[Vidéo] Ahmed Parkar : «Nous devons être une économie exportatrice»

By Ronnie Antoine O commentaire
Ahmed Parkar

Le patron de Star Knitwear estime qu’il faut un plan d’ensemble pour une économie orientée vers l’exportation pour que le pays franchisse un palier.

Les consultations pré-budgétaires ont démarré. Quels sont les attentes et les demandes du secteur manufacturier ?
Il nous faut d’abord établir où nous sommes en tant que secteur. Je viens de lire, vendredi, que Warren Buffet estime que le traditionnal retail est en phase terminale. Cela va affecter tout le monde dans la manufacture à Maurice. Il y différents aspects à considérer quand il y a des consultations avec le gouvernement. Il y a les obstacles qui existent sur le plan local et les besoins qui émergent qui ajouteront de la valeur à notre production. L’obstacle majeur, c’est le coût de production en l’absence d’une stratégie. Le problème, c’est qu’il faut définir une vision pour le pays. Si on ne commence pas avec l’éducation, le pays ne va pas évoluer. Nous avons beaucoup d’atouts, comme l’économie bleue. On en parle beaucoup, mais on ne voit pas vraiment de solutions. Il faut trouver des fonds pour la recherche dans ce secteur et des solutions à long terme. Cette interview que vous faites, cela fait 10 ans qu’on fait la même…

Les problèmes d’il y a 10 ans n’ont donc pas été résolus?
On parle encore de chômage, de skills mismatch, d’investissement, de problème de confiance. Une personne, ou même un gouvernement ne peut résoudre ces problèmes. C’est un état d’esprit qu’il faut créer. Il faut avoir cette vision comme un peuple.

Vous parlez d’une planification sur 40, 50 ans, à l’instar de ce que fait le Singapour ?
Le Singapour a pris la décision un peu abrupte de ne plus faire de textile. Mais ils ont déjà une stratégie de transition. Notre problème, c’est que nous prenons une décision sans planification. Tout ce que nous faisons est lié. Si nous décidons de monter en gamme, il nous faut avoir les infrastructures et les soft skills. Pour avoir une valeur ajoutée dans le textile, il faut des designers et techniciens mauriciens qui puissent faire ce travail. Sinon, il faut des étrangers. Mais combien d’étrangers voudront venir travailler dans un pays où le textile n’est pas dans une situation forte ?

Le gros problème, c’est le speed-to-market. Nous sommes loin du marché. Le gouvernement a pris une grande action en termes de subsides sur le fret aérien. Mais le nombre de bateaux qui viennent à Maurice est insuffisant. Au Maghreb, où nous vendions du denim, il y a un marché, mais on n’arrive pas à livrer à temps. Il faut une vision collective pour une stratégie complète.

Le textile a du potentiel, mais il faut une stratégie à long terme. Cela veut dire qu’il faut savoir qu’on doit bouger vers la valeur ajoutée, qu’il faut investir dans les machines, créer des centres de recherche. Il faut aussi revoir notre système éducatif pour avoir des designers valables et non ceux qui ont un diplôme et qui ne sont pas capables de transférer leurs connaissances pour répondre aux besoins du marché que nous visons.

C’est le cas avec les designers mauriciens ?
Il y en a beaucoup… Heureusement, les usines disposent de leur propre savoir-faire qu’elles peuvent transférer à ces jeunes. Mais cela fait perdre du temps.

Vous avez mentionné le haut de gamme, qui est cité tout le temps comme la voie à suivre pour le textile et le manufacturier en général. Pourquoi cela n’a pas été fait depuis le temps qu’on en parle ?
Ce n’est pas vrai de dire que nous ne l’avons pas fait.

Pourtant, on en parle encore...
En 2005, le monde est devenu quota-free quand l’OMC a ouvert le marché du textile. Tous les pays pouvaient exporter partout. Tout le monde disait que Maurice allait « mourir » parce qu’on n’allait pas pouvoir faire face au Bangladesh et la Chine... Nous avons beaucoup souffert entre 2005 et 2010. Beaucoup de clients européens et américains se sont tournés vers ces pays émergents et ont pu acheter leurs produits à bas prix.

