Une vie brisée par le système : le long combat de Danielle, une veuve mauricienne, contre la justice suisse
Par
Reshad Toorab
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Reshad Toorab
À Payerne, en Suisse, Danielle Marcelyne Lisette Appiah, veuve mauricienne, se bat depuis treize ans pour faire valoir ses droits dans le cadre de la succession de son mari décédé. Mère de deux enfants et ancienne gérante d’un bar-restaurant, elle accuse le système judiciaire suisse de l’avoir écartée et spoliée, laissant sa famille dans une situation financière et morale précaire.
Elle parle d’une voix douce, parfois tremblante. À 60 ans, Danielle Marcelyne Lisette Appiah dit porter en elle « 13 années de combat, d’humiliation et de solitude ». Veuve et mère de deux enfants aujourd’hui âgés de 35 et 25 ans, elle affirme avoir été broyée par un système judiciaire qu’elle accuse de l’avoir « déshabillée et jetée dans un puits ».
Installée en Suisse depuis plus de 40 ans, Danielle quitte Maurice à l’âge de 16 ans pour poursuivre ses études. Trois ans plus tard, à 19 ans, elle rencontre Roland, spécialiste en forage hydraulique, divorcé, âgé de 39 ans et déjà père d’un enfant. Malgré vingt ans d’écart, la relation s’impose naturellement. « Nou finn viv an konkibinaz pandan sinq an. An 1990, nou finn marye sivil Moris », raconte-t-elle.
Le couple partage sa vie entre la Suisse et le Portugal, au gré des chantiers dirigés par Roland. Deux filles naissent de cette union. Danielle ne reste pas en retrait. Elle s’investit pleinement dans l’entreprise familiale et gère un bar-restaurant baptisé Le Prestige, situé dans un immeuble commercial et résidentiel acquis en 1995. Le bâtiment devient le cœur de leur réussite : commerce au rez-de-chaussée, logement familial aux étages. « Tout était en règle : acte notarié, convention bancaire, pacte successoral signé devant notaire avec témoins. Nou ti krwar nou ti pe protez nou zanfan. »
La vie est stable, organisée, prospère. Jusqu’à 2006.
Cette année-là, Roland est diagnostiqué d’un cancer du poumon. Danielle met son activité entre parenthèses, loue son restaurant et consacre tout son temps à son mari et à leurs enfants. « Li ti enn long konba. Enn maladi inkirab », dit-elle tristement. Pendant sept ans, elle l’accompagne jusqu’à son dernier souffle. En 2013, Roland décède. Le deuil à peine entamé, un autre combat s’ouvre : celui de la succession.
Selon Danielle, le pacte successoral devait être transmis à la Justice de Paix en Suisse afin de procéder au partage selon le régime matrimonial. Elle affirme avoir fourni l’ensemble des documents requis. Mais une opposition est formulée par le fils issu du premier mariage de Roland. « Mo krwar ti enn lopozision banal sa. Li pa ti elizib dan so drwa », poursuit la Mauricienne.
Contre toute attente, la Justice de Paix nomme un avocat administrateur chargé de gérer la succession. Danielle explique que, selon la convention bancaire, 50 % nets lui revenaient et qu’elle était responsable du compte et de l’hypothèque de l’immeuble. « Au lieu de me laisser gérer ma part, ils ont tout gelé : compte bancaire, gestion de l’immeuble… tout. »
Un administrateur prend alors le contrôle total. Une curatrice est désignée pour représenter sa fille encore mineure. Danielle affirme avoir été écartée des décisions concernant ses propres enfants. « Mo ti tousel contre tou dimounn. Aucun avocat ne m’a défendue comme il le fallait. »
Elle demande à reprendre l’exploitation de son bar afin de subvenir à ses besoins. La demande est refusée. Selon elle, le local est ensuite confié à un tiers, sans bail formel ni assurance, malgré ses oppositions répétées. « Mo prop zafer ti nepli pou mwa. Mo bar, ki monn ti batir avek Roland, zot finn pran li. »
Le bar, lié au Café de l’Étoile à Crans-Montana, se retrouve au centre d’un imbroglio juridique. La police effectue même une descente et constate que l’établissement est sous-loué sans permis. Le bar finit par fermer. Danielle affirme qu’il a ensuite été partiellement démoli. Malgré cela, rien ne change à ses yeux.
Privée de revenus, la veuve s’endette. Elle accuse la justice d’avoir orienté une succession qu’elle estimait solvable vers une procédure de faillite et une vente aux enchères. En 2018, elle parvient à suspendre la vente grâce à un nouvel avocat. Mais les difficultés persistent. L’office des poursuites nomme un agent d’affaires. Danielle affirme que des honoraires ont été prélevés directement sur son compte bancaire, sans son accord. « La banq pa finn mem dimann mwa. Zot debite, zot credite mo kont zot mem », poursuit-elle, indignée.
Lorsqu’elle dénonce ces faits devant le tribunal, elle se retrouve poursuivie pour diffamation. Elle est condamnée à une amende avec sursis. « Mo krwar lazistis finn retourn kont mwa. »
Affaiblie physiquement et moralement, Danielle enchaîne les hospitalisations et sombre dans la dépression. Elle sollicite la municipalité de Payerne pour un relogement, invoquant son état de santé et la gestion litigieuse de l’immeuble. En 2021, un jugement statue en sa faveur et ordonne que le bâtiment soit remis en état.
Selon elle, cette décision n’a jamais été exécutée. Elle vit toujours dans l’immeuble, dénonçant un manque d’entretien persistant, tandis que la banque exerce une pression croissante en raison des intérêts hypothécaires impayés. Aujourd’hui, Danielle dit avoir décidé de poursuivre l’État suisse afin de réclamer des dommages et intérêts.
Treize ans après la mort de son mari, Danielle affirme être désormais l’unique héritière, mais « avec un goût amer ». « Monn viv enn krim zidisierr. Zot finn dezabiy mwa, zet mwa dan enn pwi. »
Elle dit vouloir interpeller les instances de défense des droits humains et évoque également une condamnation liée à ses prises de parole publiques. « Mo pa pe rod pitye. Mo pe rod la zistis. Mo pe rod respe pour mo zanfan. »
En 2021, l’affaire dépasse le cadre judiciaire. Un média suisse consacre un reportage à Danielle, décrivant des conditions de vie jugées inhumaines. Le sujet évoque un immeuble en mauvais état, un manque d’entretien et, selon elle, une privation d’eau chaude en plein hiver. Une situation qu’elle considère comme une atteinte à ses droits fondamentaux
Des personnalités de l’opposition politique suisse interviennent publiquement, dénonçant ce qu’elles qualifient de « situation indigne d’un État de droit ».
Déterminée, vêtue d’un gilet jaune et brandissant une pancarte devant son bâtiment de la Grand-Rue, Danielle entend rappeler aux autorités que derrière les procédures et les dossiers, il y a une vie, une santé, une dignité.
Silencieuse mais debout, elle continue de se battre.
Son combat est devenu celui de sa dignité.