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Vishakha Tania René : après les couronnes, le silence d’Aomori

Par Sara Lutchman
Publié le: 3 May 2026 à 18:03
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vishaka
Pour elle, représenter Maurice au concours Miss Univers a été un bel accomplissement.

Miss Universe Mauritius 2024, puis professeure d’anglais dans une préfecture rurale du nord du Japon. Entre ces deux phases, il y a un choix, longuement mûri, lucidement assumé, et vécu sans le moindre regret.

Mexique, novembre 2024. Les flashs, la scène, des milliers de regards rivés sur elle. Vishakha Tania René porte les couleurs de Maurice sous les projecteurs du concours Miss Univers. 

« J’ai donné tout ce que j’avais. Et quand c’est fini, ce sentiment d’accomplissement… C’était comme clore un livre magnifique. »

Elle a alors un palmarès international bâti sur sept ans de podiums, une vie construite étape par étape avec une rigueur presque silencieuse. Et quand les lumières s’éteignent, quand le titre est posé, quelque chose se dépose en elle. Non pas la fatigue, mais une certitude nette, presque sereine : ce chapitre est clos. Le déclic est immédiat. « J’avais réalisé ce rêve-là. Il était temps pour l’autre, celui qui attendait patiemment depuis dix-neuf ans. »

L’autre rêve, c’est le Japon. Pas Tokyo et ses néons infinis, pas Osaka, reine de la street food et des foules compactes – elle y est allée, en voyage, et a trouvé tout cela « incroyable, mais trop ». Le vrai Japon, selon elle : celui des gens ordinaires, des liens qui se tissent lentement, des silences qui parlent. Elle pose ses valises à Aomori, préfecture rurale au bout de l’île de Honshū, réputée pour ses hivers polaires, ses pommes croustillantes et ses festivals Nebuta aux lanternes géantes. Elle y enseigne l’anglais dans le cadre d’un programme d’échange. 

Ancienne reine de beauté internationale, habituée des podiums mondiaux, elle corrige désormais des copies dans une école japonaise de province. Pour certains, c’est un paradoxe. Pour elle, à 29 ans, c’est une ligne droite.

Tania n’improvise pas. Elle choisit, et elle choisit à fond. Diplômée en Médias, Communication et Journalisme de l’Open University of Mauritius, elle enfile à 19 ans l’uniforme d’hôtesse de l’air. Des océans traversés, des passagers stressés apprivoisés, la grâce apprise sous pression, à 10 000 mètres d’altitude. Puis un stage dans une société audiovisuelle : avant-goût de storytelling, de cadrages parfaits, de lumières de plateau. Ensuite, virage vers la tech : trois ans comme Project Manager dans une entreprise spécialisée en solutions pour centres d’appels, jonglant avec des projets complexes, des deadlines serrés, des besoins clients traduits en langage concret. Un CV qui zigzague et qui, pourtant, forme un arc cohérent pour qui sait regarder.

Et en parallèle, les podiums. Tout commence en 2017 avec une victoire au concours Gold Face organisé par Gold Models, une entrée en matière remarquée. Suivent les scènes internationales : Miss Intercontinental Mauritius 2019, qui l’emmène en Égypte pour un Top 20 mondial. Top Model of the World 2020, où elle décroche la place de première dauphine. Miss Grand International Mauritius la même année, avec une représentation en Thaïlande en 2021. 

Et l’apothéose : couronnée Miss Universe Mauritius en 2024, elle porte les couleurs de son île sous les projecteurs de l’Arena Ciudad de México au Mexique.

Chaque étape semble hétéroclite vue de l’extérieur. De l’intérieur, elle forme un arc. 

« Mon parcours semble peu conventionnel, chaotique. Mais chaque phase m’a construite. L’aviation : la patience, la grâce sous pression. L’audiovisuel : le récit, l’image. La tech : la rigueur, la traduction du complexe en simple. Les podiums : incarner une île, porter une parole. » Elle n’a jamais refusé les chemins de traverse. Elle les a collectionnés.

