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Urvashi Dabysing, Managing Director du Centre de solidarité : «Les mots peuvent ouvrir la porte aux soins ou la refermer»

Par Le Défi Quotidien
Publié le: 26 June 2026 à 13:00
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Urvashi Dabysing

Pour Urvashi Dabysing, Managing Director du Centre de solidarité, le langage peut favoriser l’accès aux soins comme il peut renforcer la stigmatisation. À travers la campagne « Language Matters », l’organisation invite les professionnels, les organismes et le grand public à repenser leur façon de s’exprimer sur cette réalité. 

Pourquoi le Centre de solidarité (CDS) a-t-il choisi de lancer cette initiative aujourd’hui, après près de 37 ans de travail sur le terrain auprès des personnes concernées par l’usage de substances ?
Cette initiative est le résultat d’une évolution naturelle de notre réflexion et de nos pratiques. Depuis plusieurs années, nous observons au niveau international une attention croissante portée à l’impact du langage dans les domaines de la santé, de la santé mentale, du VIH ou encore de l’usage de substances. Des organisations comme l’Organisation mondiale de la santé ou l’United Nations Office on Drugs and Crime ont progressivement intégré ces questions dans leurs recommandations et leurs travaux.

Au CDS, nous avons suivi cette évolution avec attention. Nous avons pris le temps de nous former, de nous documenter et d’examiner nos propres pratiques. Comme pour beaucoup d’autres sujets, nous avons estimé qu’il était important de commencer par nous questionner nous-mêmes avant d’ouvrir la réflexion plus largement.

Au cours des dernières années, ce travail s’est structuré davantage, notamment à travers le projet Respectful Messaging and Practice (ReMap) - une initiative sur laquelle nous travaillons depuis plus d’un an. Il vise à repenser le langage, les représentations et certaines pratiques qui influencent la manière dont les personnes confrontées à des difficultés liées à l’usage de substances sont perçues, accueillies et accompagnées dans notre société. La campagne Language Matters constitue la première étape visible de ce projet de plus grande envergure. Elle ouvre une réflexion collective sur l’impact des mots et sur la nécessité d’adopter un langage plus précis, plus respectueux et plus propice à la réhabilitation.

Après toutes ces années d’accompagnement, avez-vous observé concrètement l’impact que certains mots peuvent avoir sur le parcours des personnes concernées ?
Oui, sans aucun doute. Je suis titulaire d’une licence en psychologie et j’évolue dans ce domaine depuis plus de quinze ans. Bien avant que cette réflexion ne prenne la forme de l’initiative ReMap et du coup Language Matters, il y avait déjà certains mots et certaines expressions qui m’interpellaient. Avec le temps, ce questionnement personnel a été rejoint par ce que nous observions sur le terrain et par les retours que nous recueillions auprès des personnes concernées et de leurs proches.

Nous avons constaté que certaines personnes hésitent à parler de leur situation ou à demander de l’aide parce qu’elles anticipent déjà le regard qui sera porté sur elles. Elles craignent d’être jugées, rejetées ou réduites à une étiquette. Ce qui peut conduire à davantage d’isolement, à un repli sur soi et parfois à un retard dans la recherche de soutien. Ce qui nous a particulièrement marqués, c’est que derrière chaque personne qui franchit notre porte, il y a une histoire, un parcours, des expériences, des difficultés, mais aussi des ressources. Pourtant, certains mots ont tendance à effacer toute cette complexité. La personne devient alors invisible derrière sa situation liée à l’usage de substances.

Nous avons également vu les conséquences pour les familles. Des conjoints qui sont regardés différemment. Des enfants qui subissent des remarques ou sont mis à l’écart. Des familles entières qui se retrouvent associées à la situation d’un seul de leurs membres. Au fil des années, nous avons observé que lorsque les personnes ont le sentiment d’être réduites à une étiquette, le dialogue est compliqué. Il y a un sentiment d’exclusion et la démarche qui consiste à demander de l’aide ou à accepter un accompagnement est plus difficile.

