Mise à jour: 18 janvier 2026 à 15:00

Yosheta Surroop, biologiste marine : «Sous l’eau, on prend conscience que la vie dépend d’un équilibre délicat»

Par Jenna Ramoo
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yosheta

Entre les lagons mauriciens et les laboratoires, la biologiste marine Yosheta Surroop trace son sillage. Doctorante qui explore l’univers fascinant des crustacés, elle fait de l’océan son terrain de vie, d’études et de combat.

Yosheta, pourquoi aimes-tu l’océan ?
L’océan me passionne pour la vie foisonnante qu’il abrite. Je partage mon temps entre ses profondeurs et le laboratoire, que ce soit en travaillant sur des projets de restauration corallienne avec l’EcoMode Society ou en poursuivant mon doctorat consacré aux crustacés marins. Mais l’océan n’est pas seulement mon domaine d’étude ; il est mon inspiration, mon refuge et la force motrice derrière chacun de mes pas.

Quel moment a transformé ta passion pour l’océan en carrière ?
Tout a commencé lors de ma première plongée en apnée sur un site de nurserie corallienne à Pointe-aux-Feuilles. Au départ, j’étais nerveuse à l’idée d’entrer dans l’eau, mais une fois immergée, j’ai été émerveillée par la profusion de vie : la diversité des espèces, l’éclat des couleurs, la richesse des formes et le ballet des animaux. C’était comme franchir le seuil d’un monde totalement nouveau. 

Pourtant, en m’éloignant de la nurserie, je n’ai trouvé que du sable blanc désertique et des coraux morts. Ce contraste saisissant m’a bouleversée. Il m’a révélé à quel point nos efforts peuvent transformer l’océan et lui redonner souffle. Dès lors, j’ai passé d’innombrables heures dans le lagon, observant la vie à une échelle que je n’avais jamais perçue auparavant. Cette expérience a ouvert une porte que je n’ai jamais refermée. 

Elle m’a appris que l’océan n’est pas seulement un spectacle de beauté, mais un monde fragile que je veux protéger et étudier pour le reste de ma vie.

Les crustacés sont essentiels aux écosystèmes marins. Ce sont de petits architectes, nettoyeurs, cultivateurs et gardiens, chaque espèce ayant son rôle unique»

Pourquoi avoir choisi les crustacés comme sujet de thèse pour ton doctorat ?
Les crustacés sont partout et font partie de la culture mauricienne, pourtant ils comptent parmi les groupes les moins étudiés à Maurice. Ils se cachent dans les fissures à l’intérieur des coraux, sous les rochers et dans des endroits où l’on regarde rarement, presque comme les gardiens secrets de l’océan. Les étudier, c’était comme découvrir une pièce manquante de notre histoire marine.

Les crustacés sont les ingénieurs de la mer ?
Oui. En creusant des terriers dans les sédiments, les crustacés contribuent à la distribution de la nourriture, des nutriments et de l’oxygène, façonnant ainsi les fondations mêmes de leurs habitats. Ce qui me fascine le plus, c’est leur manière de répondre au changement climatique et la façon dont leur génétique, leurs déplacements et leurs relations symbiotiques évoluent à mesure que l’océan change. 

La grande question qui guide ma recherche est : comment la compréhension de ces schémas cachés peut-elle nous aider à protéger l’ensemble des écosystèmes marins ?

Un crustacé, c’est quoi ?
Un crustacé est un animal marin doté d’une carapace externe dure, de pattes articulées et d’un corps segmenté. Ce groupe comprend les crabes, homards, crevettes et gambas, ainsi que les copépodes, amphipodes et de nombreuses petites espèces que nous remarquons à peine. Ils existent sous toutes les formes et tailles, allant du plancton microscopique aux grands homards.

Où les trouve-t-on dans la mer ?
Les crustacés sont littéralement partout dans l’océan. Ils vivent dans les récifs coralliens, les herbiers marins, les mangroves, les fonds sableux, les sources hydrothermales des grands fonds et même à l’intérieur des coraux eux-mêmes. Certains vivent librement, d’autres se cachent dans des terriers et certains encore forment des symbioses étroites avec les coraux, les poissons ou d’autres organismes marins.

Quelles méthodes utilises-tu pour observer et analyser leur comportement ?
Sur le terrain, j’observe directement les crustacés en plongée ou en apnée, souvent avec une caméra pour documenter leur comportement. Je prends également des notes sur une ardoise sous-marine, enregistrant leurs déplacements, interactions et détails de leur habitat. 

