Interview

Vassen Kauppaymuthoo, océanographe : «l’économie bleue engendre des attentes, mais peu de résultats»

Cette semaine a été marquée par la conférence interministérielle sur l’économie bleue, qui s’est tenue à Balaclava.

Pour l’océanographe Vassen Kauppaymuthoo, on n’a d’autre choix aujourd’hui que de se tourner vers ce secteur prometteur. Il prévient, cependant, qu’il faut une approche novatrice et avant-gardiste.

«Tant que nous aurons ce complexe d’infériorité et qu’on se considérera comme un petit État insulaire en développement ayant besoin d’aide, nous n’émergerons pas»

Lors de la conférence interministérielle sur l’économie bleue, le Premier ministre a exprimé sa volonté d’exploiter le potentiel des océans. Pensez-vous que c’est du sérieux, cette fois ?
Avec la mise sur pied d’un ministère de l’économie océanique, le gouvernement a maintenant la capacité de regrouper et de faciliter les décisions administratives dans ce secteur.
Je pense qu’aujourd’hui, nous n’avons plus le choix en ce qu’il s’agit de trouver de nouveaux secteurs porteurs : l’économie bleue et l’économie verte représentent ce potentiel formidable qui peut propulser notre pays.

Il faut cependant que ces nouveaux secteurs soient abordés de façon inclusive, réfléchie, durable et scientifique. Je suis heureux de voir que le Premier ministre y est sensible et qu’il a exprimé la volonté de développer ce secteur d’avenir. Cependant, je pense que nous nous y prenons de la mauvaise façon. Après plusieurs discussions avec les investisseurs et la population, même durant la conférence, je constate qu’il y a beaucoup d’attentes et peu de résultats tangibles.

Le concept d’État-océan a toujours séduit Maurice. Cela fait des années que l’on en parle. Surtout que notre pays du potentiel, avec une zone économique exclusive de plus de 2 millions km2. Comment faire de ce projet une réalité ?
Il faudra une approche innovante et inclusive, qui prendra en considération les droits de tous les citoyens, et la nécessité de préserver l’environnement marin. Et surtout, respecter tous nos engagements internationaux dans le domaine du changement climatique, y compris ceux pris à la COP21. Il faut sortir des sentiers battus et d’une vision politique à court terme, tout en prenant en considération le volet social. Il faut mettre de côté les susceptibilités et construire un consensus pour proposer une approche durable. Faute de quoi, l’État-océan demeurera un mirage.

Plusieurs gouvernements ont parlé du développement de l’océan. Toutefois, dans le concret, rien n’a été fait. Pourquoi, selon vous ?
Jusqu’à présent, on n’a mis en avant que l’aquaculture, la pêche, le développement du port, alors que l’économie océanique est un secteur beaucoup plus vaste et fédérateur, qui transcende cette vision actuelle. D’autant plus que la promotion de l’aquaculture en mer et dans nos lagons aura beaucoup plus d’impacts environ­nementaux négatifs sans bénéfices financiers réels. Le tourisme fait, par exemple, partie de l’économie océanique. C’est ce manque de visibilité qui freine la concrétisation du projet.

Un appel à l’aide internationale a été lancé. Est-ce la bonne façon de procéder ?
Je pense que nous devons sortir du piège qui consiste à toujours organiser des conférences pour demander de l’argent et des capacités techniques. Nous avons demandé notre indépendance en 1968, nous avons réalisé un premier miracle économique, nos compatriotes étudient dans de prestigieuses universités à l’étranger et travaillent dans des organisations internationales. Il nous faut travailler pour notre succès au lieu de mendier.

Travailler dur en impliquant toutes les strates de la société, au lieu de faire des demandes de fonds. J’estime également que nous n’avons jamais réellement su mettre en valeur les compétences mauriciennes. Un Mauricien est toujours moins bien payé qu’un « expert » étranger, même si tous deux ont fréquenté la même université. Tant que nous aurons ce complexe d’infériorité et qu’on se considérera comme un petit État insulaire en développement ayant besoin d’aide, nous n’émergerons pas.

