Commission d’enquête sur la drogue : Sanjeev Teeluckdharry sur le gril

Par Cedric Ramasawmy, Thierry Laurent O commentaire
Le Deputy Speaker (deuxième à droite) accompagné de ses avocats.

Quatre-vingt-neuf « unsollicited visits » aux prisonniers, des appels téléphoniques et messages échangés à la prison, des conversations téléphoniques avec le détenu Rudolf Jean Jacques, alias Gro Derek, entres autres. Autant de faits que la commission d’enquête sur la drogue reproche à l’avocat Sanjeev Teeluckdharry. Il a été sommé, le jeudi 6 juillet, par le Chairman Paul Lam Shang Leen, de s’expliquer par écrit.

«Unfortunately for you, your phoned has been traced », a lancé d’emblée le président de la Commission au Deputy Speaker. C’était lors de la 255e audition de la Commission d’enquête sur la drogue, le jeudi 6 juillet. Le ton était donné dès le début de la séance et la tension était palpable. La tentative de l’avocat Sanjeev Teeluckdharry de solliciter l’intervention de la Cour Suprême pour contester sa convocation n’a pas porté ses fruits. L’ancien juge Paul Lam Shang Leen n’a pas bronché et lui a balancé des questions directes et précises. Le député était assisté d’un panel de conseillers légaux nommément Mes Rama Valayden, Nandraj Patten, Anoup Goodary et Yash Balgobin.

Paul Lam Shang Leen : Nous vous avons convoqué aujourd’hui Me Sanjeev Teeluckdharry… (Interruption).

Rama Valayden : Avant que nous poursuivions votre honneur, nous souhaitons vous dire que nous avons sollicité la Cour suprême. Nous demandons à la commission d’attendre jusqu’à lundi où la motion sera débattue.

PLSL : Jusqu’à présent, aucun ordre de la Cour Suprême ne nous a été envoyé pour interdire à la Commission de ne pas auditionner Me Teeluckdharry.

Sanjeev Teeluckdharry: J’aimerais savoir les motifs de cette convocation afin que je puisse répondre aux questions de la commission.

PLSL : Nous avons des informations sensibles que nous ne pouvons pas divulguer. Vous n’êtes pas un accusé. There is no charges against you. Mais nous savons que vous avez été en communication avec des prisonniers. Nous vous avons appelé pour vous donner l’occasion de vous expliquer.

R.V. : Monsieur le président… (Interruption)

PLSL : En tant qu’avocat (s’adressant à Me Rama Valayden), vous devez savoir c’est quoi une commission d’enquête.

R.V. : Ce n’est pas juste. Ce n’est pas correct. It goes on record.

S.T. : J’aimerais savoir les détails. Je suis un membre du barreau depuis 2001. J’ai eu plusieurs clients et j’ai visité plusieurs prisonniers.

PLSL : Nous savons tout cela.

S.T. : Nous, en tant qu’avocats, c’est notre devoir de défendre des clients.

PLSL : Lorsque nous convoquons une personne, c’est pour lui donner l’occasion de s’expliquer. C’est tout ! Nous travaillons en toute transparence. Malheureusement pour vous, votre cellulaire a été retracé. Comme avocat, si vous allez à l’encontre de la loi, vous devez donner des explications. Vous avez appelé à la prison. Nous avons votre relevé téléphonique détaillé.

S.T. : Puis-je avoir une copie de cette ‘alleged itemised bill’?

PLSL : This is not alleged. Nous l’avons ! Quel est votre numéro de portable ?

S.T. : 5751xxxx… Je n’ai qu’un numéro.

PLSL : Ce numéro… La Prison Squad a effectué des saisies et nous avons pu retracer votre numéro où vous étiez en contact avec le numéro 5852xxxx d’avril jusqu’à août 2015, une fois en 2016 et aussi une fois en 2014. Selon nos enquêteurs, le prisonnier en question est Rudolph Jean Jacques. Connaissez-vous le prisonnier ?

