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Vishnu Lutchmeenaraidoo : portrait d’un enfant terrible de la politique

La carrière politique de Vishnu Lutchmeenaraidoo est un mélange de succès et de déceptions. C’est aussi l’histoire d’un caméléon politique. En un peu moins de 40 ans en politique, il aura été proche des quatre principaux partis du pays. 

Son entrée dans l’arène, il le fera en 1975. Après des études en France, il est fonctionnaire au ministère du Commerce en 1974. L’année d’après, il laisse poindre ses affinités politiques en faveur du Mouvement militant mauricien tout en restant au ministère dont il ne démissionne qu’en 1980. 

Deux ans plus tard, soit le 12 juin 1982, il est candidat à Rivière-des-Anguilles/Souillac (no 13) sous la bannière de l’alliance MMM/Parti socialiste mauricien. Mais quand le MMM quitte le gouvernement neuf mois plus tard, il choisit après une brève hésitation de rester aux côtés de sir Anerood Jugnauth et endosse le manteau de ministre des Finances. Vishnu Lutchmeenaraidoo est alors très proche du leader du Mouvement socialiste militant nouvellement créé. Ensemble, ils façonnent le premier miracle économique et changent le destin du pays. 

Quatre ans plus tard, aux élections générales de 1987, il se refait élire au no 13 en tête de liste et reste Grand argentier jusqu’en juillet 1990 quand il claque la porte du gouvernement, à l’annonce d’un replâtrage MSM/MMM avec pour toile de fond un amendement constitutionnel portant sur l’accession du pays au statut de République. Il est par la suite critiqué avec virulence par les mauves qui le taxent d’homme le plus riche de l’océan Indien.

Aux élections générales de 1991, il est candidat de  l’alliance Parti travailliste/Parti mauricien social-démocrate à Belle-Rose/Quatre-Bornes, mais il mord la poussière. Aux élections suivantes, soit en 1995, il se présente aux électeurs sous la bannière du Mouvement des démocrates libéraux, sans aucune chance d’être élu. Retour au MSM en 1998, mais il est expulsé un peu plus d’an plus tard, quand il est une nouvelle fois question d’un accord MSM/MMM. 

Il se rapproche ensuite de Navin Ramgoolam, alors Premier ministre. Ce dernier lui confie la présidence de la State Bank of Mauritius (SBM), poste qu’il occupera brièvement. Il est aussi bien vu par Xavier-Luc Duval. Ce dernier le nomme conseiller au ministère des Services financiers dont il a la responsabilité. Quelques mois plus tard, avant les élections générales de 2000, il rend son tablier.

Trois ans plus tard, sir Anerood Jugnauth lui propose la présidence de Business Parks of Mauritius Ltd, propriétaire de la Cybercité d’Ebène. Vishnu Lutchmeenaraidoo décline l’offre. Très discret pendant quelques années, il refait surface en mars 2007 au sein du MMM. Entre lui et Paul Bérenger, tout va très bien. Les deux hommes déjeunent chaque semaine ensemble et le leader des mauves le désigne à la présidence de la commission économique du MMM. En 2010, il est à nouveau candidat au no 13. Entre lui et les électeurs de cette circonscription, c’est « une grande histoire d’amour », dira-t-il durant la campagne électorale. Cela ne l’empêchera pas de mordre la poussière. 

En septembre 2014, Vishnu Lutchmeenaraidoo refait ses valises, claque la porte des mauves et s’en va chez sir Anerood Jugnauth pour soutenir l’Alliance Lepep. Il obtient une investiture à Piton/ Rivière-du-Rempart aux côtés de sir Anerood. Il sera présenté durant la campagne électorale comme le futur architecte du second miracle économique. Il est élu mais il demeure sans parti, même s’il est le no 5 du gouvernement, pendant plus d’un an. Il adhère au MSM le 2 février 2016. 

Mais le cœur n’y est plus vraiment. Il ne sera que très peu présent aux activités du parti. Il sera marginalisé au sein du gouvernement. Il est éclaboussé à la suite d’un emprunt en euros contracté auprès de la SBM. Il conserve son maroquin, mais il est muté du ministère des Finances à celui des Affaires étrangères. Jeudi 21 mars 2019, clap final sur son aventure avec le MSM. Il démissionne à la fois comme ministre et député.

Vishnu Lutchmeenaraidoo et sir Anerood Jugnauth ont façonné le premier miracle économique.

