Valérie Médard-Ramchurn : la prof qui veut mettre de la couleur dans le cartable
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Le Dimanche /L' Hebdo
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Entre danse sacrée et intelligence artificielle, Valérie Médard-Ramchurn dessine l’école de demain. Découvrez le plaidoyer vibrant d’une femme de terrain qui refuse de voir l’art rester une option au collège.
Dans son atelier où se mêlent toiles, pigments et échos de pas de danse Kuchipudi, Valérie Médard-Ramchurn observe la rentrée scolaire 2026 avec un mélange d’enthousiasme et de vigilance. Enseignante en Art and Design depuis plus de 20 ans, artiste peintre, danseuse et cofondatrice du Shastriya Art Studio, elle incarne cette conviction profonde : l’art n’est pas une option marginale dans l’éducation, mais un pilier essentiel du développement des élèves.
Quand on lui parle des réformes qui s’annoncent, Valérie ne détourne pas le regard. « Les réformes sont toujours importantes car les temps changent et il faut s’adapter aux générations actuelles afin de mieux les guider et les instruire », reconnaît-elle d’emblée. Mais aussitôt, elle pose une limite claire : « Néanmoins, il faut faire attention à ne pas tout chambouler d’un coup au détriment du bien-être des enfants. »
Cette prudence n’est pas celle d’une résistante au changement, mais d’une enseignante qui, après vingt ans dans un collège d’État, a vu passer suffisamment de réformes pour savoir distinguer ce qui transforme de ce qui déstabilise. Son regard sur la rentrée 2026 est nuancé. Elle salue certaines avancées – la réduction des effectifs par classe (« un changement énorme pour mieux encadrer »), les écoles mixtes (« pour grandir ensemble et développer le respect »), la fin de la promotion automatique (« pour redonner de la valeur à l’effort et à l’école ») et l’accent sur l’intelligence artificielle (IA) pour faciliter l’enseignement.
Mais une suppression récente la déçoit encore : celle de la Technology Education Stream en 2024-2025. « C’est vraiment dommage que cela ait été enlevé ! » dit-elle avec une pointe de frustration. Pour elle, ce cursus représentait une excellente alternative, rapprochant les élèves du monde du travail via des projets concrets. Sa philosophie est simple : garder ce qui fonctionne, améliorer ce qui peut l’être et changer ce qui ne va pas.
Dans sa classe, Valérie fait face chaque jour à une réalité qui chamboule les codes : « Nos élèves sont beaucoup plus à l’aise avec la technologie que nous. Cela demande d’être plus ouverts d’esprit, plus créatifs et à l’écoute. »
Elle connaît bien les obstacles. « C’est compliqué de susciter l’intérêt des jeunes, surtout quand certains parents pensent que l’art est une perte de temps », note-t-elle. Pourtant, elle ne baisse pas les bras. Elle cherche à éveiller leur curiosité, à leur montrer que « l’art est partout autour de nous. Il développe la sensibilité, la créativité et la réflexion ».
Pour 2026, son espoir tout aussi simple qu’ambitieux : « Il faut faire comprendre à la société que l’art doit être placé sur le même piédestal que les maths et les sciences. » Valérie ne demande pas la lune. Juste une demi-heure quotidienne d’éducation artistique obligatoire – chant, danse, peinture, théâtre – tout au long du parcours scolaire, du Grade 1 au Grade 13. « Il y a tellement d’études qui démontrent les bienfaits de l’art pour le développement holistique ! Les enfants apprennent l’alphabet en chantant : la musique aide à retenir vocabulaire, formules, citations. »
Dans sa vision, tout se tient. Les mesures et calculs se retrouvent dans l’art, la musique, les sciences. Dessiner aide en Technology Education. Le théâtre enseigne le respect de l’espace et de l’autre. « Trente minutes par jour pour libérer le stress et booster les performances globales », insiste-t-elle.
Elle s’agace du stéréotype de l’art comme « matière facile ». « Les syllabi SC/HSC actuels exigent maturité, recherche et maîtrise technique », rappelle-t-elle. Plus encore, « l’art est thérapeutique, développe la confiance, le respect, l’intelligence émotionnelle, surtout pour les élèves de milieux difficiles ».
