Violence conjugale : Maurice s’apprête à inscrire le féminicide dans sa loi
Par
Jean-Marie St Cyr
Par
Jean-Marie St Cyr
Après neuf féminicides en 2025 et deux depuis le début de l’année, le pays se prépare à introduire, pour la première fois, une définition juridique du féminicide. Une annonce historique, qui soulève autant d’espoirs que d’interrogations sur la capacité du pays à protéger effectivement les femmes en danger.
Deux féminicides depuis le début de l’année. Neuf en 2025. Au moins vingt-quatre depuis 2020. Stop ! Dans un pays confronté à une violence conjugale meurtrière, la ministre de l’Égalité des genres promet que « 2026 sera l’année des actions concrètes ». Parmi elles, une mesure symboliquement forte : « Le féminicide sera clairement défini dans le nouveau Domestic Abuse Bill », annonce Arianne Navarre-Marie.
Cette inscription dans la loi constituerait une première pour Maurice. Pour Prisheela Mottee, présidente de l’ONG Raise Brave Girls, qui plaide activement pour cette réforme, le féminicide est le « meurtre d’une femme parce qu’elle est une femme, souvent dans un contexte de violences conjugales, de domination, de contrôle ou de menaces répétées ». Une qualification spécifique qui permettrait, selon elle, de « reconnaître la spécificité de ces crimes et d’y apporter des réponses adaptées ».
Ambal Jeanne, directrice de l’association SOS Femmes, partage cette exigence et espère que le gouvernement actuel franchira le pas, « d’autant plus qu’il a les coudées franches pour inclure cela dans le Code pénal et considérer les crimes à l’égard des femmes comme une infraction grave ».
Pour elle, cette bataille se joue aussi sur les mots. Elle rejette fermement le terme « crime passionnel » pour qualifier les meurtres de femmes. « Il n’y a pas de “passion” quand il s’agit d’un crime, car il n’y a pas d’amour, qui est quelque chose de beau », insiste-t-elle. « Quand il y a de l’amour, les deux partenaires s’épanouissent dans la relation. Quand il y a crime, il n’y a plus d’amour. »
Mais l’enthousiasme reste mesuré. Pour Prisheela Mottee, le féminicide, qu’elle qualifie de violence extrême, révèle « des dysfonctionnements qui dépassent largement la seule réponse pénale ». « Il ne s’agit pas uniquement d’une perte de vie humaine, mais aussi de la destruction irréversible de la cellule familiale, avec des conséquences profondes et durables pour les enfants, les proches et la société dans son ensemble », affirme-t-elle. Chaque féminicide constitue, selon elle, « une faillite collective ».
La reconnaissance juridique ne peut donc être « une fin en soi ». Elle doit servir de « levier structurant », accompagné de formations spécialisées pour les forces de l’ordre et les magistrats, d’un meilleur suivi des plaintes et des ordonnances de protection, ainsi que d’un renforcement de l’éducation juridique et civique. « C’est à ces conditions que la reconnaissance juridique pourra dépasser le symbole et devenir un véritable outil de dissuasion et de transformation sociale », insiste la présidente de Raise Brave Girls.
Ces violences extrêmes contre les femmes sont, selon elle, « le résultat direct de l’échec de la société à garantir un cadre véritablement juste, équitable et libre pour toutes et tous ». Elles traduisent des « dysfonctionnements structurels persistants », tant en matière de prévention que de protection effective des femmes en danger.
Les femmes qui frappent à la porte des foyers d’accueil ont toutes un point commun : elles fuient une situation devenue insupportable. Violence physique, conditions de vie toxiques ou expulsion du domicile conjugal, les raisons sont multiples. « Bien souvent, elles ne peuvent plus continuer de vivre la situation toxique dans laquelle elles se trouvaient et elles demandent de l’aide », explique Ambal Jeanne.
Mais pour chaque femme qui demande de l’aide, combien restent prisonnières du silence ? La directrice de SOS Femmes déplore que beaucoup d’autres « souffrent encore, ne demandent pas d’aide et perdent la vie sous les coups de leur conjoint », comme l’ont illustré deux récents cas de féminicide.
C’est après les drames que l’hypocrisie sociale se révèle dans toute son ampleur. Après le décès d’une victime, tout l’entourage soutient qu’il était au courant de la situation. L’indignation surgit, tardive et stérile. « Pourquoi, alors que chacun devait prendre la responsabilité de dénoncer en tant que citoyen, personne n’a rien dit ou entrepris des démarches pour éloigner la victime du milieu où elle était en danger ? » questionne Ambal Jeanne. La réponse tient dans une phrase : certains considèrent, à tort, qu’il s’agit « seulement d’un problème de couple à régler entre quatre murs ».
