We Purple You, au cœur des ARMY mauriciennes
Par
Sara Lutchman
Par
Sara Lutchman
De la voiture de Sandy au business de Tawheedah, le retour de BTS secoue Maurice. Entre quête d’identité, résilience et « purple-mania », plongée dans une communauté où l’émotion redéfinit l’appartenance.
Elles avaient quinze minutes devant elles. Juste assez pour organiser un rendez-vous, trouver des snacks, des boissons, et s’installer. Sandy Ng Ah-Yeh et Rachelle Antoine, toutes deux âgées de 24 ans, ont fini dans une voiture, écran allumé, à chanter et danser ensemble devant le concert de BTS diffusé en direct sur Netflix.
C’était le 21 mars 2026. Après presque quatre ans d’absence marqués par le service militaire de ses membres, BTS effectuait son grand retour avec un nouvel album, « Arirang », et un concert mondial retransmis en direct sur Netflix. À Maurice, la communauté ARMY – nom donné aux fans du groupe coréen – a vécu l’événement avec une intensité que les non-initiés peinent parfois à comprendre.
« C’était un moment très fort, à la fois joyeux et émouvant. Après presque quatre ans d’attente, leur grand retour a été très émouvant. Ils m’ont énormément manqué », dit Rachelle. « Partager cela avec d’autres fans, c’est vraiment spécial. On était aussi très excitées de découvrir les nouvelles performances et chorégraphies. On avait déjà envie de les apprendre juste après », ajoute-t-elle.
Meghna Ramnauth, 26 ans, enseignante en ligne, était chez elle, prête devant son écran bien avant le début.
« Tout semblait si réel et immersif, comme si je faisais partie de la foule même de loin. J’aurais vraiment aimé être là avec les autres ARMY, partager cette énergie en personne, mais en même temps, savoir que des fans du monde entier regardaient ensemble donnait l’impression de vivre un moment mondial. »
Pour elle, ce retour avait quelque chose de plus grand qu’un simple comeback musical. « En tant qu’ARMY, c’était comme retrouver une part de moi que je gardais précieusement depuis tout ce temps. Il y avait à la fois de l’excitation, de la nostalgie et de la fierté. J’ai vraiment senti à quel point le lien reste fort. »
Ce lien, chacune peut dire précisément quand il a commencé. Sandy Ng Ah-Yeh, professeure de danse K-pop et chorégraphe, avait 14 ans en 2015. « Ma toute première chanson a été ‘Boy In Luv’, et ce MV m’a vraiment marquée. »
Rachelle Antoine, artiste freelance en création d’art et animation 2D/3D, peut citer la date exacte : 2017, les American Music Awards, la première performance de « DNA ». « J’ai été immédiatement impressionnée, surtout par la présence de V. Son visuel était presque irréel. En tant qu’artiste, cela m’a directement inspirée, au point de vouloir le dessiner. »
À partir de là, elle a commencé à publier des fan arts de BTS sur son compte Instagram et TikTok,
@rachellegallery. Puis en 2018, la sortie de « MIC Drop » lui a redonné envie de danser. « Cette chanson parle de confiance en soi, de persévérance et du fait de laisser ses accomplissements parler plus fort que les jugements. »
Et Meghna Ramnauth de compléter : « Des chansons comme ‘Life Goes On’ me rappellent que même dans les moments difficiles, la vie continue et que les choses vont s’améliorer. ‘Spring Day’ porte un message profond sur le manque, la perte et l’espoir. ‘Mikrokosmos’ célèbre le fait que chaque personne brille à sa manière. Ces chansons sont personnelles et réconfortantes, c’est pourquoi elles résonnent autant en moi. »
Jemima Cangy, 19 ans, étudiante, est la plus jeune. Sa porte d’entrée a été différente : la culture asiatique d’abord, le manga, le kimono japonais, avant qu’une amie ne lui fasse découvrir la musique. « La chanson ‘Spring Day’ m’a le plus marquée. Ils ont un esprit d’équipe, ils sont tout le temps joviaux. J’aime le style de tenue vestimentaire. Ils sont beaux. Surtout Jungkook et RM. »
Son petit frère, lui, se moque de leurs tenues et de leur maquillage. Qu’importe. « Pour moi c’est une passion. La collection de photos, des posters, les keychains, les plushies. J’aimerais bien visiter la Corée et le Japon. »
D’une chanson à une autre, d’un souvenir à l’autre, un même lien se dessine. Meghna Ramnauth parle d’authenticité. « Ils écrivent et produisent une grande partie de leur musique, partagent leurs histoires personnelles et évoluent constamment. Leur lien avec l’ARMY est sincère : ils écoutent, ils se soucient de nous et ils grandissent avec nous. »
Sandy Ng Ah-Yeh évoque la sincérité. « Ils sont inspirants, uniques, humbles et talentueux. Leur musique a une histoire, une signification, elle est personnelle et inspirante. Chacun d’eux est différent, et ensemble, cela crée BTS. Les fans peuvent le ressentir : leur sincérité. »
Pendant les quatre ans d’absence, chacune a tenu à sa façon. Meghna Ramnauth revisitait les anciens contenus, écoutait la musique en streaming, soutenait les projets solos des membres, regardait leurs émissions. « ‘Run BTS’ réussit toujours à me faire sourire », dit-elle.