Il est important de reconnaître que certaines personnes choisissent elles-mêmes certains termes pour parler de leur parcours. Par exemple, nous avons eu quelques clients qui nous disent « mwa, mo enn drogué » et nous respectons pleinement ce choix. Mais nous ne pouvons pas partir du principe que tout le monde se reconnaît dans ces mots ou le vit de la même manière.

Quels sont les principaux mots ou expressions que vous considérez aujourd’hui comme stigmatisants, et quelles conséquences peuvent-ils avoir sur les personnes concernées et leurs familles ?
Un axe de travail que nous avons développé durant ces dernières années consiste à examiner le vocabulaire utilisé lorsqu’il est question d’usage de substances, ainsi que les représentations véhiculées par certains mots et expressions.

Nous entendons de nombreux mots et expressions qui sont profondément ancrés dans le langage courant. Des termes comme « drogué », « toxicomane », « alcoolique », « junkie », « zonbi » et « ex-toxicomane ». Nous entendons aussi des expressions comme « li dan yen », « li dan sinte », « zot ki’nn rod sa », « ena enn mank de volonte », « li pa pou sanze sa » et « ene cas désespéré sa ».

Ce qui nous interpelle, c’est que ces mots ne décrivent pas seulement une situation. Ils véhiculent souvent des jugements, des suppositions et des conclusions. Certains réduisent une personne à sa consommation. D’autres la présentent comme responsable de tout ce qui lui arrive. D’autres encore suggèrent qu’aucun changement n’est possible.

Nous entendons parfois des propos extrêmement durs : « to pa vaut nanier », ou même « si camion lisien passer mo fer ramass twa ». Ces paroles ne traduisent pas seulement un manque de compréhension de cette situation. Elles traduisent une forme de rejet de la personne elle-même.

Et la stigmatisation ne s’arrête pas à la personne concernée. Les familles sont elles aussi touchées. Nous entendons régulièrement des remarques comme : « ban move fami sa », « so papa ene droguer », « so mama soulard ». Et ce sont là des formulations relativement diplomatiques par rapport à ce que certaines familles peuvent réellement entendre dans leur entourage ou dans l’espace public. Des parents, des conjoints et même des enfants peuvent être jugés, rejetés ou humiliés simplement parce qu’un membre de leur famille vit une difficulté liée à l’usage de substances.

Au fond, ce que ces mots ont en commun, c’est qu’ils enferment souvent les personnes et les familles dans une seule histoire. Or aucune personne ne peut être résumée à une difficulté, aussi importante soit-elle.

C’est précisément pour cette raison que nous encourageons une réflexion sur les mots que nous utilisons. Non pas pour rendre le langage plus acceptable ou plus confortable, mais pour qu’il soit plus juste et plus précis.

Pourquoi le langage est-il une question de santé publique et pas seulement une question de communication ?
Parce que le langage influence bien plus que la manière dont nous parlons d’un problème. Il influence la manière dont nous le comprenons et, par conséquent, la manière dont nous y répondons.

Aujourd’hui, nous savons que les personnes sont moins enclines à demander de l’aide lorsqu’elles anticipent le blâme, la honte ou le jugement. C’est observé dans plusieurs domaines de santé publique, notamment le VIH, la santé mentale, les violences domestiques, la prévention du suicide et l’usage de substances. Lorsque le message dominant est qu’une personne est « irresponsable », qu’elle « ne veut pas changer » ou qu’elle restera toujours définie par sa situation, elle apprend à se taire plutôt qu’à demander de l’aide. Et souvent, on attend que la crise arrive. En santé publique, cela signifie une chose très simple : le langage influence la recherche d’aide, et la recherche d’aide influence les résultats.

Nous disposons également de recherches montrant que le langage influence les décisions professionnelles. Des études scientifiques ont montré que de simples variations dans les termes utilisés pouvaient modifier les réponses proposées par des professionnels face à une même situation. Ce qui indique que le langage n’est jamais complètement neutre.