La pêche illégale dans nos eaux est une réalité. Faute de moyens, la surveillance est difficile. Comment lutter contre ce problème ?
Ce problème ne dépend pas seulement des moyens, car il existe à Maurice deux Vessel Monitoring Systems, qui se trouvent à la National Coast Guard et au ministère de l’Économie océanique. Ces systèmes n’ont jamais été utilisés de façon efficace. Beaucoup de pêcheurs tentent d’appeler les gardes-côtes le soir par exemple, et il n’y a aucune réaction avant le lendemain matin. La problématique dépasse largement les fonds et les moyens. Il faut qu’il y ait une réelle volonté de combattre ce fléau. Les quelques bateaux saisis ne représentent qu’une goutte d’eau dans l’océan. Il nous faut prendre le contrôle de notre zone économique exclusive, qui est à peine surveillée et qui fait l’objet de beaucoup de pressions extérieures.

La mise sur pied de fermes d’aquaculture est-elle une menace pour la pêche traditionnelle ?
L’aquaculture en mer, que ce soit dans les lagons ou dans les océans, est un leurre et un danger pour notre environnement marin. C’est un secteur en conflit direct avec le secteur touristique, qui est un secteur porteur. Une ferme marine aura nécessité une injection de capitaux de plus de Rs 400 millions pour survivre, causé des problèmes sociaux avec les pêcheurs de l’endroit, attiré les requins et des espèces, comme l’ombrine, qui ont envahi nos lagons en menaçant notre biodiversité endémique, et finalement utilisé une nourriture contenant du sulfate de cuivre.

L’avenir de la pêche, selon moi, sera basé sur la mise en valeur du secteur traditionnel, qui est sous-payé et disparaît peu à peu de nos lagons. Comment expliquer, par exemple, qu’un pêcheur reçoive Rs 30 pour une livre de poisson revendue à Rs 300 dans certains supermarchés et à Rs 600 à l’étranger ? Je pense que socialement et économiquement, nous avons davantage à gagner à développer ce secteur constitué de microentreprises, plutôt que de lancer des projets d’aquaculture pouvant nous mener à la catastrophe, comme au Chili, où le secteur s’est effondré en raison de la propagation de maladies.

On encourage les pêcheurs à se regrouper en coopératives. Pensez-vous que cela soit une bonne chose ?
Je pense que les pêcheurs artisanaux devraient bénéficier de l’utilisation durable de nos océans, tout comme la population. La mise en place de coopératives leur donnera un levier, mais la professionnalisation du secteur et son développement demandent plus que cela. Il faudra former, équiper, labelliser et trouver des solutions pour que les pêcheurs, qui risquent leur vie en mer tous les jours, puisse participer au développement de l’économie bleue, au lieu d’en être exclue.

Pensez-vous qu’il faut revoir notre accord avec l’Union européenne en ce qu’il s’agit de la pêche dans nos eaux ?
Je pense que les accords de pêche avec l’Union européenne ne sont pas justes et transparents. Toutes les négociations se passent en secret, sans la présence d’observateurs et de pêcheurs artisanaux. Et nous sommes mis devant le fait accompli. La même situation semble prévaloir avec beaucoup de pays de la région, d’autant plus que le prix payé par kilo de thon (Rs 3 à 4) est ridicule ! Le développement durable du secteur de la pêche demande, encore une fois, qu’on se lève et qu’on défende les ressources présentes dans notre vaste zone économique exclusive, sans céder à des accords que je trouve injuste. La même situation prévaut avec les permis de pêche individuels accordés aux bateaux asiatiques.

Venons-en à l’énergie produite par les vagues. Est-ce viable ou une perte de temps ?
Les océans sont le moteur du climat et regorgent d’énergie sous forme de chaleur ou de vagues. Utiliser cette formidable ressource renouvelable est un défi technologique et scientifique majeur, mais c’est réalisable. Qui aurait cru que nous aurions tous un téléphone portable, il y a 30 ans ? Qu’il y aurait des voitures électriques propres en 2016 ? L’énergie renouvelable océanique pourrait devenir un secteur porteur et avant-gardiste.

 

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