Sandy Ng Ah-Yeh les écoutait à chaque moment de sa vie quotidienne. « Quand j’étais triste, contrariée, heureuse ou excitée – leurs anciennes comme leurs nouvelles chansons. » Même rituel pour Jemima Cangy.
Rachelle Antoine, elle, a vécu ces quatre ans comme un miroir de son propre parcours. « Pendant qu’ils étaient en pause, moi aussi je construisais mon avenir. Dans ‘Pied Piper’, ils nous rappellent de nous concentrer sur nos priorités, comme les études, et j’ai vraiment appliqué ce message. » Elle a obtenu son diplôme en animation avec un First Class Honours. Elle a continué à danser, en apprenant les chorégraphies chez elle et en allant aux cours de Sandy. « BTS ne fait jamais les choses à moitié. C’est justement une qualité que j’essaie aussi d’avoir dans mon propre travail artistique. »
Le retour, quand il est arrivé, a eu la saveur de quelque chose d’attendu et de surprenant à la fois. Le nouvel album, « Arirang », et son titre principal « Swim » ont immédiatement parlé à Rachelle Antoine. « Le clip traduit une palette d’émotions : la perte, la joie, les larmes et l’espoir. Ils ont décrit ce titre comme leur “ultimate love song to ARMY”. Ils sont physiquement absents, mais ils veillent toujours sur nous. »
Elle y décèle aussi un message important. « Même quand la vie devient difficile, il faut continuer d’avancer. Comme le dit RM, “swimming across the waves every single day”. » Sandy Ng Ah-Yeh a, elle, été directement attirée par « Normal » et Jemima Cangy par « Body to Body ».
Ce que BTS a apporté à ces femmes dépasse largement la musique. Meghna Ramnauth confirme : « C’est leur message sur l’amour de soi, la résilience et la croissance personnelle qui résonne vraiment. J’ai découvert BTS dans un moment très difficile, et ils m’ont apporté tellement de bonheur grâce à leur musique. Leurs liens et la relation sincère qu’ils entretiennent avec leurs fans rendent tout réconfortant et authentique. »
Rachelle Antoine parle d’une transformation personnelle. Elle a arrêté d’avoir peur du jugement, elle ose davantage. Elle a même teint ses cheveux en rose l’année dernière. « Chaque membre m’a transmis quelque chose. Namjoon m’a montré que faire des erreurs est normal. Jin m’a appris à avoir confiance en moi. Yoongi m’a rappelé que l’opinion des autres ne définit pas notre vie. Hobi m’a appris qu’il est normal d’avoir des émotions, et de les exprimer. Jimin m’a enseigné la gentillesse, la sincérité et l’importance d’apprécier les petites choses. Taehyung m’a encouragée à être moi-même et à dépasser la peur du jugement des autres. Et Jungkook m’a montré qu’il faut aller au bout de ses rêves et ne jamais abandonner. »
La jeune femme va plus loin, et parle de véritables leçons de vie. « Ils m’ont tous appris que la vie comporte des hauts et des bas et que rien n’est facile. Nous traversons tous des moments difficiles, mais il est essentiel de s’aimer soi-même et de prendre soin de sa santé mentale autant que de sa santé physique. Rien ne dure éternellement. Ainsi, plutôt que de pleurer parce que quelque chose se termine, il vaut mieux sourire parce que cela a eu lieu. »
Et, quelque part entre l’aveu et la déclaration : « D’une certaine manière, ils m’ont sauvée et ont changé ma façon de me percevoir. J’admire aussi leur fierté d’être Coréens et de célébrer leur culture. Cela m’a rendu fière, moi aussi, d’être Mauricienne et d’apprécier ma culture. Leur univers visuel est aussi fort que leur musique, et cela m’inspire beaucoup dans mon propre travail artistique. »
« We Purple You ». En coréen, Borahe – une contraction de bora, violet, et saranghae, je t’aime. Cela veut dire : je te fais confiance et je t’aimerai longtemps. Dans la bouche de Rachelle Antoine, c’est une déclaration d’appartenance, à un groupe, à une communauté, et peut-être aussi à une version d’elle-même qu’elle n’aurait pas trouvée sans eux. « Pour moi, BTS n’est pas juste un groupe de K-pop ou un boy band. Ils ont créé quelque chose de beaucoup plus profond. Entre BTS et ARMY, on est presque comme une famille. Ils ont écrit de nombreuses chansons pour leurs fans et nous accompagnent à travers différents aspects de la vie. Personnellement, ils m’ont appris à m’aimer davantage, à m’exprimer et à avoir confiance en moi. » Elle cite RM : « Find your name and find your voice by speaking yourself. »
Elle ajoute, et c’est peut-être ce qui résume le mieux ce que BTS représente pour une génération entière : « Certaines personnes pensaient que ce n’était qu’une phase, mais pour moi, ce n’est jamais juste une phase. C’est pour toujours. »
