Yajna Soraya Beharee : quand le bouillon de boulettes s’invite dans les mariages
Par
Ajagen Koomalen Rungen
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Ajagen Koomalen Rungen
À Montagne-Longue, Yajna Soraya Beharee a transformé le petit commerce de boulettes lancé par son frère en hommage à leur père en une affaire florissante. Son idée : servir bouillon et boulettes en pleine nuit de mariage, une innovation qui séduit désormais toute l'île.
Il y a des histoires qui naissent dans la douleur avant de finir par inspirer toute une communauté. Celle de Yajna Soraya Beharee en fait partie. Installée à Pamplemousses avec son époux Ritesh, cette maman de deux enfants dirige aujourd'hui un snack réputé à Montagne-Longue, où les amateurs de boulettes viennent parfois de loin pour retrouver des saveurs authentiques. Derrière cette réussite se cache une aventure familiale marquée par le décès prématuré du père, les sacrifices d'une mère courageuse et l'audace d'un frère qui a refusé de laisser le destin écrire la fin de leur histoire. Ensemble, ils ont transformé un petit commerce en une entreprise florissante, avant de révolutionner les réceptions de mariage avec une idée aussi simple qu'originale : servir un bol de bouillon de boulettes lorsque les invités quittent la piste de danse.
Lorsque Yajna Soraya Beharee repense à son enfance, ce ne sont pas les difficultés qui lui reviennent en premier à l'esprit, mais les valeurs que ses parents lui ont inculquées. À Montagne-Longue, la famille Soraya a toujours vécu modestement. Le père, affectueusement surnommé « Polo », gagnait sa vie comme chauffeur privé. La mère, elle, travaille encore aujourd'hui pour la compagnie Princes Tuna. L'argent n'était jamais abondant, mais les enfants ont grandi dans un foyer où l'amour, le respect et le courage valaient toutes les richesses. « Nos parents nous ont toujours appris qu'il ne fallait jamais avoir honte de travailler. Ils nous répétaient que le travail honnête finit toujours par être récompensé », confie Yajna, qui garde aujourd'hui encore cette phrase comme une véritable ligne de conduite.
Le décès de leur père a pourtant bouleversé la famille. Pour les enfants, il était hors de question de rester les bras croisés. Ils avaient grandi en voyant leurs parents se battre chaque jour pour leur offrir une vie digne ; ils allaient à leur tour faire preuve de cette même détermination. « Nous savions que notre père aurait voulu nous voir avancer et non nous apitoyer sur notre sort. C'est cette pensée qui nous a donné la force de continuer », se souvient-elle.
C'est dans ce contexte que l'aîné de la fratrie, Akash Soraya, aujourd'hui âgé de 34 ans, décide de prendre les choses en main. Avec peu de moyens mais beaucoup de volonté, il fabrique un petit tricycle et se lance dans la vente de boulettes. Il baptise son activité Pol 25 Boulettes, un nom choisi en hommage à leur père, que tout le monde appelait Polo. Pour lui, ce n'était pas seulement un commerce, mais une manière de faire vivre la mémoire de cet homme qui avait consacré sa vie à sa famille. Chaque matin, Akash préparait lui-même ses produits avant de les vendre l'après-midi depuis son tricycle. Les débuts furent modestes, mais la qualité de ses recettes et son sérieux lui ont rapidement permis de fidéliser une clientèle.
Au fil des années, le petit commerce s'est forgé une solide réputation. Les habitants appréciaient particulièrement les boulettes de chouchou, de poisson et de fromage, préparées avec des ingrédients frais et un savoir-faire artisanal. Les clients revenaient, puis amenaient leurs proches, et le bouche-à-oreille faisait le reste. Akash avait réussi son pari. Pourtant, au fond de lui, une autre passion grandissait : celle de la fabrication de portes, de fenêtres et de structures en aluminium.
Lorsqu'il décida de développer cette activité, il ne voulut pas voir disparaître le commerce qu'il avait construit avec tant de sacrifices.
La personne qui lui vint immédiatement à l'esprit fut sa sœur. Il savait que Yajna partageait la même rigueur, le même sens de l'accueil et la même envie de réussir. Il lui proposa alors de reprendre entièrement le snack avec son mari Ritesh. Pour le couple, cette proposition représentait bien plus qu'une opportunité professionnelle : c'était une immense marque de confiance. « Mon frère croyait en nous avant même que nous croyions en nous-mêmes. Il nous a transmis son commerce comme un héritage, avec la certitude que nous allions poursuivre cette aventure familiale », raconte Yajna.
Depuis, Yajna et Ritesh se consacrent pleinement à leur établissement de Montagne-Longue. Les journées commencent dès l'aube et se terminent souvent tard dans la soirée. Pendant que certains dorment encore, eux sont déjà en cuisine pour préparer le bouillon, façonner les boulettes et organiser le service de la journée. Ce rythme exigeant ne leur fait pas peur : il leur rappelle au contraire les sacrifices consentis autrefois par leurs parents. Leur travail finit par porter ses fruits.
Aujourd'hui, le snack réalise un chiffre d'affaires oscillant entre Rs 7 000 et Rs 8 000 par jour. Si des plats comme les mines bouillies figurent également à la carte, ce sont les boulettes qui continuent d'attirer les gourmets venus parfois de plusieurs villages. La réputation de la maison dépasse désormais largement les frontières de Montagne-Longue.
