  278
Grande-Montagne  203