Tania René observe le phénomène BTS autant qu’elle le vit. À 28 ans, influenceuse, Miss Universe Mauritius 2024 et professeure de langues étrangères au Japon, elle a ce regard légèrement distancié de quelqu’un qui analyse ce qu’elle ressent en même temps qu’elle le ressent. « Ce n’est pas seulement de la musique, dit-elle, c’est une question de connexion, d’émotions partagées et d’appartenance. »
Ce qui l’intéresse avant tout, c’est ce que le phénomène révèle de la jeunesse mauricienne. Une génération qui grandit entre le séga, la musique occidentale, Bollywood et la K-pop ne choisit pas, selon elle : elle accumule, elle mélange, elle s’approprie. « Au lieu de choisir l’une de ces influences, les jeunes les embrassent toutes. »
Ce syncrétisme culturel ne lui semble pas source de confusion identitaire, mais au contraire le signe d’une ouverture que d’autres sociétés peinent à atteindre. BTS, dans ce cadre, n’est pas le symbole d’un remplacement culturel mais d’une coexistence : « Il s’agit moins de remplacer une culture par une autre que d’une appréciation mutuelle. »
L’argument de la perte d’identité, souvent avancé par les sceptiques, ne la convainc pas. Être attiré par une culture géographiquement lointaine ne signifie pas tourner le dos à la sienne. Les réseaux sociaux ont simplement rendu le monde plus poreux, et les jeunes Mauriciens en font un usage qu’elle juge sain : explorer sans se dissoudre.
Mais pourquoi la K-pop, précisément, génère-t-elle des attachements d’une telle intensité ? Tania René pointe la sophistication de la relation entre l’industrie et ses fans. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le formatage extrême du genre n’est pas un obstacle à l’authenticité ressentie : il en est, paradoxalement, le moteur. « Elle est construite autour de l’engagement des fans », explique-t-elle.
Le fan service, l’attention portée aux réactions du public, la longévité des carrières qui permet à des adolescents de « grandir avec » leurs artistes : tout concourt à créer un sentiment de proximité que d’autres industries musicales ne parviennent pas à reproduire.
Cette proximité a cependant un revers. Le même désir d’appartenance qui soude une communauté peut, poussé à l’extrême, se retourner contre les autres. Les « guerres de fandoms », ces rivalités parfois féroces entre communautés de fans, en sont l’illustration. Tania René y voit moins une pathologie qu’une dérive d’un besoin fondamentalement humain : « Ce n’est pas nécessairement lié à un vide social, mais à la recherche de connexion dans un monde de plus en plus global et numérique. »
Les ARMY ne sont pas des isolés qui compensent un manque ; ce sont des individus qui ont trouvé, dans une communauté mondiale, un espace où ils se sentent compris.
Cette passion pour BTS n’est pas toujours facile à comprendre pour l’entourage. Meghna Ramnauth le confirme : « Tout le monde ne comprend pas forcément ma passion. Certains sont compréhensifs, d’autres curieux, et quelques-uns ne saisissent pas du tout. Mais l’ARMY devient une véritable famille mondiale où l’on se sent compris et connecté. »
Rachelle Antoine se souvient des premières années, plus difficiles. « Au début, être ARMY à Maurice n’était pas toujours facile. On était souvent jugés ou critiqués, mais cela ne m’a jamais arrêtée. Heureusement, il y avait une communauté d’ARMY très soudée. »
Elle évoque les premiers événements organisés à Maurice pour les comebacks de BTS. « C’était des moments incroyables où les fans pouvaient se réunir, chanter et danser ensemble. »
Sandy Ng Ah-Yeh, elle, note une évolution dans son propre entourage : en 2015, personne ne connaissait BTS autour d’elle. Depuis 2022, ils connaissent leurs chansons, leur histoire. Certains écoutent. Certains dansent même sur leurs chansons !
Être ARMY à Maurice implique aussi une dimension financière. Les albums, les produits dérivés, les abonnements de streaming, les voyages pour des concerts : tout cela a un coût. « Être ARMY à Maurice peut être à la fois une passion et un luxe », reconnaît Meghna Ramnauth.
« Pour ma part, je n’ai jamais voyagé pour un concert et je ne prévois pas de le faire pour la tournée mondiale. Mais beaucoup trouvent quand même des moyens d’économiser, de partager ou de soutenir d’autres façons. » Elle insiste : « L’amour pour BTS ne dépend pas de ce que l’on dépense. »
Sandy Ng Ah-Yeh partage cette vision : « Je pense qu’il n’est pas nécessaire d’acheter des merch, des albums ou d’aller à des concerts à l’étranger pour prouver qu’on aime leur musique. Être ARMY est aussi quelque chose de personnel. Mais ce serait incroyable de pouvoir assister à leur concert, un véritable rêve. »
Rachelle Antoine, elle, travaille pour que ce rêve devienne réalité. « J’espère vraiment pouvoir les voir en concert un jour. »