Durant cette période, les usines mauriciennes sont devenues plus efficaces. Nous faisions presque Rs 5 milliards d’investissements par an de 2003 à 2011. Nous avons fait des intégrations verticales en apportant à Maurice toute notre chaîne logistique. Nous avons fait la filature et la teinture à Maurice. Nous sommes devenus des fournisseurs à court délai. Au lieu de travailler sur trois à quatre mois pour une livraison, nous travaillons sur une fenêtre de moins de quatre semaines. De 2007 à 2010, nous sommes passés de 90 000 emplois à 55 000, tout en exportant plus. Quand vous dites que nous ne sommes pas montés en gamme, ce n’est pas vrai.

Aujourd’hui, nos marchés traditionnels sont en crise. La Chine est un marché nouveau avec lequel nous n’avons pas d’accord de libre-échange. Il faut une stratégie marketing pour pouvoir entrer dans des marchés comme l’Inde et la Chine. La solution peut être en ligne. L’avenir de Maurice, ce serait de créer une plateforme en ligne pour l’Afrique et nos marchés traditionnels.

Il y a des négociations avec l’Inde pour le CECPA, un accord de libre échange et les négociations pour un traité similaire avec la Chine ont aussi démarré. Cela changera quelque chose ?
Le problème, avec l’Inde spécialement, c’est qu’il tarde à mettre les mesures en place. Il nous avait donné un quota d’un million de pièces qui n’était pas valable.

Le quota a été renégocié à la hausse...
Oui, mais l’Inde est un net benefactor des exportations à Maurice et doit nous ouvrir son marché. Il faut une réciprocité. Cette classe moyenne de 300 millions de personnes en Inde est presque l’équivalent de la population en Europe. Si on avait accès à 10 % de ce marché, ce serait énorme.

Vous avez expliqué les efforts consentis par l’industrie après 2005. Que reste-t-il comme chantier aujourd’hui ?
Aujourd’hui, nous payons l’eau à un tarif bien plus élevé que le coût réel. Il y a un système de facturation des eaux usées qui est énorme dans le coût du manufacturier. Il faut un benchmark dans toutes nos opérations pour savoir où nous nous situons. Nous parlons souvent d’expatriés qui sont des fardeaux, par exemple. C’est faux. Nous sommes une population de 1,2 million et nous n’arriverons jamais à une croissance à deux chiffres sans eux. À moins d’aller vers le haut de gamme dans tout ce qu’on fait. Mais cela prend du temps. Les États insulaires, Hong Kong, Singapour... ont ouvert le marché de l’emploi. Plus vous employez, plus vous créez de la richesse.

Le textile est un des plus gros employeurs d’expatriés. On vous critique souvent en disant que vous employez des employés low-skilled. L’avenir se trouve-t-il dans l’emploi des étrangers ?
C’est bien que vous ayez soulevé la question, parce que c’est un faux argument. Les syndicalistes disent souvent à la radio que les salaires sont bas. Il faut un salaire minimal, c’est vrai. Mais il y a une façon de le faire, relative à la productivité. Nous devons être une économie exportatrice et il faut prendre en considération le monde extérieur. L’exportation est donc la priorité. On dit qu’on est mal payé dans le textile : c’est faux! Dans mon usine, des machinistes peuvent toucher Rs 8 000, Rs 10 000, peut-être Rs 15 000. Mais j’ai aussi du personnel mauricien qui touche Rs 100 000 ou Rs 150 000. Les salaires de ce secteur à Maurice sont parmi les plus élevés au monde. Pourquoi les étrangers viennent-ils travailler chez nous alors ? Mais au-delà, je crois que le pays entier doit devenir un port franc. N’importe quel businessman peut alors venir à Maurice. Des emplois seront créés, ce qui amènera un feel good factor. Je crois que Pravind Jugnauth est sur la bonne voie avec sont désir de fast-track toutes les procédures. Le problème est qu’on perd beaucoup de temps avec la politique à Maurice.