Au laboratoire, je les identifie grâce à leurs caractéristiques morphologiques et, pour une compréhension plus précise, j’utilise le codage ADN afin d’étudier leur patrimoine génétique. Nous examinons aussi leur activité cellulaire et utilisons la transcriptomique (analyse basée sur l’ARN) pour comprendre leur fonctionnement, leurs réponses et leur adaptation aux changements environnementaux.

Pour une première plongée en apnée, rien n’est plus magique et humble que d’observer un écosystème entier respirer et évoluer autour de soi»

Comment les variations environnementales influencent-elles leur physiologie et leur survie ?
Les changements de température, de salinité et la pollution affectent très rapidement les crustacés. Des eaux plus chaudes perturbent leur métabolisme, leur reproduction et peuvent même provoquer des mortalités massives. La pollution nuit à leur croissance et à leur développement, tandis que les variations de salinité compromettent leur capacité à réguler l’eau et le sel dans leur organisme. Ces perturbations les rendent plus vulnérables aux maladies et à la prédation. Comme les changements des conditions marines affectent directement les écosystèmes tels que les récifs coralliens, les crustacés souffrent également de la perte d’habitat.

Quels indicateurs permettent de mesurer la santé des populations de crustacés ?
Nous observons plusieurs signes : la taille des populations, le nombre de juvéniles, le succès reproductif, l’état des carapaces, le taux de croissance, le comportement et la diversité génétique. Des populations en bonne santé présentent des effectifs stables, un comportement actif, des carapaces solides et une diversité génétique élevée. C’est ce qui leur permet de mieux s’adapter aux changements environnementaux.

Étudier les crustacés, c’est comme découvrir une pièce manquante de notre histoire marine»

Quel rôle jouent les crustacés dans les écosystèmes marins et côtiers ?
Les crustacés sont essentiels aux écosystèmes marins. Ce sont de petits architectes, nettoyeurs, cultivateurs et gardiens, chaque espèce ayant son rôle unique. Ils occupent une place clé dans la chaîne alimentaire, servant de proies indispensables à de nombreux poissons et mammifères marins. Ce sont aussi des décomposeurs et recycleurs naturels, transformant la matière morte et restituant les nutriments à l’écosystème au lieu de les laisser se perdre. 

Beaucoup vivent en association étroite avec d’autres espèces marines, comme les coraux, les herbiers et les poissons, dans un processus appelé symbiose, qui aide ces espèces à survivre. Par exemple, certains crustacés nettoient les coraux, leur fournissent de la nourriture et les protègent même contre des prédateurs tels que l’étoile de mer « couronne d’épines » ou les gastéropodes Drupella.

Aujourd’hui, quelles menaces pèsent sur les populations de crustacés ?
Les principales menaces sont le changement climatique, la destruction des habitats, la pollution et la surpêche. Il y a aussi le réchauffement des eaux et l’acidification qui fragilisent leurs carapaces et perturbent leur reproduction ainsi que leur métabolisme. Le développement côtier et la dégradation des coraux détruisent également leurs habitats. La pollution chimique et plastique affecte leur santé, et une exploitation non durable réduit leurs populations.

Les projets de conservation peuvent-ils réellement contribuer à la résilience des écosystèmes ?
Oui, absolument. Protéger les crustacés revient à protéger les systèmes qu’ils soutiennent. Lorsque leurs populations sont en bonne santé, elles renforcent le cycle des nutriments, stabilisent les habitats et soutiennent les communautés de poissons. Les activités de nettoyage et de sensibilisation réduisent la pollution, offrant à ces espèces un environnement plus sûr. 

Les projets de conservation des récifs augmentent aussi leurs habitats et leurs sources de nourriture. Fait intéressant, on observe souvent des crustacés vivant dans les pépinières de coraux, ce qui fait de la culture de coraux un outil de conservation important.

Lors de tes sorties de terrain, quelle observation t’a le plus marquée ?
Ce qui m’a le plus impressionnée, c’est la détermination de ces petites créatures, comme un petit crabe protégeant son corail ou une crevette prenant soin de son poisson partenaire. Il est également fascinant de voir comment elles forment des alliances inattendues avec d’autres espèces, échangeant protection, nourriture ou services de nettoyage. 

Ces partenariats montrent à quel point leur survie est profondément interconnectée. Même les plus petits crustacés affichent des comportements et une intelligence étonnamment complexes. 

