Mise à jour: 11 janvier 2026 à 18:00

Violences conjugales : Au cœur du protocole policier

Par Nasif Joomratty, Kendy Antoine
Image
Violence Conjugale

Face à la recrudescence des violences conjugales, Maurice a mis en place un dispositif de formation continue de ses forces de l’ordre. Entre protocoles stricts et sensibilisation permanente, les autorités tentent de professionnaliser la prise en charge des victimes.

Lorsqu’une femme violentée pousse la porte d’un poste de police, elle ne sait pas toujours ce qui l’attend. Va-t-on la croire ? La renvoyer chez elle ? Lui conseiller de « régler ça en famille » ? Ces craintes, longtemps justifiées, la police mauricienne tente aujourd’hui de les dissiper par la formation systématique de ses agents.

Désormais, la prise en charge des cas de violence domestique ne s’improvise plus. Dès l’intégration dans la force policière, toutes les recrues reçoivent une formation de base sur la violence domestique et les violences basées sur le genre, couvrant à la fois les procédures légales et l’approche humaine à adopter, explique-t-on.

Cette formation initiale n’est qu’un point de départ. Forums, ateliers et campagnes de sensibilisation sont organisés chaque année. La Police Training School revoit régulièrement les contenus afin de les adapter aux réalités du terrain et aux évolutions légales. La formation est même évaluée et peut conditionner l’affectation des agents à la prise en charge de ces dossiers.

Dans chaque poste de police, des agents référents sont désignés, souvent des policières, afin de faciliter la parole des victimes. Ils travaillent en étroite collaboration avec la Brigade pour la protection de la famille (BPF), unité spécialisée formée pour gérer l’ensemble des cas de violence domestique : écoute de la victime, évaluation des risques, suivi du dossier et coordination avec les autres services concernés.

Un mécanisme de responsabilité interne existe également. Les actions policières sont encadrées par des directives écrites et tout écart peut entraîner des sanctions disciplinaires. Formation, suivi et responsabilité constituent ainsi les trois piliers d’une action policière qui se veut professionnelle et systématique.

Un protocole strict

Cette formation trouve sa traduction concrète dès qu’une victime franchit la porte d’un poste de police. La réception de la plainte n’est pas une option, mais une obligation légale. Des directives écrites imposent aux policiers de recevoir toute plainte liée à la violence domestique, sans médiation préalable.

Dès son arrivée, la victime est invitée à faire une déposition formelle. Cette déclaration constitue la base légale de l’ensemble de la procédure. Une fois enregistrée, elle enclenche automatiquement un processus clair et encadré. Il ne s’agit pas d’un simple rapport, mais d’un dossier traité comme une infraction grave, fait-on comprendre.

La prise en charge immédiate comprend la protection physique, l’orientation vers des services médicaux si nécessaire, et un accompagnement psychologique, la violence laissant souvent des séquelles invisibles. La victime peut également être référée à des structures spécialisées pour un suivi adapté.

C’est alors que la BPF entre pleinement en action. Elle devient le principal point de référence tout au long du processus : elle évalue le niveau de danger, met en place les mesures nécessaires, coordonne les actions, informe la victime de ses droits et veille au respect de chaque étape, y compris sur le plan judiciaire.

Parallèlement, la police entame les démarches pour l’obtention d’une ordonnance de protection (Protection Order) auprès de la Cour. Cette ordonnance constitue une aide majeure, en particulier pour les personnes qui ne savent pas vers quelles instances se tourner. Elle impose des limites claires à l’agresseur et offre un cadre légal de protection.

Concernant le suspect, la police a le devoir de prendre toutes les mesures nécessaires pour qu’il soit interpellé dans les plus brefs délais. Notamment lorsque les faits sont graves ou qu’il existe un risque de récidive.

Les ordonnances de protection ne sont pas de simples documents administratifs. Une fois émises par la Cour, elles comportent des conditions strictes et obligatoires, établies selon chaque situation : interdiction de résider sous le même toit, interdiction de contact, distance minimale à respecter ou interdiction de fréquenter certains lieux.

La police est chargée d’en assurer le respect. Les personnes concernées sont informées des conditions imposées. Toute violation constitue une infraction pénale et expose le contrevenant à une arrestation immédiate. 

Pourtant, malgré ce cadre juridique clair, ces ordonnances de protection sont encore trop souvent bafouées. Un 
« breach » peut survenir à tout moment, parfois plusieurs mois après l’émission de l’ordonnance : reprendre la cohabitation malgré une interdiction, contacter la victime ou ignorer les restrictions de la cour. Ce qui révèle les limites d’un dispositif qui peine à assurer une protection effective.

Le piège du retrait de plainte

L’un des moments les plus critiques du processus intervient lorsqu’une victime souhaite retirer sa plainte. Cette décision n’est ni automatique ni anodine. Les policiers, formés pour reconnaître les signes d’un retrait forcé, doivent s’assurer qu’elle n’est pas prise sous contrainte, menace ou pression, explique-t-on.

Et concrètement ? Ils posent les questions nécessaires afin de vérifier que le retrait est volontaire, sans intimidation directe ou indirecte. Ils sont attentifs à la peur manifeste, aux incohérences dans le discours, à la pression familiale ou à la présence insistante du suspect, souligne-t-on.

Lorsque la personne confirme vouloir retirer sa plainte, le retrait est officiellement enregistré. Toutefois, contrairement à une idée répandue, l’affaire n’est pas automatiquement classée. Le dossier est transmis au Directeur des poursuites publiques (DPP), qui examine l’ensemble des circonstances : gravité des faits, existence de blessures, antécédents, risque de récidive et vulnérabilité de la victime.

Même après un retrait, une réévaluation du danger est effectuée. La police peut procéder à des visites de suivi afin de s’assurer que la victime est en sécurité et qu’aucune pression ne s’exerce sur elle. Dans certaines situations, notamment en cas d’infraction grave ou de danger avéré, la procédure peut être maintenue et des mesures de protection engagées malgré le retrait.

Sur le papier, le dispositif se veut rigoureux et complet. La formation des policiers, les protocoles stricts, les mécanismes de contrôle et la spécialisation de certaines unités dessinent un cadre professionnel structuré. Mais entre les procédures officielles et leur application sur le terrain, l’écart demeure. Les ordres de protection bafoués et les retraits de plainte témoignent d’un système qui, malgré ses efforts, peine encore à briser le cycle de la violence domestique.

Publicité
À LA UNE
hebdo-3496