Bombe à retardement

Par Eric Ng Ping Cheun O commentaire

On n’entend plus parler du comité technique sur la réforme de pension. Un dialogue de sourds s’est installé entre le gouvernement, le patronat et les syndicats. Tous savent pourtant que le système public de retraite est une véritable bombe à retardement. Une absence de réforme de celui-ci, dans un contexte de vieillissement rapide de la population, va considérablement alourdir les déficits publics. Enormes sont les implications pour l’économie : une éventuelle hausse d’impôts pénalisera l’investissement et l’emploi.

Gardons-nous d’abord de faire du malthusianisme à l’envers : une baisse de population d’un pays n’est pas une catastrophe économique.Certaines extrapolations démographiques paraissent ridicules, comme celle de la Chambre de commerce et d’industrie qui prévoit une population mauricienne réduite à 800 000 habitants d’ici à 2100. Même son de cloche dans une étude du Fonds monétaire international (FMI) sous le titre Pension Reforms in Mauritius :
« The total population is expected to peak at about 1.3 million in the next decade, and decline to 0.9 million by 2100 - a 30 percent reduction. » Quoi qu’il en soit, la relation causale entre croissance économique et changement démographique est plus complexe qu’on ne le croit.

Si la population est décimée par une guerre, alors oui, l’économie en souffrira, car le capital productif est lui aussi détruit. Mais si la population diminue de manière naturelle tandis que les actifs, incluant les terres arables, demeurent intacts, on aura plus de ressources par personne. La peste noire au 14ème siècle est reconnue d’avoir favorisé le décollage économique de l’Europe de l’Ouest. L’histoire démontre qu’avec la croissance économique, les gens deviennent riches et font moins d’enfants, mais qu’en situation de déclin économique, ils considèrent les enfants comme un filet de protection, ne pouvant se fier à l’Etat-providence. Ainsi donc, si l’économie ne croît pas, le problème démographique se résoudra de lui-même…

L’île Maurice est toujours dans une expansion économique, et ce, depuis 1984. Dans cette période des trente glorieuses, le nombre de femmes en âge de procréer a diminué, ce qui a résulté en moins de naissances. Le taux de fécondité a chuté à 1,4 naissances par femme en 2016, contre 2,4 en 1992, tandis que le taux brut de natalité par millier d’habitants a reculé à 10,4 naissances vivantes l’année dernière.

Dès lors, il paraît opportun pour l’Etat d’accorder des incitations fiscales aux familles pour avoir plus d’enfants. Le budget de 2017-2018 a introduit un nouveau seuil d’exemption d’impôt sur le revenu pour les contribuables qui ont quatre personnes dépendantes. Mais pour être logique avec une politique familiale efficace, la plus forte hausse du seuil d’exemption fiscale (Rs 45 000) aurait dû être accordée à ceux ayant le moins de personnes dépendantes. Un couple avec un enfant acceptera plus facilement qu’un couple ayant trois enfants d’en faire un autre !

Les Rs 10 000 additionnelles d’exemption qu’obtiennent les contribuables avec deux personnes dépendantes sont largement insuffisantes pour couvrir le coût d'opportunité que représente, pour les femmes, l'abandon de leur travail pour se consacrer à leurs enfants. Le problème se corse avec la nouvelle taxe de solidarité sur les hauts revenus, en l’occurrence pour ceux qui devraient être encouragés à produire des enfants, vus comme un bien de luxe. Pénaliser fiscalement ces cadres supérieurs accentue le refus de l’enfant, qui traduit un manque de confiance dans l’économie.

Notion différente de la décroissance démographique, le vieillissement de la population est l’effet combiné de la baisse de la fécondité et de l’allongement de la durée de vie. En raison du progrès de la médecine et d’un meilleur niveau de vie, les Mauriciens vivent plus longtemps, l’espérance de vie étant aujourd’hui de 71,3 ans pour les hommes et de 77,9 ans pour les femmes. L’âge médian de la population est passé de 18 ans en 1962 à 35,7 ans en 2016. De 4,6 actifs (15-59 ans) pour 1 retraité (60 ans et plus) en 2014, le pensioner-support ratio baisserait à 1,6 en 2054.

Il faut toutefois préciser que l’âge légal à la retraite sera de 65 ans après juin 2018. Il est aberrant que l’Etat continue de donner la pension de vieillesse aux 60-64 ans. C’est une anomalie d’être salarié et retraité en même temps ! Une mesure transitoire pour la rectifier serait d’accorder cette pension seulement à ceux de cette tranche d’âge qui ne sont pas sur une liste de paie. Sinon, ce système par répartition (les actifs payent pour les retraités), qui coûte Rs 14 milliards par an, est explosif.

C’est tout le système public de retraite qu’il faudra réformer pour qu’il soit financièrement soutenable. Le FMI pencherait pour une réforme paramétrique, sachant que les montants des pensions dépendent d’un certain nombre de paramètres : l’âge de la retraite, le déroulement de la carrière, le nombre d’années de cotisation et le revenu qui sert de base au calcul des pensions. Or un simple ajustement des paramètres rendra la transition longue et difficile. Il y a de plus en plus de retraités et de moins en moins de cotisants, les jeunes entrent tard en activité, et un quart des 16-24 ans sont au chômage.

Les réformes peuvent être graduelles, mais doivent être significatives. Une réforme systémique aboutissant à un système par capitalisation inspirera plus de confiance en l’avenir. Ici, l’argent des cotisations alimente un compte personnel du futur retraité qui charge un fonds de pension, une société d’assurance ou une banque de le faire fructifier. La capitalisation n’est pas aléatoire, car le lissage des rendements financiers sur une très longue période est acquis. Les plus à risque sont les acquis sociaux.