Victor Rault, réalisateur et fondateur de l’Expédition Captain Darwin : «L’inertie devant l’ampleur des destructions est une frustration permanente»
Par
Jenna Ramoo
Par
Jenna Ramoo
Bravant le mal de mer, Le Dimanche/L’Hebdo est monté à bord du Captain Darwin, ancré au Caudan. Rencontre sans détour avec Victor Rault, entre confidences, éclats de rire et vagues.
Si Charles Darwin débarquait sur votre voilier aujourd’hui, quel objet ou quelle application moderne choisiriez-vous de lui montrer en premier ?
(Rires) Je pense que je lui montrerais une application de cartographie maritime comme Navionics. À son époque, le travail de l’équipage du Beagle pour cartographier le monde était déjà bien avancé, mais il restait encore énormément de zones d’ombre. L’Antarctique, par exemple, n’était qu’une idée lointaine dont on ignorait la forme exacte. Lui montrer nos cartes nautiques actuelles prouverait à quel point les côtes mondiales sont désormais définies, même si des mystères subsistent dans les profondeurs océaniques.
En parallèle, je lui présenterais absolument l’application iNaturalist qui permet de cartographier les espèces. Il découvrirait ainsi que la connaissance de la nature n’est plus réservée aux seuls naturalistes professionnels, mais qu’elle s’est diffusée dans toute la société. Aujourd’hui, n’importe quel citoyen peut contribuer à la science. Je suis certain que Darwin adorerait cela !
Charles Darwin a énormément souffert du mal de mer physique. Après 4 ans et 8 mois de navigation, quel est votre propre « mal de mer » ?
J’ai la chance de ne pas souffrir du mal de mer physique, en tout cas rien de comparable à ce qu’a enduré Darwin. En revanche, mon « mal de mer » est psychologique et je pense qu’il est partagé par beaucoup de personnes qui s’intéressent au climat ou à la biodiversité : c’est une douleur profonde face à l’inertie humaine.
Sur le terrain, je constate l’ampleur des destructions dont nous sommes responsables et je vois bien que cela ne provoque pas la réaction nécessaire. Devant une telle réalité, nous devrions avancer dix fois plus vite pour trouver des solutions. C’est une frustration permanente, un combat quotidien pour trouver l’équilibre entre l’indignation et la nécessité de continuer à vivre sans baisser les bras. Ce tour du monde des solutions m’était indispensable.
Sur le plan logistique, mon vrai ras-le-bol en mer vient du mouvement incessant du bateau. Poser un trépied de caméra ou simplement une tasse de café est impossible, car tout bouge en permanence, pendant des semaines entières. Rester debout, cuisiner ou aller aux toilettes demande une énergie considérable. C’est l’épreuve de l’impermanence.
Alors, quand on arrive enfin à l’escale, retrouver la stabilité de la terre ferme est un bonheur absolu. En mer, cette frustration m’amène parfois à piquer de grosses colères !
Le monde dans lequel nous vivons n’est pas un acquis garanti pour les siècles futurs.»
En avril 1836, Charles Darwin s’est un peu ennuyé à Maurice, trouvant qu’elle ressemblait trop à ce qu’il connaissait déjà. Êtes-vous d’accord avec lui ou avait-il simplement besoin d’une bonne sieste ?
(Rires) Je pense surtout qu’il avait un besoin viscéral de rentrer en Angleterre ! Sa lassitude s’exprimait déjà depuis son passage en Nouvelle-Zélande. Contrairement à moi, Darwin n’est pas rentré voir sa famille une fois par an. Cela faisait quatre ans et demi qu’il naviguait, épuisé, constamment malade en mer et conscient qu’une immense traversée l’attendait encore avant de retrouver les siens.
Cette fatigue a profondément teinté son regard sur les derniers territoires de son voyage. Après les Galápagos qu’il a adorées et la Polynésie, dont la culture l’a beaucoup impressionné, plus rien ne trouvait véritablement grâce à ses yeux. Son jugement sur Maurice était celui d’un voyageur à bout de souffle, qui ne pensait qu’au retour.
Durant votre périple entre terre et mer, vous avez constaté que l’impact humain n’a pas forcément réduit la masse globale du vivant mais qu’il a totalement redistribué les cartes de l’évolution. Quelles sont les espèces qui « profitent » de notre présence ?
C’est un phénomène fascinant ! La biomasse n’a pas forcément diminué, mais elle a été massivement réallouée. Certaines espèces s’effondrent tandis que d’autres prospèrent grâce à l’Homme.
Au Brésil, par exemple, j’ai observé les fourmis coupeuses de feuilles. Ces insectes ont inventé une forme d’agriculture il y a 50 millions d’années : elles découpent des végétaux qu’elles n’ingèrent pas directement mais qu’elles utilisent pour cultiver un champignon, leur aliment de base.
Aujourd’hui, elles profitent largement des monocultures de maïs ou de soja. Pourquoi ? Parce qu’un champ de monoculture est propre et dégagé, contrairement au sol d’une forêt primaire encombré d’arbres morts et d’obstacles. Elles s’y déplacent plus vite et y trouvent une nourriture abondante.
Mais l’espèce qui a littéralement « plié le jeu » de l’évolution à cause de la consommation humaine, c’est le poulet. D’un point de vue arithmétique, c’est le plus grand succès : les chiffres sont si colossaux que si des archéologues du futur fouillaient nos couches sédimentaires, ils retrouveraient davantage d’os de poulet que de plastique.
Cela dit, il faut nuancer : une victoire comptable ne signifie pas un mieux-être pour l’animal. On ne peut pas parler de réussite pour un poulet élevé en batterie. Au-delà des espèces qui augmentent ou diminuent, la vraie question reste : quels écosystèmes et quel équilibre global voulons-nous préserver ?
Pour conclure, si vous deviez inventer un slogan ou une punchline pour expliquer la théorie de l’évolution à la génération TikTok, qu’est-ce que ce serait ?
(Rires) Ah, Le Dimanche/L’Hebdo, vous me posez une sacrée colle ! Si je trouve une vraie punchline, c’est promis, je vous l’enverrai depuis le large.
En revanche, lors de mes interventions auprès des jeunes, comme récemment à Mahébourg, j’aime partir d’une interrogation très simple, qui était déjà celle de Darwin : pourquoi y a-t-il sur Terre des oiseaux et des singes, des moustiques et des baleines, des arbres et des êtres humains ? Je veux montrer que cette diversité du vivant n’est pas une évidence.
Le monde dans lequel nous vivons n’est pas un acquis garanti pour les siècles futurs. Se demander pourquoi il est ainsi fait, c’est déjà enclencher la démarche pour comprendre comment le préserver. Cette question permet aussi d’aborder l’histoire des sciences et la place des croyances au XIXe siècle.
De l’immensité solitaire des traversées océaniques aux rencontres avec les gardiens de la biodiversité, plongez dans le carnet de bord visuel de Victor Rault. À bord de son voilier Captain Darwin, le réalisateur breton retrace le voyage légendaire du naturaliste Charles Darwin, des fjords sauvages de Patagonie aux côtes mythiques d’Australie jusqu’aux îles sanctuaires des Galápagos.