N’oublions pas que le langage influence aussi les politiques publiques. Si une population est décrite principalement comme dangereuse, criminelle, irresponsable ou sans possibilité d’évolution, la société aura tendance à soutenir des réponses basées sur la punition, l’exclusion ou la restriction. Si nous parlons de personnes, de familles, de citoyens confrontés à des difficultés de santé et à des réalités sociales complexes, nous ouvrons davantage la voie à la prévention, au traitement, à la réhabilitation, au soutien familial et à la réinsertion.

C’est pourquoi le langage est une question de santé publique. Il influence la recherche d’aide, les pratiques professionnelles, les politiques publiques et, plus largement, la manière dont une société choisit de répondre à ces réalités. D’ailleurs, la santé publique a toujours travaillé avec le langage.

Dans plusieurs pays, le langage utilisé pour parler du VIH, de la santé mentale ou des violences domestiques a considérablement évolué au cours des dernières décennies. Cette évolution n’est pas le fruit du hasard. Elle s’appuie sur des années de recherche et de pratique montrant que la manière dont nous nommons une réalité influence la manière dont le public la comprend et y réagit. Il ne s’agit pas de minimiser la gravité de l’usage de substances ni d’effacer les conséquences parfois très lourdes qu’il peut avoir sur les personnes, les familles et la société. Il s’agit au contraire de parler avec plus de précision.

Au CDS, nous défendons depuis près de 37 ans une idée simple : la substance n’est pas la personne. La difficulté n’est pas l’identité. Si nous voulons construire des réponses plus justes, plus cohérentes et plus efficaces, nous devons aussi nous interroger sur les mots qui servent à construire ces réponses.

Comment les médias, les organismes et même le grand public peuvent-ils contribuer à faire évoluer le langage utilisé autour de l’usage de substances sans minimiser la gravité du problème ?
La première étape est peut-être d’accepter que l’usage de substances est une réalité beaucoup plus complexe que ce que nous imaginons. C’est un sujet sur lequel beaucoup de personnes ont une opinion. Pourtant, c’est aussi un domaine dans lequel les connaissances scientifiques, les pratiques professionnelles et les données de terrain ont énormément évolué au cours des dernières décennies. Plus nous prenons le temps de comprendre cette réalité, plus nous réalisons qu’elle ne peut être réduite à des jugements, des idées reçues ou des explications simplistes.

Je crois que nous avons tous un rôle à jouer. Le grand public, les médias, les organismes, les professionnels, les décideurs. Non pas en parlant moins de l’usage de substances, mais en cherchant à mieux le comprendre. Pour les organismes en particulier, cette responsabilité est importante. Le langage utilisé par les services publics, les professionnels et les décideurs contribue à façonner les pratiques et les réponses mises en place. Il est donc essentiel qu’il puisse s’appuyer sur les connaissances disponibles et sur une compréhension actualisée de ces enjeux.

Et c’est précisément un des messages de Language Matters. Cette initiative ne cherche pas à dire aux individus comment ils doivent se définir. En revanche, elle invite les organismes et les professionnels à réfléchir à la responsabilité particulière qui accompagne leur langage, parce que celui-ci influence bien plus que la communication : il influence les perceptions, les pratiques et parfois même les politiques publiques.

Pour le CDS, cette réflexion se poursuivra bien au-delà de cette campagne à travers le projet ReMap et le travail que nous souhaitons mener avec les organismes et les professionnels de première ligne.

Si vous pouviez demander au public de changer une seule chose dans sa manière de parler des personnes concernées par l’usage de substances, quelle serait-elle ?
Je leur demanderais simplement de faire une pause. Une pause avant de parler. Une pause avant d’utiliser un mot que nous avons peut-être entendu toute notre vie sans jamais le questionner. Parce qu’avant d’être un « cas social », une étiquette ou une difficulté, c’est une personne. Une personne avec une histoire, des souffrances, des ressources, des responsabilités, des relations et une capacité d’évolution. Récemment, un internaute a commenté l’une de nos publications en écrivant : « Only a human being can help a human being. » Cette phrase m’a beaucoup marquée parce qu’elle résume finalement l’essentiel. Si nous voulons construire des réponses plus humaines et plus efficaces, nous devons d’abord continuer à voir l’être humain derrière la situation. C’est le changement que j’aimerais encourager : avant de nommer une difficulté, prendre le temps de reconnaître la personne.