Cette conception d’une violence domestique qui relèverait de l’intimité conjugale, elle la combat frontalement. Pour Ambal Jeanne, le silence de l’entourage peut, dans certains cas, s’apparenter à une non-assistance à personne en danger. « Chaque citoyen a le devoir de porter assistance à personne en danger et de faire en sorte que l’opinion publique et les autorités soient alertées de cette situation », insiste-t-elle.
Alors que la ministre de l’Égalité des genres et des ONG appellent à dénoncer la violence conjugale, Ambal Jeanne souligne que cette responsabilité ne doit pas incomber uniquement aux victimes. L’entourage peut aussi faire comprendre à la victime qu’elle n’est pas seule et qu’elle peut être accompagnée, ce qui « peut faire une grande différence ». Il faut, selon elle, « avoir ce réflexe citoyen pour dénoncer ce genre de comportement avant qu’il ne soit trop tard ».
Pourquoi certaines femmes restent-elles malgré les coups ? Les raisons de cet enfermement sont multiples et s’entremêlent. Selon Ambal Jeanne, beaucoup « croient souvent aux fausses promesses et engagements de leur conjoint » et demeurent sous le toit conjugal en dépit de tout ce qu’elles endurent. Dans certains cas, c’est « à cause des enfants », tout en entretenant l’espoir que l’autre va changer. « Or ce n’est jamais le cas », affirme-t-elle.
Ce piège des fausses promesses se double d’un déni systématique des conjoints violents. « Bien souvent, le conjoint est dans le déni et pense qu’il n’est pas fautif, et rejette tous les torts sur la femme », fait-elle remarquer. Plus profondément encore, elle dénonce « cette mentalité très macho de certains hommes qui pensent que la femme doit être “corrigée” ou subir des coups quand son comportement n’est pas dans le sens qu’il veut », une vision parfois intégrée par les victimes elles-mêmes.
Pour Ambal Jeanne, le constat est sans appel : « Quand il y a de la violence, il n’y a pas de vie de couple, il n’y a pas de vie de famille, il n’y a pas de nid douillet qu’on appelle “home”. » Bien au contraire, c’est « une menace constante, comme une épée de Damoclès qui pèse sur la tête de la femme, sur sa vie, sur sa santé et celle de ses enfants ».
Quitter son foyer n’est pas une décision facile, reconnaît-elle. « Quand nous vivons dans une telle situation, il faut savoir faire des choix dans la vie afin de se protéger », insiste-t-elle, plutôt que de rester et d’encourir le risque de perdre sa vie.
Le problème se complique encore lorsque les femmes retirent leurs plaintes, croyant aux excuses et fausses promesses de leur conjoint. Les ONG et les autorités ne peuvent alors plus évaluer le danger. Contrairement à une idée reçue, il n’est pourtant pas facile pour une femme de retirer sa plainte après avoir fait une déclaration de violence conjugale. « Si le cas est référé à la Cour, le magistrat ne peut pas annuler la plainte automatiquement. Ce sera au bureau du Directeur des poursuites publiques (DPP) de prendre cette décision », explique Ambal Jeanne.
Dans bien des cas, le DPP poursuit l’action et maintient la plainte. Mais quand le retrait intervient malgré tout, « c’est là où l’entourage, les membres de la famille, les proches ou les voisins ont leur rôle à jouer » en se rangeant du côté des victimes et en leur faisant comprendre qu’elles peuvent s’en sortir.
Sur le terrain, le constat reste nuancé. Dans plusieurs unités de police, les femmes victimes de violence sont aujourd’hui
« mieux écoutées qu’auparavant » (voir en pages 9-11). Prisheela Mottee reconnaît « les efforts réels consentis par les autorités, notamment avec la mise en place des One-Stop Shops, qui constituent une avancée importante vers une prise en charge plus coordonnée et plus humaine ».
« Nous sommes clairement dans une dynamique positive, et il serait injuste de ne pas reconnaître le travail accompli par la force policière et les autres services concernés », souligne-t-elle. « Un pays ne peut fonctionner sans une force policière engagée, et de nombreux officiers font leur possible, souvent dans des conditions difficiles, pour protéger les victimes. »
Mais des lacunes subsistent. La qualité de l’écoute, l’évaluation du niveau de danger, le suivi effectif des ordres de protection et la coordination entre services varient encore fortement d’un poste à l’autre. « Trop souvent, ces aspects dépendent de la sensibilité ou de la formation individuelle des agents, plutôt que de protocoles systématiques et uniformes », regrette Prisheela Mottee.
Le Protection Order, outil judiciaire censé protéger les femmes menacées, révèle toute l’ambiguïté du système mauricien. Ambal Jeanne fait remarquer que « dans bien des cas, cette décision de la Cour est respectée ». Elle reconnaît toutefois que ce n’est pas toujours le cas et que, malgré le travail louable de la Brigade pour la protection de la famille, il peut y avoir « des brebis galeuses ». « La violence conjugale n’est pas seulement un problème légal, mais le Protection Order aide dans cette démarche de protection, même s’il ne constitue pas une finalité en soi », nuance-t-elle.