En attendant un remaniement

Il est beaucoup question d’un remaniement ministériel au retour de Pravind Jugnauth dimanche. Depuis son accession au poste de Premier ministre en janvier 2017, il n’a procédé à aucun reformatage majeur de son équipe ministériel. Le départ de Vishnu Lutchmeenaraidoo pourrait ainsi être le prétexte pour procéder à une partie de chaises musicales. En attendant tout réaménagement, Nando Bodha a été désigné pour assurer la suppléance au ministère des Affaires étrangères en sus de ses responsabilités de ministre des Infrastructures publiques et du transport. Pour sa part, Yogida Sawmynaden, ministre de la Technologie, qui était no 6 du gouvernement, monte d’un cran pour être le no 5 à la place de Vishnu Lutchmeenaraidoo.


Chronique d’une mise à l’écart

Vishnu Lutchmeenaraidoo n’a pas tardé à se sentir mis à l’écart après les élections de décembre 2014. Au fil des mois, il a subi désaveu sur désaveu…  

  • Décembre 2014 : Les premières déceptions s’annoncent. Vishnu Lutchmeenaraidoo se retrouve avec un ministère des Finances amputé de plusieurs portefeuilles, dont les services financiers. Il ne lui reste qu’un « squelette » selon la description qu’en fait un proche. 
     
  • Décembre 2014 : Les conditions dans lesquelles l’ancien Premier ministre, Navin Ramgoolam, est arrêté choquent également celui qui est alors encore ministre des Finances, selon ce qu’en dit Ajay Daby. 
     
  • Mars 2015 : C’est Vishnu Lutchmeenaraidoo qui est à l’avant-plan pour la première conférence de presse suivant le retrait du permis de la Bramer Bank, geste qui signera l’arrêt de mort du groupe BAI de Dawood Rawat. Pourtant, après quelques faux pas, dont l’annonce prématurée de la reprise de la Bramer par la SBM, c’est Roshi Bhadain qui usurpera la place du Grand argentier sur la scène. 
     
  • Août 2015 : À peine plus d’un mois après que son ministre des Finances a présenté son premier budget, sir Anerood Jugnauth ressent le besoin de faire un discours de budget-bis qu’il baptise « Vision 2030 ». La presse rapporte alors qu’il s’agit d’un désaveu du Budget de son Grand argentier et qu’il fallait un exercice de communication pour rassurer le secteur privé. Les principales propositions du seul Budget que présentera au final Lutchmeenaraidoo ne seront pas retenues : un port géant s’étalant de Jinfei à Pointe-aux-Sables, la guerre déclarée aux jeux de hasard, la création d’une SME Bank avec un crédit de Rs 10 milliards sur cinq ans…
     
  • Septembre 2015 : Alors que quelques mois plus tôt, il annonce la relance du vieux projet de nouvelle ville à Highlands, Vishnu Lutchmeenaraidoo se retrouve évincé du dossier une nouvelle fois au profit de Roshi Bhadain qui préside le Steering Committee qui est mis sur pied. Cela débouchera sur le projet avorté de Heritage City de ce dernier.
     
  • Mars 2016 : Roshi Bhadain présente au Conseil des ministres son dossier à charge contre Vishnu Lutchmeenaraidoo sur la Smart City du Domaine Les Pailles, avec la firme chinoise Yihai. Vishnu Lutchmeenaraidoo prend un sick ce jour-là et le dossier est transmis à l’Icac. Il n’en sortira rien de concret, si ce n’est de creuser un peu plus le fossé entre le ministre et son gouvernement. 
     
  • Mars 2016 : Vishnu Lutchmeenaraidoo bénéficie d’un prêt de 1,1 million d’euros (Rs 43 millions) de la SBM pour investir dans l’or. L’affaire fait grand bruit, le ministre étant accusé de conflit d’intérêts, vu qu’il est encore ministre des finances à l’époque. Le DPP finira toutefois par dire que le dossier compilé par l’Icac ne méritait pas des poursuites. 
     
  • Mars 2016 : Vishnu Lutchmeenaraidoo est muté aux Affaires étrangères, sir Anerood Jugnauth, Premier ministre gardant les Finances au chaud jusqu’au retour de son fils au Cabinet. Vishnu Lutchmeenaraidoo indique que ce transfert est dû au surmenage. Mais depuis, il s’est fait discret et ne s’est impliqué dans aucun des gros dossiers qui auraient dû l’interpeller en sa qualité de chef de la diplomatie. Il a notamment été absent des démarches devant la Cour internationale de justice sur le dossier Chagos. 
  • Juillet 2016 : Pour son tout premier Budget, Pravind Jugnauth s’évertue à tuer un des projets majeurs de Vishnu Lutchmeenaraidoo. Ce dernier avait introduit l’obligation pour les promoteurs de projets tombant sous l’Integrated Resort Scheme (rebaptisé Property Development Scheme), d’investir dans la localité afin de ne pas créer d’animosité vis-à-vis de la population locale. Pravind Jugnauth éliminera cette obligation.