Analyse : le planificateur central

Par Eric Ng Ping Cheun O commentaire
Éric Ng

Dans un récent article de presse, le conseiller spécial du Premier ministre, Gérard Sanspeur, se demande « si l’économie n’est pas une chose trop complexe pour être laissée aux économistes ».

L’économie n’est certainement pas simple, tant elle est imbriquée d’interrelations et d’interactions humaines. Ainsi, on peut aussi s’interroger si l’économie n’est pas une chose trop complexe pour être laissée à celui qui dirigera l’Economic Development Board (EDB). Qu’est-ce que cette personne du haut de sa tour d’ivoire pourra bien connaître que les entrepreneurs au contact de la réalité économique ne savent pas ?

Soulignant que « l’EDB bénéficiera d’une large gamme de spécialisations, dont la planification économique », M. Sanspeur précise que « l’EDB sera l’agence centrale en matière de coordination de la planification du développement ». Clairement donc, l’EDB agira comme le planificateur central. Ce dirigisme économique ravive de vieux souvenirs de la planification indicative à la française, voire de la planification soviétique. Toutes les deux expériences ont lamentablement failli. Comment ce qui a échoué ailleurs va réussir à Maurice ?

Certes, Singapour a un bureau de développement économique, mais il n’est pas en charge de la stratégie économique du pays, laquelle est pilotée par le gouvernement sur la base d’une large consultation publique. Ce serait une erreur de croire que seules les grandes entreprises peuvent savoir ce qui est bon pour l’industrie mauricienne. Les petites et moyennes entreprises ont aussi leur mot à dire, puisqu’elles contribuent beaucoup à la production nationale.

De l’EDB, M. Sanspeur dit s’attendre de « l’inédit remplaçant l’obsolète, le dépassé et le poussiéreux » pour sortir des sentiers battus. L’ironie, c’est qu’il n’y a rien d’innovant avec ce concept désuet qu’est la planification économique. Les économies de marché, comme les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, le Japon et l’Allemagne, se sont passées fort bien de toute planification, précisément parce que le plan est l’antinomie du marché. On parle là de plan centralisé, qui se substitue aux agents économiques décentralisés dont est constitué le marché.

Le plan centralisé n’est pas un plan individuel. Tout individu planifie, qu’il soit un producteur, un consommateur, un épargnant ou un investisseur, et c’est ainsi que fonctionne une économie de marché. Il convient de choisir le mécanisme qui coordonne efficacement les millions de plans individuels. La coordination ne peut se faire de façon rigide par le plan centralisé, mais de manière souple par le marché, celui-ci étant impersonnel et mieux à même d’arbitrer entre des intérêts opposés. La planification par l’Etat est un acte politique qui fixe arbitrairement les objectifs de production et la dotation des entreprises en facteurs de production.

La question, comme posée par Ronald Coase, n’est donc pas de savoir s’il faut ou non planifier, mais de déterminer l’échelle de la planification. Lénine voulait gérer le système économique de la Russie comme une grande usine. Or, répond le prix Nobel d’économie de 1991, on peut planifier une firme, mais pas une économie. La raison est qu’un contrat d’emploi est différent d’un contrat de marché qui, lui, doit spécifier les termes de l’échange comme le prix, la quantité et la qualité. Pour minimiser les coûts de transaction, une entreprise doit avoir une direction centralisée.

Les hommes de l’Etat prétendent avoir la science du futur pour savoir quelles activités économiques doivent être développées. Or, même s’il intègre des Big Data à des modèles prévisionnels très sophistiqués, le planificateur central sera incapable de traiter ce que l’économiste Ludwig Lachmann appelle « l’incertitude radicale », soit le fait que rien ne peut se modéliser en raison de la complexité des processus qui aboutissent aux choix économiques.

Les individus décident dans des circonstances propres à chacun et suivant leurs valeurs subjectives et leurs anticipations personnelles. Les informations pertinentes au succès d’une action entrepreneuriale sont si dispersées parmi une multitude d’acteurs économiques que même un ordinateur central ne pourra les rassembler pour les répartir. C’est par le marché et la liberté des prix, et non grâce au plan centralisé, qu’un entrepreneur peut obtenir et comprendre avant tous les autres une information contextuelle et tacite, et c’est cette antériorité d’information qui l’incite à innover. C’est l’entrepreneur lui-même qui est l’observateur attentif du marché, qui analyse ses tendances, qui s’y adapte et qui découvre des opportunités pour créer de nouveaux biens ou services.

On rétorque que le marché ne concerne que le court terme, et qu’il revient aux autorités publiques de définir les orientations sur le long terme. En vérité, les myopes en matière d’économie, ce sont les gouvernants qui ont les yeux rivés sur les prochaines échéances électorales. Mais ils pensent être dotés d’un pouvoir divinatoire pour prévoir l’avenir.

De même, à trop se croire omniscients, à trop se prendre pour des experts en tout, les technocrates à la tête des grandes administrations publiques deviennent omnipotents au point de mépriser le peuple. En fait, ils ne peuvent pas être aussi clairvoyants que les entrepreneurs. Tout ce qu’ils savent faire, c’est de flatter l’ego des ministres avec de vastes chantiers comme le Metro Express.

Voilà un projet qui bercera la population des illusions d’un développement planifié. C’est le propre d’une économie centralisée que d’imposer le bon vouloir du gouvernement sur les citoyens. Et rejeter sur les générations futures le poids des erreurs commises aujourd’hui, c’est le procédé du planificateur central.