Le véritable problème tient à l’application de la loi. Ceux qui ne respectent pas une ordonnance de protection sont certes poursuivis, mais Ambal Jeanne déplore que les sanctions demeurent insuffisantes. « On parle beaucoup de la refonte des lois, mais il y a aussi l’application des lois à prendre en considération », dit-elle. « Lorsqu’une femme succombe à des violences domestiques, la peine maximale – entre 40 et 45 ans de prison – peut être prononcée. En revanche, lorsqu’il s’agit de la violation d’un Protection Order, aucun signal fort n’est envoyé », regrette-t-elle.
Cependant, au-delà des dispositifs répressifs, c’est toute l’éducation qui doit être repensée. Pour Ambal Jeanne, la montée de la violence tant dans la rue que dans les familles découle d’un problème plus large : « Le respect et les droits de l’autre ne sont pas pris en considération. » La violence routière, comme la violence domestique, résulte, selon elle, du même manque de respect. « Dans certains foyers, le mari se sent supérieur à la femme et se croit tout permis : l’autre doit être son subalterne, être soumise. »
Il faut donc inculquer « le respect de l’autre et l’égalité entre hommes et femmes » dès le plus jeune âge, dans le cadre d’une « construction des personnes ». « Il n’est pas possible de se limiter à l’enseignement purement académique : il faut aussi former les élèves en tant que personnes, pour une éducation à la fois complète et humaine », affirme-t-elle. Cette lacune touche toutes les classes et couches sociales. « Le respect des femmes doit s’apprendre dès l’enfance, à la maison comme à l’école, pour qu’il devienne une valeur partagée dans toute la société. »
Faire des campagnes de sensibilisation et changer les lois ne suffiront pas à faire des miracles, prévient-elle. « Il faut en amont avoir une campagne pour “reformater” afin de changer les mentalités. » Du reste, les campagnes de sensibilisation arrivent trop souvent après les drames, regrette-t-elle.
« L’éducation aux valeurs doit être faite depuis la maternelle jusqu’au tertiaire », conclut-elle, appelant à un travail de prévention en amont plutôt qu’à des réactions après coup.
Raise Brave Girls abonde dans le même sens, appelant à « une approche globale et coordonnée : prévention en amont, protection rapide et efficace, sanctions dissuasives, accompagnement psychosocial durable et, surtout, un changement profond des mentalités ». L’ONG distingue les mesures urgentes, celles à court terme et les réformes structurelles nécessaires pour mieux mesurer, prévenir et agir efficacement. « Sans cela, les réponses resteront fragmentaires et les drames continueront de se répéter », prévient Prisheela Mottee.
Au-delà des campagnes de prévention, c’est donc toute l’architecture de la protection des femmes qui doit être repensée afin de transformer une dynamique encore fragile en changement durable.
Ambal Jeanne en est convaincue : la prison ne suffit pas à briser le cercle vicieux. « Envoyer en prison ne va pas changer les choses. Une fois la peine effectuée, l’accusé peut rencontrer quelqu’un d’autre, commettre à nouveau le même délit, et le cercle vicieux va continuer. »
Cette conviction la pousse à plaider pour la création d’un centre de réhabilitation pour les hommes violents. « Il faut aborder le problème de la violence dont font preuve certains hommes qui sont souvent dans le déni », observe-t-elle.
Les discours et le counselling, selon elle, « ne mènent pas très loin et ne marchent pas toujours ». « Il faut certes emprisonner les coupables, mais cela ne suffit pas. Une thérapie est nécessaire pour prendre en charge ce comportement violent et ce rapport hommes-femmes », explique-t-elle.
La loi mauricienne va plus loin que la simple protection des victimes. Elle engage également la responsabilité de l’entourage. Selon l’article 39(A) du Code pénal relatif au « Culpable Omission », les témoins ont le devoir de signaler les situations de violence. « Si une personne est témoin d’une bagarre entre deux conjoints, elle peut appeler la police si intervenir pour interrompre la dispute risque de mettre sa vie en danger », précise le sergent Kevin Kumar Bissoondeeal de la Brigade pour la protection de la famille. Ne pas alerter les autorités dans ces conditions peut constituer une infraction et exposer le témoin à des poursuites.
Dans la réalité, le constat est plus nuancé. « Dans certains cas, des membres du public assistent à des bagarres sans intervenir, soit par indifférence, soit pour éviter d’être impliqués », observe le sergent Bissoondeeal. Une passivité qui laisse parfois place aux remords. « Ce n’est que quand la victime est décédée qu’ils ont des remords et regrettent de n’avoir rien fait. »