Anwar Joonas : «Les investissements de l’État dans les grands travaux sont indispensables pour l’économie»

Par Pradeep Daby O commentaire
Anwar Joonas

Anwar Joonas, CEO de Joonas Co Ltd, ancien président de la MEF et président de Business Mauritius CSR Fund, estime que la croissance à 4 % est possible en investissant dans l’ agro-industrie, la Blue Ocean Economy et le secteur financier et légal, entre autres. Mais, nuance-t-il, ces ambitions doivent être accompagnées d’une rationalisation des dépenses de l’État et des nominations méritocratiques.

Quel sera l’impact de la baisse du taux d’intérêt décidée par la Banque de Maurice ?
Je pense qu’il faut envisager cette décision avec réalisme. On ne va pas gagner sur tous les tableaux. Certes, il se pourrait qu’elle impacte négativement sur l’épargne en banque, mais en même temps, il faut souhaiter que le gouvernement et les services financiers encouragent les Mauriciens à trouver d’autres placements, comme les fonds d’investissements. La baisse du repo rate va aussi permettre aux Mauriciens d’emprunter davantage aux banques, pour leur permettre de financer des projets de construction ou encore dans le secteur des Petites et moyennes entreprises.

Dans quelle mesure une roupie forte aide-t-elle, ou non, notre économie ?
Un taux de change favorable encourage les importateurs, et on devrait assister à une baisse des prix, favorable aux clients. Mais à l’importation, il y aura certes une incidence sur notre déficit commercial. Cela affectera tous les secteurs, car il y a aussi des facteurs qui sont hors de notre contrôle.

Existe-t-il un lobby constitué d’exportateurs, comme le soutiennent les associations de consommateurs ?
Pas à ma connaissance.

Selon les économistes, une croissance à moins de 4 % ne laisse par une trop grande marge à l’État afin de réaliser ses gros projets. Comment, selon vous, pourrait-on arriver à atteindre le cap des 4 % ?
On a déjà identifié les différents piliers de développement. D’abord, dans le secteur du tourisme, nous avons pris la bonne décision d’ouvrir notre espace aérien et encourager plus de visiteurs. Durant les trois prochaines années, ce secteur connaîtra vraisemblablement une croissance de 12 %. Dans l’Education Hub, la Médine Smart City a pris les devants pour développer à fond ce secteur. Il faudra inviter d’autres universités étrangères à Maurice, afin d’attirer des étudiants étrangers, de même que les professeurs et les autres catégories de personnels pour l’épanouissement de ce secteur. Nous verrons, dans le même temps, leurs familles venir passer leurs vacances à Maurice. Il faut aussi citer le centre financier et légal, où Maurice a déjà établi une législation adéquate. Il reste à encourager et à augmenter le nombre de nos jeunes dans ces métiers au sein des firmes de droit et de comptabilité, sans oublier les perspectives très positives dans l’arbitrage international.

Il faut lancer la Blue Ocean Economy, avec le soutien des pays comme le Japon et le Taiwan, qui possèdent l’expertise en la matière. Je pense, enfin, au secteur agriculture, qui doit se réinventer pour devenir  une industrie agro-alimentaire, grâce à la transformation. Dans le passé, il y avait les Young Farmers à Maurice, cet exemple doit être remise en s’appuyant sur l’Agricultural Marketing Board, qui doit accroître la capacité de ses chambres frigorifiées et offrir d’autres services. Mais le fer de lance de cette industrie-alimentaire, que j’appelle de mes vœux, doit reposer sur un solide et durable partenariat privé-public.

Il faudrait exercer une meilleure gestion de nos dispensaires car, ici aussi, il y a un énorme gaspillage de médicaments.»

L’endettement du secteur privé est estimé trop élevé, à tel point que celui-ci demande l’intervention de l’État...
Je ne crois pas à un surendettement du secteur privé. Il existe déjà un dialogue constructif entre le secteur privé et l’État, ce dernier remplissant son rôle de facilitateur alors que le privé investisse. Il faut que cette synergie se poursuive.

L’endettement de l’État reste aussi un sujet de préoccupation majeure. Est-ce que vous estimez que l’État doit diminuer ses dépenses ?
Non, aussi longtemps qu’elles correspondent à une réelle attente et participent au développement du pays. Je pense que les investissements de l’État dans les grands travaux sont indispensables pour l’économie à tous les niveaux. Par ailleurs, l’État n’est pas le seul à financer ces projets, le Metro Express verra la participation du secteur privé indien. À Maurice déjà, d’autres gros projets ont la collaboration du secteur privé. Tant que ces projets ont un sens et que leurs financements restent rationnels et bien maîtrisés, il n’y aucune raison de s’alarmer sur la dette publique. Par exemple, il faut davantage d’infrastructures routières, qui, d’abord, génèrent des emplois et impliquent le recours à des sociétés privées, mais ensuite, plus de routes permettent une meilleure fluidité du trafic, indispensable à l’industrie touristique et dans les milieux des affaires. Mais, en amont, il faut réduire la lenteur administrative, éliminer les ingérences politiques dans les recrutements pour privilégier la méritocratie

Concernant l’emploi, certaines voix sont en faveur de la réduction de la main-d’œuvre étrangère afin de favoriser les Mauriciens. Qu’en pensez-vous ?
On est déjà confronté à une pénurie de main-d’œuvre, en particulier des travailleurs manuels, dans différents secteurs de notre économie. Les employeurs mauriciens, eux, souhaitent privilégier l’embauche des Mauriciens, mais l’indisponibilité  de ces derniers les force à recruter des étrangers. Mais c’est aussi bien d’avoir deux types de travailleurs, car en cas d’absence, le travail ne risque pas d’en pâtir. Je crois aussi que dans le secteur manufacturier, le travail des étrangers permet de combler les heures impaires, auxquelles les Mauriciens ont du mal à s’adapter.

Le gouvernement s’est prononcé en faveur d’un principe d’un salaire minimal. Quel serait son impact sur l’emploi, la création des emplois et la structure des salaires dans les entreprises ?
Il existe déjà un comité national qui travaille sur ce dossier. Il faut savoir qu’il existe une trentaine de Remuneration Orders (RO)  avec des minima spécifiques pour chaque secteur et qui protègent leurs salariés. Ces RO ont déjà installé la confiance et la stabilité. Je ne pense pas que l’alignement sur un seul taux de minima sera bénéfique, surtout dans des entreprises tournées vers l’exportation, où cela peut s’avérer problématique. Dans la mesure où chaque secteur possède ses spécificités, il est plus sensé de laisser la place à la flexibilité, permettant la mobilité des salariés lorsqu’ils cherchent leurs avantages ailleurs.

Quels sont, selon vous, les grands défis auxquels l’économie de Maurice reste confrontée ?
Ils sont nombreux. Il faut rétablir la loi, l’ordre, la discipline, le respect des codes de la route. Le gouvernement doit protéger l’environnement et consolider le développement durable. À cela, le gouvernement doit revoir le paiement de la pension pour l’étendre à 65 ans, de même que la gratuité du transport des étudiants et des retraités. Il est nécessaire de rationaliser ce système pour mettre fin aux abus. Il faudrait aussi exercer une meilleure gestion de nos dispensaires, car ici aussi, il y a un énorme gaspillage de médicaments.