Danse contemporaine : des artistes qui ne savent plus sur quel pied danser

Par Thierry Léon O commentaire

La consécration des frères Joseph aux derniers Jeux de la Francophonie est venue sortir la danse contemporaine de l’ombre. Mais à quoi sert une distinction internationale s’il n’y a pas une volonté politique de donner à cette discipline ses lettres de noblesse ?

CaJean-Renat Anamah : «L’État n’accorde pas de considération aux danseurs».

Ils ont dansé. Ils ont séduit. Et ils ont ramené la médaille d’or au pays. Cependant, les frères Mathieu et Samuel Joseph ont également beaucoup galéré. Cette galère continue de les suivre malgré leur victoire aux Jeux de la Francophonie, en Côte d’Ivoire, en juillet dernier.

La faute revient, selon Jean-Renat Anamah, danseur professionnel et pionnier de la danse contemporaine, à l’absence de curiosité des Mauriciens : « C’est malheureux, mais les Mauriciens ne sont pas curieux de savoir et surtout de faire l’effort de comprendre la danse contemporaine. C’est d’ailleurs pour cette raison que les gens ne se déplacent pas pour venir assister aux spectacles. »

Il ne passe pas par quatre chemins pour blâmer l’État : « Il ne faut pas se leurrer ! Il n’y a pas de politique culturelle dans ce pays, comme on veut le faire croire ! L’art n’est pas reconnu ici. Si c’était le cas, le gouvernement l’aurait introduit à l’école primaire pour que nos enfants soient exposés à plusieurs disciplines artistiques. Or, ce n’est pas le cas et cela me dérange quand le ministre de tutelle vient applaudir les frères Joseph, alors que son ministère leur a refusé l’accès au théâtre Serge Constantin pour leurs répétitions ! »

Égo au placard

Jason Louis estime que les chorégraphes doivent rendre cette danse plus accessible.

La danse contemporaine souffre aussi d’un autre mal, selon Jean-Renah : le communalisme. «  Comment voulez-vous mettre sur pied une création quand, avant même d’écrire le projet, vous devez penser à vos appartenances religieuse et ethnique. Où est donc passé l’art dans ce pays ? »

Pour Samuel Joseph, il est toujours difficile d’exploiter son talent pour la danse contemporaine. Et pour cause, l’espace et le public font défaut : «  J’ai beau, avec mon frère Mathieu, remporter la médaille d’or, mais à quoi cela nous sert-il vraiment quand on n’est pas reconnu dans notre propre pays  ? Quand, lors d’un spectacle, vos concitoyens vous traitent de fou, quand vous exécutez une danse contemporaine ? Et puis où est-ce qu’on peut faire de la danse contemporaine à Maurice, si ce n’est dans les hôtels, où le public est plus avant-gardiste ! »

Cependant pour Samuel, il est hors de question de rabaisser le niveau de la création pour permettre à un plus grand public de comprendre : « J’entends souvent les Mauriciens dire qu’ils ne comprennent rien à la danse contemporaine. C’est peut-être un fait ! Mais lors d’une création, je ne peux moi, niveler mon spectacle vers le bas. Je dois donner libre cours à mon inspiration, quitte à ne toucher les cœurs que d’une poignée d’initiés. »

Samuel et Mathieu Joseph.

Jason Louis, jeune chorégraphe est lui d’un avis contraire. Ce dernier estime qu’il est temps que les chorégraphes de danse contemporaine rangent leur ego aux placards : « À quoi me sert d’investir, mon temps et mon énergie dans un spectacle de danse, si d’avance je sais que mon public ne sera pas réceptif à mes messages et qu’il ne va rien comprendre ? Il faut à un moment donné être réaliste et monter des spectacles non pas pour sa satisfaction personnelle, mais pour son public. »

Et c’est justement, ce que Jason souhaite faire : « Je veux toucher la masse ! Je veux que les Mauriciens comprennent ce que je fais sur scène. C’est pour cette raison qu’il est important de l’initier à la danse contemporaine. Et comme il faut bien commencer à la base, je vais lui offrir cette base à travers des spectacles faciles à comprendre. »