La passion pour le Japon, elle, remonte à l’enfance, à 10 ans déjà : les mangas qui l’ont bercée, la J-pop aux mélodies entêtantes, les temples aux toits courbés vus dans des livres, la langue aux sonorités fluides qu’elle commence à grignoter via des applications et des dramas. « J’ai toujours su que j’irais là-bas un jour. Mais je ne voulais pas brusquer les choses. » 

Alors elle a pris son temps. Vécu chaque phase à fond. La méthode Tania : ne rien forcer, ne rien abandonner non plus. Attendre le bon moment, et le reconnaître quand il arrive. « Je n’ai pas fui. J’ai évolué. Chaque étape m’a construite : l’exploration d’abord, la croissance ensuite. Après la plénitude, j’étais prête pour le challenge. »

Du confort au courage

Son post Instagram « From comfort to courage » a enflammé les réseaux. Des photos contrastées : bikinis mauriciens sous le soleil de Flic-en-Flac, puis manteau épais dans la neige japonaise. Un manifeste intime en images, sobre et percutant, qui a touché des milliers de jeunes femmes en quête de sens, d’expatriés en herbe, de Mauriciens rêveurs. « Le confort, c’était Maurice. Le courage, c’est Aomori. » Elle n’est pas partie sur un coup de tête. Visa d’enseignement, programme d’échange ciblé, logistique planifiée, puis l’avion pour le Tohoku, fin 2024.

La réalité d’Aomori, elle ne l’a pas idéalisée. L’hiver là-bas rime avec -15 °C, blizzards incessants, congères plus hautes qu’elle. Elle, l’enfant des plages, du lagon turquoise, du soleil perpétuel transplantée dans une préfecture où la neige lui arrivait aux épaules... « Un autre level de challenge. Le manque de lumière, ces journées grises interminables… » 

Les premières semaines ont été rudes. Le choc culturel au travail, massif : la ponctualité japonaise absolue, la hiérarchie subtile inscrite dans chaque « bow », les silences éloquents qui remplacent ce que les Mauriciens diraient à voix haute et avec les mains. « Tout diffère de notre chaleur mauricienne, expressive et tactile. Des réunions où l’on pèse chaque mot. Une propreté maniaque. Des gestes codifiés : ranger ses chaussures à l’entrée, ne pas manger en marchant, baisser la voix dans les transports. »

Elle ne nie pas les doutes qui l’ont assaillie. « J’ai eu des nuits à me demander si j’avais bien fait. J’ai pleuré, oui. J’avais le mal du pays, des dholl puri, des rires familiaux, de la brise marine. Mais non, c’est mon choix, ma responsabilité. Quand on atterrit ailleurs, on s’adapte. On respecte. On n’abandonne pas un rêve ; on y grandit. »

Ce qui a tenu, ce qui a fondu le froid ? La gentillesse de ses collègues. Ils l’ont adoptée, cuisiné des bentos maison, expliqué les coutumes avec une patience infinie. Grâce à eux, l’hiver est devenu presque poétique : les premières chutes de neige vues comme un manteau féerique, les premières traces de pas dans la poudreuse vierge. Elle décrit des marchés locaux où elle marchande des légumes frais, des conversations avec des grand-mères sur l’art du thé, des randonnées dans les montagnes enneigées, des onsen fumants après les longues journées de classe.

Une journée type ? Réveil à 6 heures dans son appartement cosy, chauffé à bloc. Petit-déjeuner : thé vert et onigiri maison. Vêtue de couches superposées – thermals, polaire, manteau imperméable, bonnet, gants –, elle affronte le froid mordant pour rejoindre l’école. Pause déjeuner : ramen chaud à la cantine, ses collègues qui vérifient, attentionnés : « Ça va, Vishakha-san ? Pas trop froid ? » Retour sous les flocons. Soirée à étudier le japonais ou à scroller les stories de famille, à 10 000 kilomètres.