Au-delà de la campagne de sensibilisation de dix jours, quelles actions concrètes le Centre de solidarité envisage-t-il pour inscrire durablement cette réflexion sur le langage dans les pratiques professionnelles et les politiques publiques ?
Cette campagne de dix jours n’est qu’une étape. À travers le projet ReMap, notre objectif est beaucoup plus large : amener tout un écosystème à écouter, à se questionner et à revoir certaines pratiques. Le langage n’est pas un détail. Il influence la manière dont les personnes sont reçues, comprises, orientées et accompagnées.

Concrètement, nous voulons poursuivre ce travail à travers des formations, des échanges avec les organismes, des partenariats avec d’autres acteurs du terrain et une collaboration plus étroite avec le monde académique.

Mais l’enjeu est plus profond. Il s’agit d’inviter les professionnels, les organismes, les décideurs et la société civile à faire une pause et à se demander : est-ce que nos mots ouvrent la voie à une réponse plus juste, ou est-ce qu’ils continuent à maintenir des personnes à distance ?

C’est ce mouvement-là que nous voulons encourager. Language Matters ouvre la conversation. ReMap doit nous permettre de l’inscrire dans les pratiques.

Selon vous, à quoi ressemblerait une réponse véritablement humaine, cohérente et efficace face à l’usage de substances à Maurice ?
Il n’existe pas de solutions simples à des expériences humaines complexes. Pendant trop longtemps, le débat a été enfermé dans de faux choix : prévention ou traitement, abstinence ou réduction des risques, responsabilité individuelle ou accompagnement. En réalité, nous avons besoin de toutes ces approches, mais dans un système coordonné, cohérent et fondé sur les données probantes.

Une vraie réponse doit réunir la prévention, l’intervention précoce, la réduction des risques, le traitement, la réhabilitation, le soutien aux familles, la réinsertion sociale et le suivi dans le temps. Elle doit reconnaître que les personnes ne sont pas toutes au même stade, qu’elles n’ont pas toutes les mêmes besoins, et que les familles, les communautés, les organismes et la société civile font partie de la réponse.

Il faut aussi sortir d’une logique dans laquelle l’usage de substances devient un sujet d’opinion. C’est une question de santé, de santé mentale, de vulnérabilité sociale et de droits. Les décisions ne peuvent pas être guidées uniquement par la peur, la morale, la politique ou les croyances. Elles doivent être guidées par l’évidence, l’expérience de terrain et la dignité humaine.

Nous l’avons vu avec la réduction des risques. L’échange de seringues a parfois été mal compris, comme s’il s’agissait d’encourager la consommation. En réalité, il s’agit de protéger des vies, de réduire les risques de transmission de maladies et de garder un lien avec des personnes qui ne sont pas encore prêtes ou pas encore en mesure d’arrêter. C’est la même chose pour la méthadone, qui reste trop souvent entourée de fausses informations alors qu’elle est reconnue internationalement comme une intervention importante dans le traitement de la dépendance aux opioïdes.

Pour moi, la mesure d’une société n’est pas sa capacité à faire disparaître toute vulnérabilité. C’est sa capacité à y répondre avec intelligence, constance, humanité et avec la conviction que chaque personne a droit aux soins, au soutien, à la dignité et à la possibilité de reconstruire sa place dans la société.

Si nous continuons à parler de l’usage de substances de la même manière qu’aujourd’hui, quelles sont selon vous les conséquences pour les personnes concernées, leurs familles et la société ?
Nous pouvons multiplier les réformes, les protocoles et les programmes. Mais si le langage continue à façonner les mêmes perceptions, nous continuerons à obtenir les mêmes résultats. Parce que les réponses sont construites à partir de la manière dont nous comprenons les situations auxquelles nous sommes confrontés.

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