Les voir prospérer dans des conditions difficiles me rappelle la résilience et la beauté cachée de certaines parties de l’océan que nous négligeons souvent.

Dans l’océan, écouter et regarder deviennent nos plus grandes forces»

Y a-t-il une créature minuscule qui t’a laissée bouche bée ?
(Rires) Alors là, c’est définitivement ma première rencontre avec un poisson Stegastes. C’était à la fois drôle et fascinant. Alors que je m’approchais d’une nurserie corallienne pour prendre des photos, le poisson s’est soudain mis à attaquer ma main ! Au début, j’ai été surprise, mais je n’ai pas pu m’empêcher de rire en le voyant insister pour picorer ma main, mon visage et même mon appareil photo. 

Bien sûr, il n’a pas réussi, mais le voir défendre farouchement son territoire m’a fait réaliser quelque chose d’important : même si la défense du territoire est instinctive, ces petites créatures sont intelligentes, conscientes et capables de comportements remarquables. Ce fut un petit moment, mais il m’a rappelé combien de personnalité et de réflexion existent même chez les plus petits habitants marins.

Qu’est-ce que la plongée t’a appris ?
Je dirais qu’elle m’a appris la patience, l’humilité et la puissance du silence. Sous l’eau, tu réalises à quel point tu es petite et combien la vie dépend d’un équilibre délicat. Elle m’a aussi appris à observer avant d’agir. C’est une chose que la terre exige rarement de nous. Dans l’océan, écouter et regarder deviennent nos plus grandes forces.

Quel est ton outil de plongée ou de recherche indispensable ?
Sans hésitation, ce sont ma tablette sous-marine et mon appareil photo. Ils peuvent sembler simples, mais ils me permettent de capturer mes observations en temps réel : espèces, comportements, coordonnées et idées. Sous l’eau, les souvenirs s’effacent vite ; ces outils m’aident à enregistrer l’océan exactement tel qu’il se révèle à l’instant.

Si tu devais guider un novice pour une première plongée inoubliable, ce serait où ?
Je l’emmènerais à l’endroit où je suis tombée amoureuse de l’océan : une nurserie corallienne soutenant un écosystème marin en bonne santé. Pour une première plongée en apnée, rien n’est plus magique et humble que d’observer un écosystème entier respirer et évoluer autour de soi. C’est le genre d’expérience qui reste gravée longtemps après avoir quitté l’eau.

Selon tes observations, quel est le plus grand défi pour l’océan aujourd’hui ?
Le changement climatique est le plus grand défi auquel l’océan est confronté aujourd’hui. L’acidification des océans et la hausse des températures marines affectent la vie à tous les niveaux, provoquant le blanchissement des coraux, réduisant la diversité des espèces et entraînant même des extinctions locales. Le rythme du changement est tout simplement plus rapide que la capacité d’adaptation de nombreuses espèces.

Le rythme du changement est tout simplement plus rapide que la capacité d’adaptation de nombreuses espèces»

Que conseilles-tu comme action simple pour changer la donne ?
Une action simple consiste à réduire son empreinte carbone au quotidien : marcher, faire du vélo ou du covoiturage lorsque c’est possible ou encore économiser l’électricité et consommer moins. Chaque petit effort contribue à ralentir le changement climatique et à réduire la pression sur l’océan. 

Et n’oublions pas : la pollution plastique, même produite loin des côtes, finit toujours par atteindre la mer. Ce sont de petits choix constants qui peuvent sembler insignifiants mais, ensemble, ils créent un impact puissant sur les écosystèmes marins dont nous dépendons tous.

Si tu pouvais donner un superpouvoir à l’océan, que serait-ce ?
Je lui donnerais le pouvoir de guérison. Pourquoi ? Simplement parce que guérir plus vite, c’est régénérer les récifs, restaurer les espèces disparues et se remettre des impacts humains avec la rapidité et la force dont la planète a désespérément besoin aujourd’hui.

Pour clore cet entretien Yosheta, quel est ton message aux filles qui rêvent d’une carrière en science marine ? 
Cela peut sembler un domaine difficile avec l’eau froide, les équipements lourds, de longues journées au soleil ou au laboratoire et parfois peu de femmes autour de soi. Mais si tu aimes l’océan, tu trouveras la force de surmonter chaque défi. Il y aura des moments où tu seras la seule femme dans la pièce, mais c’est précisément pour cela que ta voix, ta perspective et ton courage comptent. L’océan a besoin de plus de femmes passionnées qui dirigent avec conviction et qui osent avec audace. 

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