S.T. : Non, en 2015.

PLSL : Vous avez appelé un prisonnier. Le portable a été saisi par la suite et Rudolph Jean Jacques n’est pas votre client. Au total, il y a eu huit échanges téléphoniques. Parmi ces appels, vous l’avez appelé à six reprises. Nous avons également obtenu un autre numéro à la prison mais nous n’avons pas pu retracer le prisonnier.

R.V. : Pouvons-nous avoir l’heure et la date des appels Monsieur le président ?

S.T.: Je ne m’en souviens pas. Je dois vérifier le ‘visitors book’ de la prison de Beau-Bassin si une personne avait retenu mes services. Je reçois plusieurs appels de la prison. C’est difficile pour moi de connaître les appels depuis la prison.

PLSL : Ce n’est pas seulement des appels. Mais il y aussi des messages échangés. Le 24 juin, le prisonnier vous avait appelé pendant deux minutes. Le 11 août 2015, la personne vous avait  envoyé un message et vous lui avez répondu. C’est à vous de nous expliquer. Le 14 avril 2016, le détenu Jean Jacques vous avait appelé et vous avez parlé pendant quatre minutes.

S.T. : Ce sera difficile d’avoir ces renseignements avec l’opérateur téléphonique. Je me sers d’une carte SIM prépayée.

PLSL : Nous avons tout vérifié. Ne vous inquiétez pas. Au cas contraire nous ne vous aurions pas posé ces questions. Qui sont vos juniors ? Nous savons que Me Erikson Mooneapillay exerce comme votre junior. Nous savons que vous avez rendu visite à Peroomal Veeren alors qu’il avait déjà été condamné. Plusieurs avocats se rendent sans être sollicités.

S.T. : De juin à août 2015, j’ai défendu Peroomal Veeren. Il a été traduit en justice devant plusieurs tribunaux.

PLSL : Nous savons qui sont ceux qui visitent les prisonniers. Mais vos visites étaient ‘unsollicited’.

S.T. : Ce sont les proches qui sollicitent mes services. Cela peut être pour une révision de la sentence ou pour être graciés.

PLSL : Me Teeluckdharry écoutez-moi…

S.L : Comme avocat, mes services…

PLSL : Très bien.

S.T. : C’est sa mère qui avait sollicité mes services…

PLSL : Me Teeluckdharry pourquoi êtes-vous si pressé ?

S.T. : Permettez-moi de vous répondre…

PLSL : Oui, la question était sur les ‘unsollicited visits’

S.T. : Les visites n’étaient pas ‘unsollicited’

R.V. : Si vous me permettez, écoutez-moi.

PLSL : Vous écouter maintenant? Si vous voulez changer les procédures de la commission…

S.T. : Monsieur le président…

R.V : Il est sous pression (faisant référence à Me Teeluckdharry). It’s Peroomal Veeren sickness!

PLSL : Soyez calme Me Teeluckdharry. Nous ne sommes pas agressifs, pourquoi avez-vous peur ? Voulez-vous prendre une pause? Take a break. Rafraîchissez-le (s'adressant à Me Valayden).

Pause de dix minutes. À la reprise Me Teeluckdharry est interrogé sur des ‘black phones ‘.

PLSL : Nous n’avons aucun problème si vous rendez visite aux prisonniers en respectant les procédures. Mais certains utilisent les ‘black phones’. Ce sont des téléphones qui appartenaient à des personnes qui sont mortes ou des étrangers qui ont déjà regagné leur pays. Je vous citerai des noms.

S.T. : Oui, votre honneur

PLSL : Connaissez-vous un dénommé Hassen ? Rudolph Jean Jacques ? Stokolm ? Harel Philippe ? Christoper Kabinda ? Siddick Islam ? David Harte ? Soyez prudent avec ce que vous répondrez. Dans certains cas, des tierces personnes ont payé des avocats.

S.T. : Je ne reçois jamais d’argent d’une tierce personne. Si j’ai des doutes sur l’origine de l’argent, la police entre en jeu.

