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Vente de devises au noir : un marché qui vaut son pesant d’or

Arme, munitions et devises Arme, munitions et devises saisies à La Gaulette.

Le marché parallèle des devises a pris la pente ascendante ces dernières années à Maurice, au vu et au su des autorités. La différence entre le taux que proposent les bureaux de change agréés et celui offert sur le marché noir attire tout le monde ou presque vers le circuit parallèle. Le Défi Plus lève le voile sur ce marché très prisé.

9 000 livres sterling (environ un demi-million de roupies). C'est la somme saisie le 23 octobre chez un présumé trafiquant de drogue, âgé de 22 ans, à Stanley, Rose-Hill. Les enquêteurs de la brigade des stupéfiants s’interrogent, depuis ces dernières années, sur le montant de devises saisies et sur leur provenance.

Quid de l’Anti-Drug and Smuggling Unit (Adsu) ou de l’Independent Commission Against Corruption (Icac) ou encore la commission d’enquête sur la drogue ? Les officiers ont conclu que le marché noir des devises étrangères a pris une fulgurante escalade dans le pays. Le phénomène ne date pas d’hier. Quiconque se rend à l’étranger est quasiment obligé d’en passer par là, pour un meilleur deal.

La dernière arrestation d’un cambiste illégal remonte à 2017. Anil Kumar Mohabeer, plus connu comme Satish, opère une boutique située à proximité de la passerelle du Caudan Waterfront, soit à moins de cinq minutes de la Banque centrale à Port-Louis. Le suspect a été pris en flagrant délit, deux personnes tentant d’échanger des roupies en devises.

Une visite s’impose. Lors de notre passage dans la matinée du jeudi 1er novembre, plusieurs clients font le va-et-vient dans le commerce. À première vue, des clients fidèles. Des vêtements, des montres ou encore des ceintures sont exposés à l’entrée. Rien ne laisse présager que cet emplacement, sis dans une place stratégique, près du port, fait office de bureau de change au noir. Lorsque nous entamons la discussion avec lui sur les devises, il se montre peu loquace avant de nous canaliser vers un bureau de change agréé.

Dans la capitale, les voyageurs ont une autre option. Il s’agit d’un commerce spécialisé dans la vente de tissus à la rue Desforges. Ce business est aussi réputé pour l'échange de devises au noir.

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Aux Arcades Salafa, à Curepipe, comme dans le village de Mahébourg, le marché parallèle des devises a pignon sur rue.

Mahébourg, autre point stratégique

Autre point stratégique où le marché de la devise au noir a connu un succès est à Mahébourg. À moins d’un quart d’heure de l’aéroport international de Plaisance, ce village attire bon nombre de touristes. Nous avons mis le cap à la rue Souffleur où nous avons eu vent qu’une boutique se livrerait à cette activité. Cette boutique ne vend pas que des laddoo ou encore des bundiya (baja doux).

Notre requête a été directe. Nous avons demandé au gérant s’il avait des yens (monnaie japonaise). Il a répondu ceci : « Yen ! Deviz. Non, monn poze ar deviz aster. Ou pou gagne kot magasin XX, lor rout Royale mem », lâche le boutiquier.

Notre tentative ne s’avère pas vaine. Nous sollicitons l’aide d’un habitant de la localité et une somme de Rs 5 000 lui est remise. Au final, le boutiquier lui a donné 126,5 euros contre les Rs 5 000. Après négociations, un euro nous a coûté Rs 39,50, alors que chez un bureau de change agréé, l’euro se vend à Rs 39,90.

Nous nous sommes ensuite rendus chez le magasin en question qui se situe à la route Royale, à côté d’une banque et vis-à-vis d’un bureau de change agréé. Des sacs, des vêtements et des portefeuilles sont soigneusement rangés dans le magasin. Avec l’aide de cet habitant de Mahébourg, nous nous adressons directement au gérant. Nous nous intéressons à la livre sterling. Si une banque commerciale indiquait le montant de Rs 45.65, ce commerçant offrait Rs 45.25 pour £ 1.

Un autre commerce à Mahébourg a également pris goût aux devises au noir. Située aux alentours du magasin Kalachand, cette famille s’est spécialisée dans la vente de whisky et de cigarettes. Mais, ils offrent aussi la vente de devises à ses clients. Il nous revient qu’un des chauffeurs de taxi de la localité opère dans la vente aux devises au noir. Notre facilitateur explique les raisons de cette ascension dans la localité. « Ces commerçants n’ont pas de coûts additionnels. De ce fait, ils se permettent d’offrir un meilleur deal. Les chauffeurs de taxi emmènent même les touristes chez ces opérateurs au noir. En retour, ils peuvent obtenir une carte de téléphone ou quelques cigarettes. »

Aux arcades Salafa à Curepipe, aux Galeries Evershine à Rose-Hill ou à la gare du Nord à Port-Louis, certains commerces s’adonnent au marché des devises au noir.

