Longtemps sans existence légale ni date de naissance officielle, Vina obtient enfin la reconnaissance de son identité à 34 ans, après une bataille judiciaire de plusieurs années devant les tribunaux.
Elle ne sait pas quand elle a soufflé sa première bougie. Personne ne le lui a jamais dit. Dans le centre d’accueil de Forest-Side où elle a grandi, les anniversaires étaient des jours comme les autres pour elle. Les autres enfants avaient une date, un gâteau, une petite fête. Pas Vina (prénom d’emprunt).
Elle avait un prénom. Elle n’avait pas de date. Elle n’avait pas de papiers. Officiellement, elle n’existait pas. Ce n’est que le 7 avril 2026, à l’âge de 34 ans, qu’un tribunal a enfin dit le contraire.
Elle est née le 7 août 1991 à l’hôpital Jawaharlal Nehru de Rose-Belle. Sa mère s’appelait Parvatee. Son père, Ravi. Tous deux sont morts aujourd’hui. Elle a grandi à Chamouny, dans la région de Chemin-Grenier, dans une famille de laboureurs qui travaillaient la canne. Ses parents avaient eu cinq enfants. Les quatre autres avaient été déclarés à l’état civil. Elle, non.
Pour quelles raisons ? Elle l’ignore encore. « Je ne saurai jamais vraiment pourquoi », dit-elle simplement, sans amertume particulière dans la voix, comme quelqu’un qui a appris à vivre avec des questions sans réponse.
Sa mère meurt alors qu’elle a dix ans. Son père, elle ne s’en souvient presque pas ; il est parti « avant même qu’elle ne s’en souvienne ». Elle est alors placée dans un centre d’accueil à Forest-Side. Elle y passera près de dix ans.
C’est dans ce centre que l’absence de papiers cesse d’être une abstraction pour devenir une réalité quotidienne, parfois humiliante. « On me demandait souvent ma date d’anniversaire. Les autres enfants avaient une fête. Moi, je disais que je ne savais pas. »
Avec l’aide des autorités du centre, elle entreprend des recherches. Elle se rend à l’hôpital de Rose-Belle, remonte les archives, multiplie les démarches. Lentement, laborieusement, des traces de sa naissance finissent par réapparaître. Un test médical viendra ensuite appuyer le dossier pour établir le lien de filiation.
À 20 ans, elle quitte le centre. Elle s’installe d’abord chez son frère, puis avec un compagnon rencontré à Mahébourg. Ils ont deux enfants ensemble : un garçon de dix ans et une fille de cinq ans. Tous deux sont scolarisés à Chemin-Grenier. La vie, malgré tout, a continué.
Une vie entière hors du monde légal
Mais l’absence d’identité officielle a continué de peser sur chaque geste du quotidien, sur chaque tentative d’avancer. Se marier civilement ? Impossible. S’inscrire sur le plan national de pension ? Impossible. Ouvrir un compte en banque ? Impossible. « Certaines personnes ont profité de ma situation », dit-elle à voix basse, sans entrer dans les détails.
Coiffeuse de métier, installée dans la région de Mahébourg, elle exerce son travail, élève ses enfants, vit. Mais elle vit dans un entre-deux permanent : présente dans la réalité de tous ceux qui la connaissent, invisible aux yeux de l’État.
En 2019, elle décide de saisir la justice. Avec l’aide de Me Reena Ramdin et de l’avoué Jean Didier Kersley Pursun, elle dépose une action en reconnaissance de filiation et d’état civil. Il lui faudra sept ans.
Le 7 avril 2026, la juge Sulakshna Beekarry-Sunassee rend son jugement. Devant elle avaient défilé plusieurs témoins : la tante maternelle de Vina, qui confirme la connaître depuis sa naissance ; le personnel du centre d’accueil de Forest Side, qui atteste qu’elle y a été hébergée depuis l’enfance sous son véritable prénom ; son compagnon, qui confirme son identité telle qu’elle est reconnue dans leur vie commune. Ces témoignages, croisés avec une notification de naissance mentionnant le nom de la mère, ont emporté la conviction du tribunal. « There can be no doubt that the legal test is satisfied », écrit la juge dans sa décision.
La Cour ordonne l’émission d’un acte de naissance. Elle ordonne également que Vina soit reconnue comme la mère légale de ses deux enfants qui, eux aussi, vivaient dans un flou juridique hérité de celui de leur mère.
Rencontrée le mercredi 15 avril 2026 à Mahébourg, Vina dit qu’elle est « plus qu’heureuse ». La formule est modeste. Ce qu’elle décrit, c’est quelque chose de plus profond : le soulagement de quelqu’un qui a passé toute sa vie adulte à prouver ce que tout le monde autour d’elle savait déjà. « Après trente-quatre ans, je peux enfin exister. »
Elle attend encore que les autorités appliquent concrètement la décision. L’acte de naissance n’est pas encore entre ses mains. Mais elle voit déjà ce qu’il lui ouvrira : un compte en banque, une protection sociale, la possibilité de se marier. Des choses ordinaires. Des choses que la plupart des gens n’ont jamais eu à conquérir. « Je vais pouvoir faire des choses simples, comme tout le monde. Je commençais à désespérer après toutes ces années. »
Dehors, à Mahébourg, la vie suit son cours. La voix des enfants résonne. Le compagnon est là. Et Vina, pour la première fois, n’est plus dans un entre-deux. Elle existe pleinement.