PLSL : En une journée vous avez rendu visite à huit prisonniers. Dookit, Peroomal Veeren, Kabinda, Chuckory, Mike Colley, Jean Antoine Calou entre autres. Comment ont-ils sollicité vos services?  Est-ce par le service ‘welfare’ de la prison ? Ces prisonniers ne sont pas dans les mêmes blocks de la prison. Comment se fait-il qu’ils voulaient tous vous voir ? Il y avait aussi Siddick Islam, Alain Emilien, alias Very Good, James Kanamanje, entre autres.

S.T. :  C’est exact votre honneur…

PLSL : Le problème, vous les avez rencontrés et nous avons obtenu des renseignements que des cartes SIM ont été échangées. Comment ? Avez-vous donné une telle facilité et une opportunité à échanger les cartes SIM ? Qui vous a payé pour Peroomal Veeren ?

S.T. : Sa mère.

PLSL : Nous savons qui est sa mère et quelle est sa profession. Où avait-elle eu cet argent pour vous payer ? Je vous donne 15 jours pour nous donner tous les détails de vos visites, vos paiements reçus et les appels échangés.

R.V. : Votre honneur, nous souhaiterions avoir un mois.

PLSL : D’accord, prenez un mois.

Quand Lam Shang Leen recadre le panel légal du Deputy Speaker

L’ancien juge Paul Lam Shang Leen n’a nullement fléchi face à l’armada légale déployée par le Deputy Speaker, Sanjeev Teeluckdharry, lors de son audition devant la commission d’enquête sur la drogue. Ce dernier qui a fait le déplacement en présence de Rama Valayden, Nadarajen Patten, Nadarajen Patten et d’autres juniors, avait visiblement décidé d’adopter une stratégie visant à repousser sa convocation.

C’est donc dans cette logique que Rama Valayden a, au tout début de l'audition, fait une requête au président de la commission d’enquête pour qu’on clarifie les faits qui sont reprochés à son client. Rama Valayden, a aussi fait ressortir que le Deputy Speaker a logé une motion en Cour suprême, car il souhaite que la commission divulgue les documents sur ses liens présumés avec les trafiquants de drogue.

Paul Lam Shang Leen fera dans un premier temps comprendre à l’avocat que son client a été informé de sa convocation depuis plusieurs jours et a aussi mis en avant le fait que la Cour suprême n’a encore émis aucun avis sur la motion déposée. Paul Lam Shang Leen n’a pas non plus manqué de hausser le ton en lançant à Rama Valayden, qu’il n’est pas autorisé à interrompre cette audition. « Je me mettrai debout autant de fois que je le souhaite », a alors contre attaqué Rama Valayden.

Cette audition, a aussi été marquée par un commentaire lancé par le Deputy Speaker. « Cette commission est en train de jeter de la boue ». Une remarque nullement appréciée par Sam Lauthan, qui siège lui aussi sur cette commission. « Je ne vais pas vous demander de retirer vos propos. Mais en tant que gentleman j’attends que vous le fassiez. Je vous fais remarquer que cette commission, a été instituée par le président de la République sous les directives de votre gouvernement », a-t-il lancé. Malgré les hostilités affichées en début de séance, la commission d’enquête a, au final, accédé à la requête de Sanjeev Teeluckdharry. Ce dernier sera autorisé à prendre connaissance des faits qui lui sont reprochés et retournera devant la commission dans un mois.

Me Sanjeev Teeluckdharry : « Je n’ai aucune raison d’avoir peur »

Lors d’un point de presse tenu après l’audition, l’homme de loi affirme qu’il n’a rien à craindre. « Nous avons un mois pour convaincre et nous le ferons. Je n’ai aucune raison d’avoir peur de la Commission d’enquête sur la drogue. J’ai fait mon travail en toute honnêteté et intégrité. Je me suis rendu à la Commission en tant que citoyen et avocat. La politique n’a rien à voir avec cela. »