En classe, elle aide ses élèves à comprendre quelque chose de fondamental : « Sans art, nous n’aurions rien autour de nous : pas de bâtiments, pas de routes, pas de vêtements… Tout est dessiné avant d’être réalisé ! »
Au-delà du plaidoyer, Valérie avance des pistes précises : plus de collaborations inter-départements, des expositions scolaires régulières et nationales pour valoriser les élèves, des projets d’upcycling liant art, sciences et développement durable. « Les jeunes sont sensibles à l’environnement ; ils pourraient s’exprimer via des plateformes qu’ils maîtrisent, comme la vidéo, même si le portable reste un défi en classe. »
Cette vision holistique de l’art, Valérie ne l’a pas puisée dans des manuels. Elle la vit. La danse Kuchipudi, qu’elle pratique sous la direction de Shrimati Premila Balakrishna Uppamah, irrigue toute sa pratique. « Quand je peins, ma main danse de la palette au canvas, comme une chorégraphie. Et quand je danse, j’imagine que la scène est un canvas où chaque mouvement trace un dessin éphémère. »
Dans son exposition solo Échos, elle a poussé cette fusion jusqu’à intégrer ses pas de danse sur des toiles, utilisant des pigments naturels comme le safran et la terre. « Je voulais que ces peintures aient la même intensité et spiritualité que le Kuchipudi. »
À travers le Shastriya Art Studio, qu’elle a cofondé, elle supervise trois branches à travers l’île (sud, centre et est), organisant des ateliers, master class et événements. En 2022, elle a organisé un concours national d’art upcycling pour réduire les déchets et sensibiliser aux effets de la pollution. « L’art peut éduquer et inspirer, mais il peut aussi promouvoir des pratiques durables. »
Même pendant les confinements liés à la pandémie de COVID-19, elle a continué à créer et à partager. « En 2020, j’ai réalisé des tutoriels vidéo de dessin, peinture et créativité pour aider les enfants et les parents à gérer le stress du confinement. » L’année suivante, elle a organisé une exposition en ligne à l’occasion de la Journée mondiale de l’art, rassemblant 70 enfants de neuf pays différents.
Cette passion ne s’est pas construite par hasard. « Depuis petite, j’ai toujours aimé tout ce qui touche à l’art », confie Valérie. Originaire de Pamplemousses, elle grandit dans un environnement stimulant : « Ma maman bricolait tout le temps et embellissait la maison avec des objets auxquels on n’aurait jamais pensé. Cela m’a certainement transmis ce côté artistique. »
Ses parents, enseignants, l’emmènent régulièrement voir des pièces de théâtre et des spectacles dès son jeune âge. « C’est là que ma sensibilisation artistique a commencé. » Elle se souvient encore d’une exposition de Pascal Lagesse à Port-Louis : « J’étais tellement en admiration que je n’aurais pas osé lui parler. Cet artiste était pour moi sur un piédestal. »
Au collège, elle choisit « Art Main » tout en continuant à s’intéresser à la littérature et au théâtre. « J’ai exploré différentes techniques, participé à des concours artistiques et de récitation, et remporté plusieurs prix. » Ces expériences ont forgé sa confiance et sa discipline.
Après le Higher School Certificate, le choix des Beaux-Arts s’est imposé « assez naturellement », même si elle a aussi considéré la sociologie. Elle poursuivra un parcours académique complet : licence en beaux-arts avec spécialisation en sculpture, master en arts visuels avec spécialisation en théorie de l’art, diplôme en performing arts (Kuchipudi), certificat postuniversitaire en éducation artistique. « Chaque étape m’a permis de comprendre non seulement l’art mais aussi la manière de le transmettre. »
Avec la rentrée scolaire, Valérie lance un appel : concrétiser le « cultural empowerment » promis. « Chaque œuvre, chaque mouvement, chaque projet est un pont entre tradition et innovation – et l’école doit en être le cœur battant. »
Entre peinture, danse et engagement culturel, cette figure incontournable de la scène artistique mauricienne porte une conviction tenace : l’art n’est pas un luxe dans l’éducation. C’est une nécessité. Et trente minutes par jour pourraient suffire à le prouver.