Cédric de Spéville, président de Business Mauritius : «Rien ne doit entraver la poursuite des réformes structurelles»

Par Kamlesh Bhuckory O commentaire
Cédric de Spéville

Dans son premier entretien après avoir accédé au poste de président de Business Mauritius, Cédric de Spéville affiche son optimisme pour l’économie en 2018. Cependant, selon lui, on ne peut perdre de vue la nécessité d’exécuter les réformes structurelles.

Le salaire minimal est-il un mal pour un bien ?
Le principe du salaire minimal est un bien et permet d’aborder la question des salaires de ceux au bas de l'échelle. C’est un des éléments qui permettra de combattre la pauvreté et nous soutenons les recommandations du National Wage Consultative Council (NWCC). Il faut toutefois une politique cohérente de détermination des salaires et l’application du salaire minimum doit être considérée dans sa globalité. La capacité à payer diffère d'un secteur à un autre et, dans chaque secteur, elle diffère d’une compagnie à une autre.

Certaines entreprises seront en mesure de payer des salaires plus élevés que ce qui est recommandé, tandis que d'autres ne le seront pas, ce qui les rendra alors excessivement vulnérables. Il faut donc regarder cet exercice dans sa globalité. Il est essentiel de revoir le National Remuneration Board et de se pencher, non seulement sur la compensation salariale, mais aussi sur d'autres questions liées à l’emploi afin de renforcer le dialogue social et la paix industrielle.

En une semaine, le poids salarial a augmenté avec la compensation et le salaire minimal. Est-ce justifié ? Est-ce que les grandes entreprises sont disposées à jouer le jeu ?
Les concertations durent depuis presque un an. Ce processus a été particulièrement instructif et intéressant. Suite à un dialogue constructif, Business Mauritius soutient le rapport du NWCC. Toutes les entreprises qui en ont les moyens sont prêtes à jouer le jeu. Mais je tiens à souligner qu’il est important de conserver nos objectifs de compétitivité, car dans le cas contraire, tout le monde y perd. Le dialogue social et la transparence sont fondamentaux.

La situation politique prévalant dans le pays est-elle favorable au développement, tenant compte de la prochaine élection partielle ?
Soyons clairs. Rien ne doit entraver la poursuite des réformes structurelles qui sont en cours et ce sont ces dossiers qu’il faut suivre de près en 2018.

Il est essentiel de revoir le National Remuneration Board sur la compensation salariale

Qu’est-ce qui a changé, selon vous, avec l’arrivée du nouveau Premier ministre ?
Les dossiers de fond sont toujours sur la table et, bien que la feuille de route soit claire, il faut à présent agir pour que l’ensemble des dispositifs soit mis en œuvre. Le Premier ministre a la lourde tâche d’avoir une équipe opérationnelle qui applique les réformes sur le terrain.

L’année 2017 tire à sa fin. Est-ce que le pari est tenu en ce qui concerne la croissance et les réalisations ?
Le pari est à moitié tenu. La croissance du Produit intérieur brut va se situer autour de 3,8 % pour 2017. Elle est donc supérieure à celle de l'an dernier. Mais elle reste inférieure à 4 %, objectif que nous nous sommes fixés pour l'année 2017. La tendance est cependant à la hausse au cours des trois dernières années.  Cela mérite d’être souligné.

Qu'est-ce qui empêche la machine de se relancer ?
Concrètement, nous avons des faiblesses à plusieurs niveaux que nous devons pallier rapidement. D’abord, des faiblesses structurelles telles que la réglementation, l’inadéquation des compétences ou encore un système éducatif qui n’a su s’adapter aux besoins actuels. Il y a aussi des faiblesses sectorielles dans diverses industries. Je pense ici aux secteurs manufacturier et de l’exportation, ainsi qu’aux technologies de l’information et de la communication où les infrastructures sont inadéquates. Finalement, un renforcement de nos infrastructures publiques – portuaires et routières, entre autres – est essentiel.

Techniquement, pour une croissance autour de 5 %, Maurice a besoin d’un taux d’investissements supérieur à celui que nous avons actuellement. Le taux d'investissements, chiffré à 17,4 % pour 2017, reste notre principal problème. Nous avons besoin d'un taux d'investissements d'environ 25 %, avec une part du secteur privé allant jusqu'à 80 % des investissements totaux, au lieu du niveau actuel qui plafonne autour de 74 %. Maurice doit donc consolider sa croissance en mettant en place des réformes de fond pour un développement plus équilibré et inclusif.

En votre capacité de CEO du groupe Eclosia et président de Business Mauritius, comment voyez-vous l’année 2018 en termes de croissance ?
Je pense que nous irons vers une croissance du PIB d’environ 4 %. Mais cette croissance est tributaire de beaucoup de facteurs, incluant la relance des grands travaux publics par l’État. Il faut que l’investissement du secteur des affaires augmente. Il est crucial que l’État joue pleinement son rôle concernant les projets d’infrastructures publiques.

Quels seront les moteurs de croissance en 2018 ?
Je suis optimiste pour 2018. Je suis confiant que l'investissement sera boosté et que certains secteurs poursuivront leur croissance, notamment la construction et les infrastructures. La tendance actuelle montre que le tourisme maintiendra son élan. Et, là, il faut noter que si le tourisme marche bien en ce moment, c'est en grande partie grâce aux mesures qui ont été prises pour améliorer l’accès aérien. Les autres secteurs en difficulté devraient bénéficier de mesures adaptées, incluant des réformes structurelles de fond quand il le faut. Je suis aussi convaincu qu’il pourrait y avoir une percée non-négligeable au niveau du secteur de l’énergie, maintenant que l’Utility Regulatory Authority est pleinement opérationnelle. Cela devrait amener des investissements intéressants, notamment dans les énergies renouvelables.

L’économie repose sur la consommation. Est-ce que la tendance est à la hausse en ligne avec la croissance du pays ?
La croissance dépend non seulement de la consommation mais aussi de l'investissement. Avant de consommer, il faut créer de l’activité, donc produire. Selon nos indications, le taux d’investissements pourrait passer à presque 19 % en 2018.

Maurice a gagné 24 places dans le classement Ease of Doing Business. Pouvons-nous mieux faire ?
Nous devons faire mieux et nous devons être plus performants. En tant qu’économie (dans la catégorie de) upper middle income, il est essentiel d’améliorer le classement de Maurice. La facilitation des affaires reste une priorité pour nous. La Business Facilitation Act 2017 a été gazetted en mai dernier et nous continuons à travailler en étroite collaboration avec le ministère des Finances et du Développement économique ainsi qu’avec le Board of Investment pour l’application des différentes mesures. 

Notre île doit être plus performante dans les domaines suivants : l’accès au crédit et l’accès aux utilitiés publiques. Malgré le fait que les lois du travail ne sont pas comptabilisées dans la facilitation des affaires, la mention est faite. Maurice devra améliorer son cadre régulateur vis-à-vis du marché du travail.