Selon nos recoupements, même les businessmen préfèrent se rendre chez les cambistes illégaux. Il s’avère que ces cambistes au noir peuvent faire un profit de Rs 400 à Rs 600 sur chaque vente de devises, dépendant du nombre de devises échangées.

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À Mahébourg, l'euro se vend à Rs 39,50 au marché noir.

36 bureaux enregistrés

Il y a 36 bureaux de change qui sont enregistrés au pays. Cela concerne aussi les différents bureaux de change qui se trouvent dans les différentes banques commerciales du pays. L’aéroport de Plaisance en compte le plus grand nombre.


L'Icac a entamé des poursuites

Officieusement, les autorités n’ignorent pas leur existence. D’ailleurs, l’Independent Commission Against Corruption (Icac) est déjà passée à l'offensive. Après avoir arrêté Anil Kumar Mohabeer, en 2017, la commission s’intéresse à d’autres cambistes qui opèrent au noir. La commission d’enquête sur la drogue, présidée par l’ancien juge Paul Lam Shang Leen, avait évoqué les cambistes illégaux. L’Icac avait même douté d’une connivence entre ceux opérant dans l’illégalité et ceux agréés. Un directeur du bureau de change était dans le collimateur de la commission l’année dernière. Le bureau de change, Change Express, était poursuivi par l’Icac pour avoir accepté, en avril 2016, de convertir des devises pour un montant de Rs 600 000. Cette somme dépasse le plafond des Rs 350 000 autorisé par la loi.


Les conditions pour opérer comme bureau de change

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Les bureaux de change doivent maintenir à tout moment un capital de Rs 3 millions et Rs 1 million supplémentaire pour chaque succursale qu’ils pourraient être autorisés à exploiter. Ils doivent également investir la somme de Rs 1 million et Rs 300 000 en addition dans des Treasury Bills qui serviront de sécurité. Ils doivent respecter les provisions de la Banking Act 2004, la Financial Intelligence and Anti-Money Laundering Act 2002, les Guidance Notes sur l’Anti-Money Laundering and Combating the Financing of Terrorism for Financial Institutions, et des directives émises par la Banque de Maurice.

Les cambistes doivent, tous les ans, soumettre à la Banque Centrale le certificat d’un auditeur attestant qu’ils sont en conformité avec les lois bancaires du pays. Ils doivent informer la BoM s’ils ont des doutes sur leurs directeurs ou encore des officiers supérieurs.

Tous les money changers, doivent exercer leurs activités avec intégrité, prudence

La BoM peut imposer une amende de Rs 25 000 pour chaque jour que le bureau de change commet une offense. Ils doivent respecter à tout moment une limite globale qui n’excède pas 75 % de leurs fonds nets ou le pourcentage prescrit par la loi de temps en temps par la Banque Centrale. Ils doivent afficher le taux d’achat et de vente et conserver un système de comptabilité et de contrôle adéquats.

Quand le besoin se fait sentir, ces bureaux doivent soumettre en ligne les informations requises à la BoM. Tous les money changers, doivent exercer leurs activités avec intégrité, prudence et compétences professionnelles, n'engager que des transactions de bonne foi et doivent faire preuve du plus grand soin et de prudence pour éviter de conclure des transactions suspectes.


Cambiste opérant au noir

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Anil Kumar Mohabeer.

Anil Kumar Mohabeer est le seul cambiste opérant au noir à avoir été épinglé par la commission d’enquête sur la drogue. Car il a été en contact à plusieurs reprises avec Peroomal Veeren et Curly Chowrimootoo. En janvier 2017, il avait été arrêté par les limiers de l’Independant Commission Against Corruption (Icac), car il avait été pris en flagrant délit alors qu’il échangeait des roupies contre des devises avec un Mauricien et un ressortissant étranger. La somme de Rs 5 millions avait été saisie dans son commerce ainsi qu’à son domicile. Il proposait des taux plus attrayants que ceux pratiqués dans des bureaux de change.

Lors de la descente, des montants estimés à plus d’un million de roupies avaient aussi été retrouvés dans son commerce. Des bijoux aussi bien qu’un lingot d’or avaient été saisis. L’homme de Terre-Rouge est connu des services de police. Il a déjà été arrêté pour une affaire de saisie de Rs 30 millions d’héroïne en juin 2013.

En 2015, son neveu, Akshay Sharma Kariman, fils d’un policier mort en service, avait été arrêté par les limiers de la CID de Port-Louis Nord. Il tentait de convertir Rs 600 000 en devises étrangères. Cuisiné par les limiers, il avait dénoncé son oncle comme étant celui qui lui avait remis cette somme pour la convertir. Il est soupçonné d’être de connivence avec les bureaux de change agréés.

Aucune réaction de la Banque de Maurice

La Banque de Maurice (BOM) n’a pas souhaité réagir sur ce dossier. Nous avons soumis des questions pour avoir plus de renseignements depuis lundi et, à jeudi, la banque n’avait pas encore réagi.