En février dernier, alors que le snack continuait d'attirer une clientèle fidèle, une discussion entre Yajna et son frère Akash allait donner naissance à une idée qui allait rapidement faire parler d'elle. Tous deux avaient remarqué qu'au cours des mariages mauriciens, les invités passaient plusieurs heures à table avant de rejoindre la piste de danse. Une fois la soirée bien avancée, beaucoup cherchaient pourtant quelque chose de chaud, de léger et de réconfortant pour reprendre des forces. Les buffets étaient déjà terminés, mais l'envie de grignoter restait bien présente. « Nous nous sommes dit qu'après avoir dansé pendant des heures, un bon bol de bouillon avec des boulettes ferait certainement plaisir aux invités », raconte Yajna avec le sourire. L'idée semblait simple, mais encore fallait-il oser la proposer.
La première prestation fut organisée lors d'un mariage réunissant plusieurs centaines de convives. À partir de 23 heures, alors que la piste de danse ne désemplissait pas, le petit stand de boulettes ouvrit ses portes. Les invités, intrigués, s'approchèrent d'abord par curiosité. Quelques minutes plus tard, une longue file s'était déjà formée. Entre deux morceaux de musique, les danseurs venaient déguster un bol fumant de boulettes de chouchou, de fromage ou de poisson. Les réactions furent immédiates : les compliments se succédaient, les bols disparaissaient à grande vitesse et les mariés eux-mêmes furent surpris par l'engouement suscité par cette animation culinaire. « Les gens nous disaient qu'ils n'avaient jamais vu cela dans un mariage. Beaucoup revenaient même chercher un deuxième bol avant de retourner danser », confie-t-elle.
Ce qui devait être un simple essai est rapidement devenu une véritable tendance. Dès les jours suivants, d'autres familles ont commencé à contacter les Beharee pour réserver leur service lors de futures réceptions. Le bouche-à-oreille a fait le reste, et aujourd'hui, le concept est sollicité dans de nombreux mariages à travers l'île. Pour une réception d'environ 200 invités, la prestation est proposée aux alentours de Rs 15 000, tandis qu'un événement réunissant près de 400 personnes revient à environ Rs 20 000. Outre les célèbres boulettes, les invités peuvent également déguster un savoureux bouillon de crabe, devenu lui aussi l'une des spécialités les plus appréciées de la maison. Pour Yajna, cette diversification représente bien plus qu'une nouvelle activité : elle est la preuve que l'innovation peut naître des idées les plus simples, à condition d'être portée par la passion et le désir de faire plaisir.
Si les journées de Yajna sont rythmées par les commandes, les préparations et les prestations lors des mariages, sa priorité reste sa famille. Avec son époux Ritesh, elle forme un duo complémentaire qui partage les responsabilités du snack avec la même énergie. Lorsque l'un est en cuisine, l'autre accueille les clients ou veille au bon déroulement du service.
Cette complicité, construite au fil des années, est l'un des piliers de leur réussite. « Nous faisons tout ensemble. Quand le travail devient difficile, nous nous rappelons pourquoi nous avons commencé, et cela nous donne la force de continuer », explique-t-elle.
Mais derrière la restauratrice se cache aussi une mère profondément attachée à ses enfants. Sa fille Yeshna, âgée de cinq ans, et son fils Riyan, dix ans, sont sa plus grande fierté. Malgré les longues heures passées au snack, elle s'efforce de leur consacrer du temps et de leur transmettre les valeurs héritées de ses parents. Elle souhaite qu'ils comprennent que le succès ne tombe jamais du ciel et qu'il se construit grâce au travail, à l'humilité et à la persévérance. « Je veux que mes enfants sachent d'où ils viennent. Nous n'avons jamais eu une vie facile, mais nous avons toujours été riches de notre unité familiale. C'est cette richesse que je veux leur transmettre », confie-t-elle.
Cette aventure est aussi celle d'une fratrie restée soudée malgré les chemins différents empruntés par chacun. Pendant qu'Akash développe aujourd'hui son entreprise spécialisée dans les portes et fenêtres en aluminium, leur jeune frère Pravishik, âgé de 26 ans, exerce le métier de coiffeur. Chacun poursuit son propre rêve, mais tous restent profondément attachés aux valeurs familiales qui les ont unis depuis l'enfance. Pour Yajna, cette solidarité constitue leur plus grande victoire. « Nous avons compris très tôt que lorsque la famille reste unie, aucune épreuve n'est insurmontable. »
Chaque matin, lorsque Yajna ouvre les portes du snack, elle pense à celui qui a inspiré toute cette aventure. Le nom Pol 25 Boulettes n'est pas seulement une enseigne commerciale : c'est un hommage permanent à son père, cet homme simple et travailleur qui a consacré sa vie à offrir le meilleur à ses enfants. Même s'il n'est plus là pour assister à leur réussite, sa présence se fait encore sentir dans chacune de leurs décisions. Les valeurs qu'il leur a transmises continuent de guider chacun de leurs pas. Aujourd'hui, des centaines de clients franchissent les portes du snack de Montagne-Longue ou dégustent leurs spécialités lors des mariages, sans toujours connaître l'histoire qui se cache derrière chaque bol de bouillon. Pourtant, cette histoire est celle d'une famille qui a refusé de se laisser abattre par le destin. Elle raconte comment la douleur peut devenir une force, comment un frère peut tendre la main à sa sœur, et comment une simple recette familiale peut se transformer en véritable réussite entrepreneuriale.
Le visage de Yajna Soraya Beharee est celui d'une femme discrète, travailleuse et profondément attachée aux siens. À travers son parcours, elle prouve qu'il n'est pas nécessaire de réaliser des choses extraordinaires pour inspirer les autres. Il suffit parfois de croire en ses rêves, de rester fidèle à ses valeurs et de servir, avec le cœur, un simple bol de boulettes qui réchauffe autant les corps que les âmes. C'est sans doute cette authenticité qui fait aujourd'hui le succès de cette entrepreneure de Pamplemousses, dont l'histoire continue de s'écrire, une boulette après l'autre.