Vishul Daby, ou la géographie du possible
Par
Ajagen Koomalen Rungen
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Ajagen Koomalen Rungen
Parti de Maurice avec ses rêves, il a traversé l’Europe avant de poser ses valises à São Paulo. À 44 ans, Vishul Daby a fait du Brésil une seconde patrie, par une détermination tranquille construite sur trois continents et 20 ans de vie.
São Paulo ne dort jamais vraiment. Même tard, même tôt, la ville gronde : un flux constant de voitures, de chantiers, de négociations qui se prolongent au téléphone dans des halls d’immeubles. Pour quelqu’un qui vient d’une île de 1,3 million d’habitants, l’effet est saisissant.
Vishul Daby, spécialiste et coach en langues professionnelles, se souvient de ses premières semaines dans la mégapole brésilienne : l’impression d’un organisme vivant, trop grand pour être saisi d’un seul regard, trop dense pour être apprivoisé vite. Mais il y est resté. Et, aujourd’hui, c’est dans cette ville que ce Mauricien de 44 ans a construit ce qui ressemble à une vie accomplie.
Parti de Maurice avec ses rêves, il a traversé l’Europe avant de poser ses valises au Brésil. Ce parcours sur trois continents, Vishul ne le raconte pas comme une errance ni comme une aventure romanesque. Son père, dit-il, lui a transmis cette façon de voir le monde : penser à cinquante ans de distance, ne jamais confondre le mouvement et la direction. « Je ne suis pas seulement rêveur. Je suis déterminé. Chaque étape faisait partie d’un plan. »
Quitter Maurice n’a pas été, pour Vishul Daby, un acte de rupture. « J’ai quitté Maurice non pas par manque d’amour pour mon île, mais parce que j’avais trop de rêves pour rester immobile », confie-t-il. Très tôt, il ressent ce besoin d’ailleurs, cette envie de construire par lui-même, au-delà du confort familial. Au-delà du confort de rester et de cette certitude douce que demain ressemblera à hier.
En 2001, il prend la décision de partir. La destination, c’est l’Italie, la Sicile d’abord, terre du sud, du soleil et des contradictions. Il travaille. Les journées sont longues, les conditions parfois rudes. Il ne s’en plaint pas : « Ce n’était pas des postes prestigieux, mais des emplois honnêtes qui m’ont appris la dignité. »
Ce que la Sicile lui apprend, surtout, c’est la résilience ordinaire. Tomber, recommencer. S’adapter à un environnement qui ne vous attendait pas. Trouver sa place sans que personne vous la réserve. Ces leçons-là, il les portera avec lui jusqu’au Brésil.
Après l’Italie, c’est l’Irlande. Près de neuf ans à Dublin, une ville qui lui offre un terrain d’apprentissage autrement plus structuré. Il y développe ses compétences linguistiques, travaille comme interprète dans des contextes variés, parfois sensibles, parfois complexes, toujours exigeants. « J’ai compris que la langue n’est pas seulement un outil, mais un pont entre les mondes. »
Cette intuition va tout changer. Elle transforme sa façon d’envisager son avenir professionnel et lui ouvre les portes du département stratégique de sécurité opérationnelle au sein d’une grande entreprise internationale. Il y affine son sens du détail, sa capacité à opérer dans des environnements à fort enjeu.
Et c’est en Irlande, loin de tout plan cette fois, que survient le tournant décisif de sa vie. Il rencontre la Brésilienne Neuli Tenório. La rencontre est simple, sans mise en scène. « Comme les choses vraies », dit-il. Une évidence tranquille qui change, progressivement, la géographie de tout ce qui suit.
Le premier voyage au Brésil se fait avec curiosité. Vishul ne sait pas encore ce que ce pays va représenter pour lui. Il arrive avec le regard du voyageur attentif. Et ce qu’il voit le surprend profondément. « Ce qui m’a marqué, ce n’est pas la grandeur géographique, mais la grandeur humaine. »
Au Brésil, les relations humaines se créent autrement. Il n’y a pas cette distance formelle qui caractérise les échanges dans beaucoup d’autres cultures. On parle plus facilement, on sourit plus rapidement. Vishul, qui vient d’une île où la chaleur humaine est aussi une valeur fondamentale, se retrouve dans cette spontanéité. Derrière cette légèreté apparente, il perçoit quelque chose de plus profond : des relations qui, une fois installées, deviennent solides et durables.
La comparaison avec Maurice s’impose. La différence n’est pas une question de valeurs – les deux cultures partagent plus qu’elles ne s’opposent – mais d’échelle et de rapport au temps. « À Maurice, on a souvent une vision plus structurée, plus tournée vers le long terme. Au Brésil, il y a parfois une approche plus spontanée, plus ancrée dans le présent. » Deux visions qu’il refuse de hiérarchiser. Complémentaires, dit-il. Il les incarne toutes les deux, ayant fini par intégrer l’une sans perdre l’autre.