Enseigner, pour Tania, ne se limite pas à transmettre une langue. « Ce que j’aime le plus ? Partager non seulement l’anglais, mais Maurice, ses plages, le séga, son multiculturalisme. Via le programme d’échange, j’initie mes élèves à mon île. Leur curiosité, leur excitation… C’est magique. Un contributeur concret à un monde plus connecté. » Jeux interactifs, chansons pop, débats sur le climat… elle invente chaque jour des façons de rendre la langue vivante pour des adolescents qui la trouvent ardue.

Ses élèves, timides au départ, ont vite débusqué son passé. « Mon nom googlé en deux secondes. Miss Universe ? Ils savent tout. Questions en rafale : Comment c’était Mexico ? T’étais nerveuse ? Ils se disent inspirés. » Une admiration palpable, mais pas pesante. Elle la transforme en carburant. « Ça change notre lien en positif et me motive à être exemplaire chaque jour, pas sur une scène, dans une salle de classe. »

Le défi quotidien le plus grand ? « Arriver avec énergie et positivité, même les jours ‘off’. Pour les élèves, créer un safe space où l’anglais, langue difficile, intimidante pour eux, devient fun, motivant. » Elle mesure son impact non pas en titres, mais dans le regard d’un élève qui ose enfin parler.

Ce que la neige apprend

Aomori a changé quelque chose en elle, dans l’os. « Avant, Mauricienne pétillante, j’agissais vite, je parlais fort. Aujourd’hui, je réfléchis avant d’agir. Je mesure l’impact de mes gestes sur les autres. » La valeur du silence. La considération omniprésente : pas de klaxons, pas de cris, des trains à l’heure à la minute près. « Cette ‘awareness’, je la porterai partout où j’irai. »

Le quotidien japonais a aussi renforcé ses engagements. Elle portait déjà sur les scènes internationales des causes liées au climat et à la protection animale. Ici, ces valeurs s’incarnent dans le concret : la discipline locale en matière de recyclage, l’état d’esprit zéro déchet, le respect profond de la nature. « C’est une véritable source d’inspiration. On ne parle pas d’écologie de façon abstraite, on la vit, geste par geste. »

Sur Instagram, elle ne publie plus de robes scintillantes. Elle poste un café fumant partagé avec un ami local. Des fleurs de cerisier qui s’éveillent au printemps après des mois de neige. Un temple visité sous la pluie fine. Les détails d’un matsuri, d’un repas kaiseki, d’un onsen découvert au détour d’une randonnée. « Ces petits plaisirs, c’était déjà ma définition du bonheur, depuis toujours. Avant, je les gardais privés. Le public attendait du glamour, des voyages, du luxe. J’alignais. Aujourd’hui, authenticité totale. Le bonheur, c’est la présence, pas le luxe. »

Maurice lui manque. Son énergie dynamique, sa cuisine inégalée – rougail, briani, ce dholl puri du dimanche matin –, sa famille, ses amis, la brise marine du soir. « Mais de loin, je mesure ma chance. Le soleil, les plages, ce paradis sous-estimé même par ceux qui y vivent. Je ressens de la gratitude pure. »

Dans cinq ans ? « Je me vois trouver un équilibre entre le Japon et Maurice. Je ne me vois pas rester éloignée de l’île pour toujours, mon cœur y bat. Mais le Japon fera toujours partie de moi. Ma passion pour lui est décuplée maintenant que je le vis de l’intérieur, pas depuis les livres. » 

Et si un autre virage à 180 degrés se présentait ? Elle ne l’exclut pas. « Mon parcours n’a jamais été linéaire. Je reste ouverte. Mon intention, elle, ne change pas : rester fidèle à moi-même, inspirer les autres, contribuer positivement, avec le climat et la protection des animaux comme priorités permanentes. »

Vishakha Tania René n’a pas quitté les projecteurs pour se cacher. Elle les a échangés contre quelque chose de plus discret et de plus vaste : la lumière blanche d’un hiver japonais, une salle de classe dans une ville que personne ne visite, et l’espace pour devenir, encore une fois, quelqu’un de nouveau. La leçon qu’elle tire de tout cela, elle la formule simplement : « Croire dans le timing de la vie. Et vivre avec le changement, complètement, et sans peur. »

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