Violences à Camp-Thorel : l’enquête bute sur l’énigme «Kala Samurai»
Par
Le Dimanche /L' Hebdo
Par
Le Dimanche /L' Hebdo
Une vidéo virale, une femme sans identité, un ministre qui interpelle. Derrière le surnom que les réseaux sociaux ont donné à cette jeune femme filmée en train de remettre un objet tranchant à un émeutier, se dessine une enquête complexe sur une journée de chaos à Camp-Thorel.
Elle s’appelle, pour l’instant, « Kala Samurai ». C’est le surnom que les internautes lui ont forgé, après qu’une vidéo montrant cette femme remettre un objet ressemblant à une arme tranchante à un individu impliqué dans les affrontements à Camp-Thorel s’est répandue sur les réseaux sociaux. Son vrai nom, lui, reste inconnu des enquêteurs, malgré les recherches en cours. Et c’est précisément ce vide qui, selon le ministre du Logement et des Terres Shakeel Mohamed, menace de compromettre l’instruction sur les violences survenues dimanche dernier dans l’Est de l’île Maurice.
« Si dimounn pa vinn dir li, pou konplike e lanket pou pran plis letan… Li neseser lapolis aprofondi lanket », a insisté le ministre sur les ondes de Radio Plus, le samedi 23 mai, évoquant même la possibilité qu’une volonté délibérée de cacher l’identité de cette femme soit à l’œuvre. Pour Shakeel Mohamed, le geste capturé sur la vidéo ne laisse aucun doute : la femme « aurait remis un objet pour causer du tort ».
Le ministre est allé plus loin, dénonçant des publications circulant sur les réseaux sociaux et cherchant, selon lui, à « allumer le feu communal ». Il s’est interrogé publiquement sur la lenteur des autorités à identifier certains profils circulant en ligne : « Comment se fait-il que la police n’ait pas encore, de son propre chef, al rod Proud Hindu kisann-la sa ? »
Une semaine après les dérapages survenus à Camp-Thorel – agressions, incendies criminels, tirs d’arme à feu et tensions entre groupes –, les interrogations et zones d’ombre sont nombreuses. Le domaine Hémisphère de l’Est, sur lequel se trouve un parcours de santé, accueillait, ce dimanche-là, des membres de la famille du gérant, les Jamalsah. Originaires de Rose-Hill, ils se décrivent comme des habitués du lieu, venus chercher un moment de détente après une semaine de travail. Le terrain dispose, selon eux, d’un espace de stationnement prévu à cet effet, et les véhicules sont normalement laissés dans une zone dédiée, avant d’accéder aux sentiers.
Tout aurait basculé autour d’un quad motorisé en panne sur le parcours de santé. Des membres du groupe tentaient de le charger dans un pick-up, à proximité d’un kiosque public, lorsque des habitants de Camp-Thorel sont intervenus, exprimant des inquiétudes concernant la sécurité dans la zone. Les échanges verbaux ont rapidement dégénéré en affrontement physique entre les deux groupes, selon la version des Jamalsah. Un policier, présent parmi les habitants au moment de l’altercation, a été blessé à la tête et à la main.
La nouvelle de la bagarre s’est propagée dans le village avec une rapidité foudroyante. Une centaine de personnes se sont regroupées face au petit groupe de visiteurs, qui a dû se replier dans le terrain boisé pour sa sécurité. Puis la violence a franchi un nouveau seuil : le pick-up transportant le quad a été incendié, des coups de feu ont été tirés en l’air. Aucun blessé par balle n’a été signalé, mais une cartouche a été retrouvée et sécurisée sur les lieux. Un SUV a également été incendié, et plusieurs autres véhicules ont été endommagés dans les affrontements.
Les visiteurs retranchés dans la zone boisée affirment avoir été encerclés et avoir craint pour leur vie. Pour une proche des Jamalsah, ces heures gardent la texture d’un cauchemar. « Nou finn retrouv nou pieze e nou lavi ti an-danze », confie-t-elle. Elle décrit une fuite précipitée à travers la zone boisée, avec des femmes et des enfants. « J’ai dû prendre ma fille de six ans et courir. On ne savait plus où aller. On a cru que c’était la fin », avance-t-elle.
Face à l’ampleur des événements, l’intervention des forces de l’ordre a été d’envergure. Le Groupement d’intervention de la police mauricienne (GIPM), la Special Mobile Force (SMF) et la Special Support Unit ont été déployés pour reprendre le contrôle de la situation. Une opération d’exfiltration délicate a été menée dans le terrain boisé. Dix-huit personnes ont finalement été évacuées à bord d’un minibus de la police, empruntant des sentiers difficiles, par Salazie, avant d’être conduites en sécurité au poste de police de Saint-Pierre.
L’enquête, confiée à la CID de Moka sous la supervision du CCID, s’articule désormais autour de plusieurs volets. Cinq personnes ont été arrêtées pour agression avec préméditation sur des villageois de Camp-Thorel. Il s’agit de Noorani Hajee Jamalsah et Ashfaaq Jamalsah, de Rose-Hill, Bernard Gaël Rydley Julien Noël de Pointe-aux-Sables, Krishna Rajen Luchmedu de Rose-Hill, ainsi que Gérard Winsley Céleste, de Forest-Side.
Le Field Intelligence Office tente d’identifier les auteurs des incendies du pick-up et du SUV. Les circonstances précises des tirs d’arme à feu font également l’objet d’analyses balistiques et forensiques par le Scene of Crime Office et le Forensic Science Laboratory. Dans le cadre de l’enquête, une Porsche a été réquisitionnée et placée sous séquestre policier. Ce véhicule de luxe aurait été utilisé par l’un des suspects présents sur les lieux le jour des faits. Les enquêteurs cherchent à y déceler d’éventuelles traces de balles.
Au centre de tout, « Kala Samurai » demeure une silhouette sans nom. Tant que cette femme ne sera pas formellement identifiée, une part essentielle de ce qui s’est passé, ce dimanche à Camp Thorel, restera sans réponse, pour les enquêteurs, comme pour l’opinion publique que cette affaire a profondément secouée.