L’installation ne se fait pourtant pas sans heurts. São Paulo est une métropole où tout va vite, où les opportunités surgissent et disparaissent, où il faut être prêt avant d’arriver. Cette exigence le séduit. Pour quelqu’un qui travaille avec des professionnels de haut niveau, São Paulo est un environnement stimulant comme peu d’autres au monde. On y trouve des entreprises internationales, des centres financiers, des profils très qualifiés et une dynamique constante qui pousse à se dépasser. « Je suis venu avec curiosité. Je suis resté par conviction. »
’est dans cette ville exigeante qu’il va construire, pierre par pierre, une carrière à la mesure de son parcours. Son métier est précis : il accompagne des cadres et des dirigeants brésiliens dans leur maîtrise de l’anglais professionnel. Gérer une réunion internationale sans perdre le fil. Négocier avec un partenaire londonien sans perdre en précision ce qu’on gagne en fluidité. Représenter une entreprise à l’étranger avec l’autorité que confère la maîtrise réelle d’une langue. « Je transforme l’anglais en outil de performance », résume-t-il.
Vishul Daby sait mieux que quiconque ce que signifie ne pas maîtriser la langue. Il a construit toute sa carrière sur la conviction que la langue n’est pas un accessoire, mais le vecteur de toute appartenance réelle. Et pourtant, quand il s’installe au Brésil, il se retrouve lui-même dans cette position inconfortable : comprendre à moitié, s’exprimer avec effort, rater les nuances qui font qu’on appartient vraiment à un endroit. « Sans la langue, on reste toujours un peu à l’extérieur. »
Neuli joue un rôle décisif dans ce processus d’apprentissage. Elle l’encourage à parler portugais au quotidien, même quand c’est laborieux, même quand ce serait tellement plus simple autrement. « Elle aurait pu choisir la facilité, mais elle a choisi de m’aider à progresser. » Aujourd’hui, le portugais fait partie de lui.
Le mariage avec Neuli est à l’image de leur rencontre : simple, sans spectacle. Union civile, valeurs claires, engagement sincère. « Un mariage ne se mesure pas à la taille de la fête, mais à la qualité de l’union. » Entre eux, les différences culturelles existent. « Elles sont des fenêtres ouvertes. » La spontanéité brésilienne de Neuli vient équilibrer la vision longue, structurée, parfois austère de Vishul.
Maurice, pour autant, ne s’efface pas sous le Brésil. Elle coexiste. Les saveurs de l’enfance, les souvenirs, les réflexes identitaires profonds… tout cela reste vivant, intact. Vishul ne cherche pas à résoudre cette dualité. « Maurice vit dans mon cœur. Le Brésil vit dans ma réalité. »
Il ne s’est jamais senti obligé de choisir. Entre Maurice et l’Europe. Entre l’Europe et le Brésil. Entre l’identité héritée et l’identité construite. Pour lui, « on peut appartenir à deux mondes sans trahir aucun des deux ».
Vishul Daby a un rapport lucide avec l’idée que le Brésil serait un eldorado. Oui, le Brésil est un pays d’opportunités. Immense marché, population importante, secteurs en développement dans presque tous les domaines. « Le Brésil récompense les audacieux. » Mais les audacieux préparés, ceux qui arrivent avec une vision claire, une stratégie, une capacité d’adaptation et, surtout, un respect sincère pour la culture et la langue du pays.
Il voit aussi, à plus grande échelle, un potentiel encore largement sous-exploité entre Maurice et le Brésil. Maurice est stratégique, agile, bien positionné sur certains marchés. Le Brésil est immense, dynamique, riche. « Créer des ponts entre les deux pays est non seulement possible, mais pertinent », dit-il. Il espère, à sa mesure, contribuer à ces connexions.
Quand on lui demande ce qu’il aime le plus dans sa vie au Brésil, Vishul Daby ne répond pas par une image. Il répond par une sensation. « Ce que j’aime le plus, c’est le sentiment de possibilité. » Au Brésil, il a eu l’impression – pour la première fois peut-être avec cette intensité – de pouvoir construire quelque chose de concret. D’avoir un espace pour évoluer, pour entreprendre, pour se développer sans être limité par ce qu’on attend de vous ou par ce que vous êtes censé rester.
Il parle aussi de l’énergie des gens. Cette capacité brésilienne à avancer malgré les difficultés, à garder une certaine légèreté face à ce qui pourrait accabler. Vishul, qui vient d’une culture où la rigueur est une vertu cardinale, a trouvé dans cette légèreté-là quelque chose qui ne l’affaiblit pas mais le complète. « On ne se sent jamais limité. » Le Brésil est un pays vaste au sens le plus littéral : géographiquement, humainement, émotionnellement.
À 44 ans, Vishul Daby mène une vie structurée, intense, fidèle à ses ambitions. Le Brésil ne lui a rien offert gratuitement. Aucun des pays qu’il a traversés ne l’a fait. Mais il lui a permis de bâtir. « J’y ai trouvé une épouse, une mission, une stabilité et une seconde patrie. » C’est peut-être, ajoute-t-il, tout ce qu’on peut demander de mieux à un pays.
Ce que son histoire dit, au fond, c’est qu’il n’y a pas de géographie du destin. Seulement des choix, des rencontres, et la détermination tranquille de ceux qui savent qu’on peut appartenir à deux mondes sans en trahir aucun.